Un million de cairotes manifestent à l'appel des salafistes pour demander l'application de la Charia (juillet 2011). Photo : Jonathan Rachad.

En Egypte, la démocratie ne fait peut-être plus peur à personne. En revanche, les résultats des élections prévues le 28 novembre effraient beaucoup et le score d’Ennahda en Tunisie n’a rien fait pour rassurer les plus craintifs. C’est pourquoi le Conseil suprême des forces armées (CSFA), détenteur temporaire de la souveraineté qui ne se fait aucune illusion sur la composition du futur Parlement et de l’Assemblée Constituante, essaie d’encadrer la majorité à venir.

Confier aux islamistes, certes élus au suffrage universel, la rédaction d’une constitution semble trop périlleux pour l’avenir de Égypte. Pour les généraux égyptiens, si rien n’était fait, la majorité islamiste qui sortira bientôt des urnes aboutirait, tôt ou tard, à une république islamique sunnite, autrement dit à une dictature de la majorité. Pour essayer de jeter les bases d’une démocratie plus ou moins libérale, les actuels tuteurs de Égypte s’emploient donc à fixer en amont les règles qui limiteraient la volonté du peuple et serviraient de « blocs de granit » au futur régime.

C’est le rôle de la charte, un document de 22 articles présenté par le gouvernement égyptien servant en quelque sorte de préambule à une future constitution. Selon la charte, Égypte est un « Etat démocratique et civil dont l’Islam est la religion officielle et la charia la principale source de législation ». La suite du document donne des garanties aux minorités religieuses quant à la liberté de culte et à l’état civil. Volontairement vague – l’ambiguïté constructive étant le premier mérite d’une bonne constitution – affublée de tous les habituels mots valises, la charte a été rédigée pour contourner les questions difficiles qui risquent de plonger la société dans la guerre civile. Tout y est fait pour que chaque Égyptien puisse s’y retrouver aujourd’hui, demain et dans cinquante ans. L’essentiel n’est évidemment pas dans les bonnes – ou mauvaises, selon le point de vue – paroles mais dans les garanties. Et pour garantir les fondements de la future Égypte, les rédacteurs de la charte se sont tournés vers la seule institution capable d’assumer durablement une telle tâche : l’armée.

Afin d’assurer à l’état-major ce rôle d’arbitre constitutionnel et celui de dernier recours de la république, l’article 9 de la charte confère à ses chefs – le CSFA – un contrôle absolu sur son budget. Ni le pouvoir législatif, ni même l’exécutif ne pourraient déterminer la composition du CSFA ou le financement des forces armées. Plus encore, les généraux exigent le droit de désigner 80 des 100 parlementaires qui composeront la Constituante, une manière de garder la main sur les débats et les travaux de cette assemblée si importante.

En clair, il s’agit de créer – certains diraient préserver – un Etat dans l’Etat, le premier, militaire (et donc responsable), exerçant une tutelle sur le second, civil (et donc politicien, populiste et potentiellement irresponsable). Pour dire les choses crûment, si Moubarak jugeait l’Égypte pas assez mûre pour la démocratie, les généraux la pensent trop fragile pour être confiée au peuple.

Sans surprise, les islamistes, Frères musulmans en tête, rejettent le document en bloc. Pour eux, le terme « civil » est inadmissible. Aux yeux des rédacteurs de la charte ce mot ambigu revêt deux rôles : calmer les craintes de ceux qui redoutent un gouvernement militaire (et notamment les islamistes) et rassurer les partisans d’un Etat laïc. C’est cette dernière acception que les Frères Musulmans – qui n’ont guère apprécié, rappelons-le, le récent plaidoyer d’Erdogan en faveur de la laïcité turque – redoutent et refusent. Pour eux, ce mot est un cheval de Troie qu’il faut laisser hors de la cité. Les islamistes radicaux, notamment les salafistes du parti Nour (en arabe « lumière »), veulent aller encore plus loin et éliminer toute référence à une autre religion car, selon eux, ce terme risque de légitimer des croyances que l’islam estime païennes.

Sur le rôle particulier de l’armée et du CSFA, l’opposition à la charte est encore plus large. Pour les islamistes, prêts, malgré quelques réserves, à s’inspirer de l’exemple turc de l’AKP, il n’est pas question de laisser l’armée égyptienne imiter son homologue turque. De leur côté, les forces laïques et démocrates se demandent qui craindre davantage : les islamistes ou les généraux.

En toute logique, les salafistes appellent à manifester vendredi 18 novembre contre ce qu’ils qualifient de « projet américain ». Mais leur principal argument est moins paranoïaque et plus redoutable qu’il n’y paraît : aucune charte décrétée par un pouvoir transitoire ne saurait limiter le suffrage universel. A l’issue du référendum de mars dernier, 80% des votants ont approuvé un scenario précis de passation de pouvoir : élections législatives puis désignation par le nouveau parlement d’une assemblée constituante composée d’une centaine de ses membres. Il n’y était fait mention d’aucune charte constitutionnelle.

Cette innovation des « militaires » doit être replacée dans le contexte de la guerre larvée entre l’armée et les islamistes. Depuis février, bien avant la chute de Moubarak, ces deux groupes ennemis se regardent en chiens de faïence. Si, depuis la chute de Moubarak, une certaine paix froide a prévalu, il s’agit plus d’une trêve que d’une véritable alliance. Or, les élections du 28 novembre étant sur le point de créer une nouvelle légitimité démocratique aux dépens de l’armée, même si les généraux arrivent à faire passer leur charte, une fois le nouveau Parlement réuni, tout sera à refaire.

Et depuis 1789 on sait que les assemblées convoquées ne se comportent pas toujours comme prévu…

Lire la suite