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Le tourisme et le sacré

Photographes, go home !

Publié le 27 octobre 2011 à 17:30 dans Société

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Photo : Matt Lawrence.

Le touriste, comme l’immigré, est une des figures typiques de notre modernité. De l’immigré, il est d’ailleurs une espèce de revers symbolique. Celui-ci nomadise par misère ou – on l’oublie souvent – simplement rongé par le fantasme de l’American dream qu’il extrapole à tout l’Occident. Celui-là pour rentabiliser ses loisirs dans un monde transformé en parc d’attractions, c’est-à-dire en un rêve pour gamins de cinq ans dépourvus d’imaginaire.

Si je sais gré au touriste d’éprouver de la curiosité pour les merveilles de ma civilisation, je le méprise justement d’assouvir celle-ci en touriste, ce dernier dessinant la figure du client hyperbolique pour qui l’intégralité de l’univers visité devient objet de consommation. Il se permet même de se pavaner en tongs sur le parvis de Notre-Dame (pieds nus à genoux, je veux bien, mais en tongs !)

Le touriste, surtout, n’est pas le descendant du noble aventurier, ni même celui de l’antique voyageur, mais plutôt le fils du bourgeois traînant sa marmaille à l’exposition coloniale.

Au pavillon « Paris » comme aux autres, entre deux restaurants soi-disant typiques que les Parisiens désertent depuis longtemps1, le touriste passe l’essentiel de son temps à photographier, mal, mais obsessionnellement, des monuments déjà mille fois mitraillés par des professionnels. Il applique ainsi à son temps de loisir la logique de rentabilité industrielle qui prévaut partout ailleurs.

Le touriste ne regarde pas les choses, ce qui reviendrait à se les approprier intérieurement, il les consomme en se les appropriant superficiellement comme des colifichets. Son appareil l’aveugle. Et il ne voyage pas tant qu’il s’embrume dans un réel factice, intégralement ravalé par le Spectacle.

Il existe pourtant un lieu à Paris qui résiste farouchement aux dommages symboliques que pourrait lui infliger le touriste : la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Si l’absurde funiculaire qui y mène (gravir deux-cents trente-sept marches donne au moins la sensation minimale d’une aventure) déverse en nombre nos fameux photographes amateurs compulsifs, le grand dôme applique strictement ses règles de conduite propres.

Ce sanctuaire étant voué à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, il est en effet interdit d’y faire usage d’un appareil photo, acte qui serait perçu comme une profanation du mystère de la Présence réelle – la présence réelle du Christ dans l’hostie par transsubstantiation. Ici, on ne multiplie pas les clichés, on contemple.

Quoiqu’on l’ait sévèrement prévenu à l’entrée, le touriste frustré de son idolâtrie numérique sort souvent son appareil en douce, espérant ainsi tromper le vigile. S’installe alors une véritable confrontation d’ordre métaphysique. D’un côté, ce cercle blanc serti dans l’ostensoir comme l’œil divin apte à sonder les cœurs et à révéler la réalité insoupçonnable qui est la leur.
De l’autre, l’œil artificiel de l’objectif photographique dématérialisant la réalité pour la transformer en image morte, comparable à n’importe quelle autre, par le biais relativiste d’une carte-mémoire.

J’ai assisté à cette confrontation. Un vigile exaspéré intervint. C’était un Indien trapu qui portait une cravate mauve sur laquelle oscillait une croix argentée. Il arracha soudain l’appareil des mains du touriste. Geste sublime. Tel le Christ chassant les marchands du temple, il restaura la division entre le sacré et le profane. Il expulsa le touriste et avec lui l’esprit de tourisme, interrompant l’incessante profanation du monde au sommet du mont des martyrs. Grâce à son intervention, il y avait de nouveau une échelle de valeurs, un sens, des différences, autant dire des choses qui ne s’achètent pas, des mystères et des découvertes qui exigent des efforts et une durée : une présence réelle.

Il existe aujourd’hui une lutte dont l’enjeu est le relief du monde. Pour le sauver, commençons par expulser le touriste en nous.

