Législatives: la démission des ministres battus n’a pas de sens | Causeur

Législatives: la démission des ministres battus n’a pas de sens

Cette fausse tradition n’est ni logique ni morale

Auteur

Didier Husson
Journaliste politique

Publié le 09 juin 2017 / Politique

Mots-clés : , , ,

À quoi rime l’obligation faite aux membres du gouvernement de remporter leur élection législative sous peine d’être débarqués ? La règle n’est ni logique ni morale et, contrairement à ce qui se dit, ne correspond à aucune tradition.

Christophe Castaner et Richard Ferrand font partie des ministres dont le poste est mis en danger par les législatives. SIPA. 00810145_000016 / 00810145_000012

Puisqu’il se pique de rénover la vie politique française, Emmanuel Macron aurait été bien inspiré de rompre avec une règle qui ne satisfait qu’en apparence aux exigences démocratiques et ne répond en fait à aucune logique : celle qui consiste, pour un ministre battu aux législatives, à démissionner. Or, non seulement il n’a rien décidé de tel, mais il a aggravé cette contrainte au nom d’une prétendue « tradition », dont il est facile de démontrer qu’elle n’a jamais existé.

Une victime en 10 ans

Au demeurant, dix années suffiraient-elles à ancrer une tradition ? Elle ne saurait en effet remonter au-delà de la présidence Sarkozy, et à ce compte a fait en tout et pour tout une seule victime : Alain Juppé, défait le 17 juin 2007 dans la deuxième circonscription de la Gironde par la socialiste Michèle Delaunay, et pour cette raison éjecté du gouvernement Fillon dont il aura été l’éphémère numéro deux avec le titre de ministre d’État, ministre de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement durables. C’est bien mince pour une tradition, mais ne s’agit-il pas là au moins d’une règle de bon sens ? Incapable de s’imposer localement, devant ses propres électeurs, est-on digne d’incarner l’exécutif ? La République ne veut pas de « losers » !

Un tel principe ne vaudrait à l’extrême rigueur que pour le candidat sortant, désavoué par ceux qui, ayant été à même de le juger, lui signifient que son bilan est négatif. Cas de figure assez théorique en fait, qui fait fi de toutes les considérations locales, les coups tordus, dissidences et aléas de campagne toujours possibles. Mais enfin, admettons, et rangeons le seul cas existant dans cette catégorie puisque Alain Juppé, s’il n’était pas formellement le sortant (ses ennuis judiciaires l’avaient contraint d’abandonner son mandat de député en 2004), était bien l’homme fort de la circonscription, élu à deux reprises en 1997 et 2002. Encore faut-il noter que la punition fut assez vite levée puisque le banni revint dès 2010 dans le gouvernement Fillon comme ministre de la Défense, puis des Affaires étrangères, avec à chaque fois le rang de ministre d’État.

“Votez pour moi, vous ne me verrez plus!”

Emmanuel Macron place aujourd’hui la barre plus haut en exigeant le départ de tous ses ministres battus, qu’ils soient sortants ou non. La menace, on le sait, pèse sur six membres du gouvernement : non seulement les élus de 2012 Richard Ferrand, Bruno Le Maire, Christophe Castaner et Annick Girardin, mais aussi Marielle de Sarnez, candidate dans une circonscription qui l’avait sèchement éliminée dès le premier tour en 2007, et Mounir Mahjoubi, pur produit de la « société civile ». Que signifie pour ces derniers l’obligation de conquérir un siège ? Le message envoyé aux électeurs est hélas clair : « Votez pour moi et je ne vous représenterai pas ! Accordez-moi ce mandat car c’est la condition pour que j’en exerce un autre ! » En matière de logique, et même de morale politique, on peut rêver mieux.


Législatives : les ministres vaincus devront démissionner

Impossible en tout cas de déceler ici la moindre trace de « tradition », non plus que du fameux et fumeux « esprit des institutions » que certains observateurs ont cru pouvoir discerner. Esprit, es-tu là ? Assurément non, et trois exemples plus ou moins mémorables attestent au contraire que, si tradition il y a, elle va exactement en sens inverse.

Trois contre-exemples

Le premier remonte à 1967. Le général De Gaulle charge son ministre des Affaires étrangères, le fidèle Couve de Murville, d’aller défier dans le VIIe arrondissement de Paris le presque indéboulonnable Édouard Frédéric-Dupont, élu (à contre-courant) en 1936, battu pour la première fois en 1962 pour cause de dissidence sur le dossier algérien, et qui tente de reconquérir son siège. Auteur en 1946 d’une loi abolissant les cordons des portes cochères, et pour cette raison surnommé « le député des concierges », ou encore « Dupont des loges », il mène une de ces campagnes de terrain dont il avait le génie et vient facilement à bout du rigide Couve de Murville. Que De Gaulle, confirme non seulement dans ses fonctions, mais nommera Premier ministre l’année suivante.

