Suivre Causeur :     

L’Egypte : une démocratie sans démocrates ?

Les kakis se méfient des verts

Publié le 09 novembre 2011 à 17:24 dans Monde

Mots-clés : , , ,

Un million de cairotes manifestent à l'appel des salafistes pour demander l'application de la Charia (juillet 2011). Photo : Jonathan Rachad.

En Egypte, la démocratie ne fait peut-être plus peur à personne. En revanche, les résultats des élections prévues le 28 novembre effraient beaucoup et le score d’Ennahda en Tunisie n’a rien fait pour rassurer les plus craintifs. C’est pourquoi le Conseil suprême des forces armées (CSFA), détenteur temporaire de la souveraineté qui ne se fait aucune illusion sur la composition du futur Parlement et de l’Assemblée Constituante, essaie d’encadrer la majorité à venir.

Confier aux islamistes, certes élus au suffrage universel, la rédaction d’une constitution semble trop périlleux pour l’avenir de Égypte. Pour les généraux égyptiens, si rien n’était fait, la majorité islamiste qui sortira bientôt des urnes aboutirait, tôt ou tard, à une république islamique sunnite, autrement dit à une dictature de la majorité. Pour essayer de jeter les bases d’une démocratie plus ou moins libérale, les actuels tuteurs de Égypte s’emploient donc à fixer en amont les règles qui limiteraient la volonté du peuple et serviraient de « blocs de granit » au futur régime.

C’est le rôle de la charte, un document de 22 articles présenté par le gouvernement égyptien servant en quelque sorte de préambule à une future constitution. Selon la charte, Égypte est un « Etat démocratique et civil dont l’Islam est la religion officielle et la charia la principale source de législation ». La suite du document donne des garanties aux minorités religieuses quant à la liberté de culte et à l’état civil. Volontairement vague – l’ambiguïté constructive étant le premier mérite d’une bonne constitution – affublée de tous les habituels mots valises, la charte a été rédigée pour contourner les questions difficiles qui risquent de plonger la société dans la guerre civile. Tout y est fait pour que chaque Égyptien puisse s’y retrouver aujourd’hui, demain et dans cinquante ans. L’essentiel n’est évidemment pas dans les bonnes – ou mauvaises, selon le point de vue – paroles mais dans les garanties. Et pour garantir les fondements de la future Égypte, les rédacteurs de la charte se sont tournés vers la seule institution capable d’assumer durablement une telle tâche : l’armée.

Afin d’assurer à l’état-major ce rôle d’arbitre constitutionnel et celui de dernier recours de la république, l’article 9 de la charte confère à ses chefs – le CSFA – un contrôle absolu sur son budget. Ni le pouvoir législatif, ni même l’exécutif ne pourraient déterminer la composition du CSFA ou le financement des forces armées. Plus encore, les généraux exigent le droit de désigner 80 des 100 parlementaires qui composeront la Constituante, une manière de garder la main sur les débats et les travaux de cette assemblée si importante.

En clair, il s’agit de créer – certains diraient préserver – un Etat dans l’Etat, le premier, militaire (et donc responsable), exerçant une tutelle sur le second, civil (et donc politicien, populiste et potentiellement irresponsable). Pour dire les choses crûment, si Moubarak jugeait l’Égypte pas assez mûre pour la démocratie, les généraux la pensent trop fragile pour être confiée au peuple.

Sans surprise, les islamistes, Frères musulmans en tête, rejettent le document en bloc. Pour eux, le terme « civil » est inadmissible. Aux yeux des rédacteurs de la charte ce mot ambigu revêt deux rôles : calmer les craintes de ceux qui redoutent un gouvernement militaire (et notamment les islamistes) et rassurer les partisans d’un Etat laïc. C’est cette dernière acception que les Frères Musulmans – qui n’ont guère apprécié, rappelons-le, le récent plaidoyer d’Erdogan en faveur de la laïcité turque – redoutent et refusent. Pour eux, ce mot est un cheval de Troie qu’il faut laisser hors de la cité. Les islamistes radicaux, notamment les salafistes du parti Nour (en arabe « lumière »), veulent aller encore plus loin et éliminer toute référence à une autre religion car, selon eux, ce terme risque de légitimer des croyances que l’islam estime païennes.

Sur le rôle particulier de l’armée et du CSFA, l’opposition à la charte est encore plus large. Pour les islamistes, prêts, malgré quelques réserves, à s’inspirer de l’exemple turc de l’AKP, il n’est pas question de laisser l’armée égyptienne imiter son homologue turque. De leur côté, les forces laïques et démocrates se demandent qui craindre davantage : les islamistes ou les généraux.