  1. Dès qu’il touche quelque chose, le touriste le « folklorise » tant son pouvoir de momification est immense !
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  • 28 October 2011 à 20h26

    laborie dit

    Flaubert aurait pu dire ” le touriste est au voyage ce que le fonctionnaire est au travail”…

    Hélas la société de l’otium fut remplacée par la “civilisation” du négocium… 

    • 28 October 2011 à 20h31

      skardanelli dit

      Il semblerait que l’on s’oriente vers une société du speculum.

    • 29 October 2011 à 16h26

      pirate dit

      Flaubert disait “je voyage pour vérifier mes rêves”… Laborie ne rêve plus, il compte

  • 28 October 2011 à 20h15

    laborie dit

    Article agréables et merci d’avoir rectifié “je suis gré”….

  • 28 October 2011 à 11h37

    Lady dit

    Je peux vous dire que devant le St Sacrement des hommes du monde entier viennent adorer, humbles et désireux de devenir ce qu’ils reçoivent de ce rendez-vous amoureux, là, se joue le Salut de ce monde. Et non pas en adorant les nouveaux dieux modernes que sont la technologie, le bruit et la fureur de l’image et du matériel…La crise est d’une profondeur abyssale parce qu’elle est d’ordre spirituel.

  • 28 October 2011 à 9h23

    Gwalchaved dit

    Merci Romaric,
    bel article qui me rappelle l’époque où je vivais au presbytère de la basilique dans un foyer d’étudiants, et où, occasionnellement, c’était moi le vigile. Surtout, je servais la messe. Comme contrepoint à votre figure du touriste, je vous propose celle de la dame (souvent âgée et antillaise, car sans elles, beaucoup d’églises de Paris seraient désertes) qui vient pour l’adoration nocturne, qui s’endort et qui ronfle. Nous les réveillions, provocant leur farouche déni. Un souvenir éternel entre cothurnes.

    pirate,
    c’est effectivement une mocheté architecturale. Vous aurez bien compris que pour nous chrétiens, l’essentiel est évidemment à l’intérieur. Quant à votre “à la seule gloire de la bourgeoisie versaillaise”, la version officielle était “pour l’expiation des crimes de la Commune”. Personnellement, j’ai souvent volontiers reformulé “pour l’expiation des crimes commis pendant la Commune”. Voilà en tout cas une plaie mal refermée dans l’historie de France.

    • 28 October 2011 à 15h29

      pirate dit

      Si j’étais chrétien, jamais ne pourrais me rendre dans ce machin. Mais à part ça je préfère nettement son modèle réduit sur la route de la Trace, en Martinique, fabuleuse incongruité perdue au milieu de la forêt tropicale. Ca en jette.

  • 28 October 2011 à 9h16

    skardanelli dit

    Terrible Pirate, j’aime très beaucoup les touristes et leur argent plus encore.

    • 28 October 2011 à 15h24

      pirate dit

      Leur argent je m’en fout, leur présence me fait fuir. Et je ne parle même pas des touriste qu’on voit à Panam, je parle de tout ceux que j’ai vu penant mes voyages.
      Une garde de bus aux USA, trois heures du mâtin, tout le monde somnole ou dort… sauf André et ses copains qui s’interpelle en français en beuglant. Un marché aux épices à Essaouira, Raymond avec sa tite famille, qui tu toie le vendeur, lui demande grossièrement de lui faire cadeau du cendrier pour le prix du reste, et embarque un caméléon, qui crevera une fois arrivé chez Raymond. Taroudan, la ville la plus islamiste du Maroc, Benny, Bob, et Sharon, ventre à l’air, entrain de boire des bières en éructant comme au pub. Mark, touristes hollandais dans un marché indien à Oaxca mexique, qui serre dans ses bras sa caméra, de peur qu’on lui vole, et s’horrifie de voir un vers au fond d’une bouteille de Mezcal (tradition, le vers de l’agave est laissé au fond de la bouteille)… madame Machin au musée du Caire, qui se plaint de la saleté (poussière, sable…) Glenda et Jane qui beuglent dans l’ascenseur, new yorkaise en europe… la famille duchmol, ance cerron Martinique, qui critique le service à la martiniquaise, devant des martiniquais, tout en envahissant une plage de sable immaculée, de papier divers, et boite de soda… qu’ils ne jetteront que partielement, et n’importe comment. Piazza di Roma, des anglais baffrant des pizza sur les marches tout en faisant des remarques de merde sur les gens qui passent et se marre comme des bossus..Persuadé que personne ne les comprends… pas de bol, je fais mine de rien et leur demande un truc en anglais… ils font la gueule et me regarde avec des yeux effrayés quand je répond en italien à un passant (je parle deux mots mais avec l’accent). Touristes français en Afrique, dans un palace, qui se moque du “bonjour” local qu’on leur sert chaque mâtin et beuglent akounamatata (on est au Kenya) bourré comme des coins…Touriste français en Afrique qui négocie le prix d’un stylo Bic à un gamin mendiant à Dakar…. etc… Excusez moi Ska mais j’ai pour le voyage une vénération qui ne peut supporter ce trouble de l’âme que sont les touristes. Et je pourrais cité comme Romaric, mais à Notre Dame, machin et machine qui parlent fort, rigole, voir laisse les enfants cavaler, ou touche ce qu’on ne touche, déplace des bancs, bref se croient dans leur chambre..
      Ces gens là ne voyagent pas, ils se déplacent. .