En 1978, Alice Saunier-Séité, ministre des Universités du gouvernement Raymond Barre, tente un parachutage en Moselle sous l’étiquette UDF et y connaît un échec cuisant, éliminée dès le premier tour à la fois par le candidat RPR et par le socialiste. Là encore, Giscard lui conservera son maroquin jusqu’au bout. On dira que des raisons inavouables ont pu influencer son choix puisque dix ans plus tard l’ancien président confiera non sans naïveté dans ses mémoires avoir un jour, lors d’un meeting dont elle assurait la première partie, laissé sa rêverie vagabonder : « Son corps est musclé, avec des mouvements d’une aisance féline, et des jambes qui me paraissent bronzées. Une pensée bizarre me traverse l’esprit : quand elle faisait l’amour, elle devait y mettre la même véhémence. » Louable franchise, diront certains ; maladroit contre-feu, susurreront d’autres, pour faire taire la rumeur qui lui prêtait une connaissance moins hypothétique de la question.

Instabilité gouvernementale

En juin 1988 enfin, Bernard Kouchner, secrétaire d’État chargé de l’Insertion sociale dans le premier gouvernement Rocard, mord lui aussi la poussière lors d’un parachutage catastrophique dans le Nord avec l’étiquette socialiste. Largement distancé au premier tour par le communiste Alain Bocquet, il tente, macroniste avant la lettre, de se maintenir en ralliant des centristes, mais, sommé d’obéir à la « discipline républicaine », finit par se retirer. Il conserve néanmoins son poste, le Premier ministre invoquant – point capital – le fait qu’il n’était pas sortant, au contraire de Georgina Dufoix et Catherine Trautmann, qui, elles, doivent quitter le gouvernement.

Distinction de bon sens, qui paraît aujourd’hui oubliée. Car la doctrine Macron, si c’en est une, méconnaît qu’un ministre efficace se condamne par définition à moins arpenter sa circonscription ou, plus lourd de conséquences, celle qu’il convoite. On ne pleurera peut-être pas sur le cas d’éventuelles météores ayant connu un sort défavorable ; on déplorera seulement qu’une prétendue tradition introduise un peu d’instabilité gouvernementale et encourage les ministres, au mieux à se tenir cois, au pire à se laisser tenter par les vieilles ficelles du métier : négocier avec les appareils une circonscription en or et promettre de l’arroser.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 10 Juin 2017 à 11h16

      gnu dit

      Cà veut surtout dire que, si un ministre se présente aux législatives au risque de devoir démissionner du gouvernement s’il n’est pas élu, il préfère être député que ministre. Donc qu’on le dégage direct du gouvernement !

    • 9 Juin 2017 à 17h23

      Anouman dit

      Déjà un ministre ne devrait pas se présenter comme député. Cela donne l’impression qu’il veut un parachute. Mais si on passe outre cette remarque il y a un côté dérangeant à faire démissionner celui qui n’est pas élu dès lors que tous les ministres ne se présentent pas. En somme cela signifie que celui qui ne se présente pas, et ne peut donc perdre, est mieux considéré que celui qui tente quelque chose.

    • 9 Juin 2017 à 15h47

      JF dit

      Comment quelqu’un qui n’a pas la confiance d’une circonscription pourrait-il avoir celle de la France tout entière ?
      Et si l’on tient le suffrage universel pour nul et non avenu, et que l’on récompense les battus, autant vaut-il nommer comme ministres des technocrates à la bruxelloise… Ils ne seront pas soumis au verdict des urnes, eux !

    • 9 Juin 2017 à 14h56

      reivilo dit

      Comment se fait il qu’un ministre puisse se présenter aux élections législatives pour finalement…….démissionner s’il est élu. C’est vraiment se f… de la g…. des électeurs !

    • 9 Juin 2017 à 14h16

      Hannibal-lecteur dit

      Bof, en voilà un plaidoyer …pour rien. Macron veut cette règle ? Pourquoi pas. Il doit y voir, lui, autre chose que M. Husson et qui est sans doute ce qu’y voit tout pékin ordinaire, qui n’a pas l’éminente culture politique de M. Husson : une ( apparente ) légitimié.
      Il se pourrait aussi, et Macron connaît mieux le personnel dont il dispose que M. Husson, qu’il souhaite pour chaque ministre cet exercice de l’élection qui contraint chaque candidat à des contacts qu’il n’aurait sans doute jamais eus sans cette circonstance. …Et peut-être que ça lui manque, à lui, cette expérience et qu’il le regrette?