En toute logique, les salafistes appellent à manifester vendredi 18 novembre contre ce qu’ils qualifient de « projet américain ». Mais leur principal argument est moins paranoïaque et plus redoutable qu’il n’y paraît : aucune charte décrétée par un pouvoir transitoire ne saurait limiter le suffrage universel. A l’issue du référendum de mars dernier, 80% des votants ont approuvé un scenario précis de passation de pouvoir : élections législatives puis désignation par le nouveau parlement d’une assemblée constituante composée d’une centaine de ses membres. Il n’y était fait mention d’aucune charte constitutionnelle.

Cette innovation des « militaires » doit être replacée dans le contexte de la guerre larvée entre l’armée et les islamistes. Depuis février, bien avant la chute de Moubarak, ces deux groupes ennemis se regardent en chiens de faïence. Si, depuis la chute de Moubarak, une certaine paix froide a prévalu, il s’agit plus d’une trêve que d’une véritable alliance. Or, les élections du 28 novembre étant sur le point de créer une nouvelle légitimité démocratique aux dépens de l’armée, même si les généraux arrivent à faire passer leur charte, une fois le nouveau Parlement réuni, tout sera à refaire.

Et depuis 1789 on sait que les assemblées convoquées ne se comportent pas toujours comme prévu…

envoyer par email autre réseau social

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

13

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 

Nos offres

  • 11 November 2011 à 17h04

    livia dit

    Laicité ou pas en Turquie, jusqu’à il n’y a pas lgt, mais cela a ptere changé, les jeunes filles qui prétendaient suivre des cours à la fac avec le foulard sur la tete, étaient vivement encouragées ( par un vigile musclé à l’entrée) qui leur distribuait des perruques à porter SUR le voile pour respecter la loi ; pas de signe religieux à l’école ;-)
    Vu dans un reportage et mdr.

  • 11 November 2011 à 0h12

    Bibi dit

    La manne US risque-t-elle de disparaitre au cas ou les militaires dégagent? Si c’est le cas, la famine menace davantage l’Égypte “libérée”. 
    Pur l’instant, la fraternité musulmane est bien vue par l’administration obamesque. Mais c’est une année électorale aux US. Et la situation économique n’est pas des meilleures.  
     

  • 10 November 2011 à 22h26

    Sophie dit

    Pas d’accord, Pépinoys!

    Je ne fais guère confiance à l’armée égyptienne, d’autant que son taux de corruption est, parait-il, très élevé.

  • 10 November 2011 à 21h29

    RRF-Peypinois dit

    Si on part du vieux principe selon lequel les ennemis de mes ennemis sont mes amis, alors il nous faut nous réjouir de la démarche des militaires…
    J’ai toujours préféré le kaki au vert, alors ça me va !

    • 10 November 2011 à 22h36

      Patrick dit

      Peypinois, vous n’avez pas lu mon 10 November 2011 à 8h14, et surtout l’article indiqué par le lien…

      • 10 November 2011 à 23h43

        RRF-Peypinois dit

        Maintenant si…
        Donc je passe au plan C (directement, en sautant le B) :
        C comme chacun chez soi et les petits cochons seront bien gardés !

        Paraphrasant L’Ours (ou c’est lui le faisait), qu’ils s’entretuent donc tous allègrement ou pas, qu’ils fassetnce qu’ils veulent de leurs dans leurs pays. Nous le faisons dans le notre avec les notres !

  • 10 November 2011 à 10h21

    akry dit

    C’est une situation de type Kémaliste, la Turquie s’en est accommodée longtemps, ce serait le moindre mal

    Faux : la laïcité est inscrite dans la constitution kemaliste, on attend avec impatience que l’Égypte en fasse autant.

    • 10 November 2011 à 15h19

      JMS dit

      La Laïcité Turque n’est pas la Laïcité à la française, attention, le mot est le même le concept est différent, ou du moins assez différent.

  • 10 November 2011 à 9h11

    skardanelli dit

    D’accord avec JMS.

  • 10 November 2011 à 8h14

    Patrick dit

    Le fait que l’armée prend la main actuellement n’a rien de rassurant !
    Elle a bien démontré qu’elle sait écraser des manifestants chrétiens pacifiques avec ses chars anti-émeutes. Elle n’est pas meilleure que l’armée chinoise sur la place Tien an Men.

  • 10 November 2011 à 4h29

    JMS dit

    C’est une situation de type Kémaliste, la Turquie s’en est accommodée longtemps, ce serait le moindre mal.

  • 9 November 2011 à 19h14

    commines dit

    L’Europe est au bord de l’implosion. Cette situation qui se dégrade de jour en jour laisserait-elle Causeur indifférent?

  • 9 November 2011 à 18h17

    Marie dit

    L’armée a toujours été plus ou moins discretement au pouvoir. Le défi pour les jeunes qui ont concourus à la chute de Moubarack c’est de s’ exonérer tant de l’armée que des frères musulmans. Ce qui fait dire à certains de mes proches c’est bien de faire la révolution mais sans un leader c’est laisser la main aux pires, les FM qui ont tissés leur toile tranquillement chez les fellah plus nombreux que les autres.