Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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