    • 9 Juin 2017 à 12h48

      groach dit

      A quoi rime de se présenter à une élection législative lorsque l’on est Ministre et que l’on sait que l’on ne siègera pas à l’assemblée nationale.

      C’est cela la bonne question. Idem pour un Ministre comme Le Drian qui s’est présenté aux élections régionales et ne siège pas comme Président du conseil régional de Bretagne.

      Les escrocs intellectuels cela suffit !

    • 9 Juin 2017 à 11h46

      Pol&Mic dit

      aaah : Kouchner !…. wouarffff

    • 9 Juin 2017 à 11h43

      Pol&Mic dit

      “Cette tradition ”
      curieusement cette “tradition” a été instaurée par les socialistes….

      là, la tradition est justifiée par eux mêmes (mais QUE cette tradition…les autres n’ont aucune valeur…)

    • 9 Juin 2017 à 9h31

      A mon humble avis dit

      C’est en fait s’ils sont élus qu’ils devraient démissionner du gouvernement, et le président de la République ne devrait nommer ministre aucun député.
      Il ne s’agit pas de respecter une absurde séparation des pouvoirs stupidement inventée par l’aristocrate Montesquieu (il n’y a qu’un seul pouvoir en démocratie, celui du peuple, et le peuple ne se divise pas, comme la Légion), mais de répartition des rôles: le gouvernement exécute un mission, l’Assemblée représente le peuple et juge le gouvernement. On ne peut pas être juge et partie, en tout cas pas en même temps.
      Cette “tradition” est un simulacre de démocratie: faire semblant d’être démocrate pour ne pas l’être en réalité.
      Est élu celui qui sait mieux duper les électeurs que les autres: Macron est entré en politique quand il s’est aperçu qu’il était plus facile de tromper des électeurs que des actionnaires pour devenir président.

      • 9 Juin 2017 à 10h59

        madecalain dit

        Je partage votre point de vue sans réserve. Votre dernière phrase me comble d’aise, car c’est mon analyse depuis le début de la convoitise de M Macron : plus accessible la charge de Président de la République que la fonction de PDG…………..l’ennui est que ce monsieur veut diriger la France et” 60 millions de salariés” comme un PDG !

    • 9 Juin 2017 à 8h54

      IMHO dit

      Cette “règle” est d’autant plus injustifiée dans cette élection-ci que la campagne des candidats LREM se résume à a jouer les hommes et femmes-sandwich pour le Sirop Macron , l’universelle panacée .

      • 9 Juin 2017 à 10h17

        le Gône dit

        souvenez vous….”c’est le sirop Picon..Picon qui fait tourner la machineuuuuu, c’est le sirop Picon Picon qui fait tourner tous les cons…..”

        • 9 Juin 2017 à 16h17

          Hannibal-lecteur dit

          Le circonflexe de votre pseudo montre …que vous n’êtes pas lyonnais.
          Ce que l’on prononce gône ce sont les gaunes qui sont les oripeaux, les frusques, les guenilles.
          Le gamin c’est le gone qui se prononce selon Guignol gue comme dans guenille ou Guenièvre. 

    • 9 Juin 2017 à 8h03

      steed59 dit

      Ce qui est illogique ce n’est pas qu’un ministre démissionne, c’est qu’il se présente aux legislatives

      • 9 Juin 2017 à 8h13

        Lecteur 92 dit

        @steed
        Entièrement d’accord, au nom de la séparation des pouvoirs, je ne comprends pas comment quelqu’un appartenant au pouvoir exécutif peut aussi appartenir au pouvoir législatif.
        A ce compte là pourquoi pas au pouvoir judiciaire?

        • 9 Juin 2017 à 9h16

          IMHO dit

          Je vous signale que la séparation des pouvoirs exige que le pouvoir législatif soit entièrement indépendant de l’exécutif et puisse donc examiner librement et sans délais les projets de lois présentés par les députés .

    • 9 Juin 2017 à 7h54

      Aristote dit

      Dans l’esprit de la V ème, les ministres n’ont pas à être des élus.

      Maintenant, s’ils choisissent de se présenter… 

      • 9 Juin 2017 à 8h14

        Lecteur 92 dit

        @Aristote
        Alors qu’ils démissionnent de leur poste de Ministre

    • 9 Juin 2017 à 7h44

      ruanluis dit

      Mais pourquoi cherchez vous à défendre des élus qui se sont toujours auto-amnistiés? L’élection a fait sortir tous les loups du bois, juges, medias, financiers. Ils sont en pleine lumière devant leurs hommes politiques, ke ne suis pas sûr que celà leur plaise.Votre travail n’est pas facile mais pourquoi aider la “caste” en cherchant à remettre les grands élus au coeur d’un supposé débat moral.