  • 28 October 2011 à 9h06

    pirate dit

    je méprise les touristes à peu près autant que je méprise la basilique Montmarte, ce joufflu gâteau de boulangerie de province, érigé sur un monceau de cadavre à la seule gloire de la bourgeoisie versaillaise.

  • 27 October 2011 à 23h56

    Sophie dit

    Romaric, n’était-ce la vigueur de l’amour conjugal qui me voue corps et âme à Mon Chéri, je vous aurais demandé en mariage!

    Un bijou de plus à votre palmarès!

    Sauf pour le funiculaire! Parce que franchement, je me suis déjà tapé la grimpette à plusieurs reprises, c’est tuant!

    Je suis d’ailleurs devenue copine avec le chauffeur du p’tit train-train pour touristes, qui me monte et me descends (si je puis dire) à ma guise, sans que je doive patienter avec les beaufs en tongs.

  • 27 October 2011 à 23h30

    Libero dit

    Le “vigile exaspéré” : “un Indien trapu qui portait une cravate mauve sur laquelle oscillait une croix argentée” ! C’est ça qui valait la photo. 

  • 27 October 2011 à 21h38

    isa dit

    Il ne le fait souvent pas dans sa propre ville, Skarda.

  • 27 October 2011 à 18h17

    skardanelli dit

    Je voudrais dire que si l’on prend des photos ce n’est pas spécialement pour laisser une oeuvre éternelle. Mais pour se dire plus tard : “tiens j’étais là, c’était chouette !” Dans Smoke Harvey Keitel prend tous les jours, qu’il vente ou qu’il pleuve la photo d’un même carrefour, je ne vous dirai pas pourquoi. D’autres essaient de photographier des ectoplasmes. J’ai moi-même pris mon chien en photo dans la Vallée aux Loups un nombre incalculable de fois. Nous ne sommes pas de purs esprits et parfois, vraiment, j’aime le beauf qui est en nous : il est tellement plus facile à vivre.

    • 27 October 2011 à 18h50

      isa dit

      Skarda, vous citez là des exemples intéressants, mais qui n’ont rien à voir avec le tourisme.
      Je regarde avec amour les photos de mes enfants à chaque âge de leur vie.

      Ce qui me paraît insupportable, ce sont les touristes qui prennent en photo des lieux sublimes certes mais que d’autres ont bien mieux photographié qu’eux!Il existe de superbes cartes postales! Bien sûr que j’ai quelquefois regretté de ne pas photographié des scènes absolument exceptionnelles mais elles sont bien dans ma tête et me permettent de rire seule en y repensant, par exemple.

      Ne trouvez-vous pas insupportable ces gens qui ne profitent pas des lieux magnifiques où ils se trouvent mais ne pensent qu’à les numériser?

      • 27 October 2011 à 21h31

        skardanelli dit

        Non, c’est humain, ce qu’ils cherchent à conserver c’est l’instant pas le lieu, autrefois ils auraient fait un graffiti, le numérique c’est plus propre. J’ai vendu des cartes dans les musées nationaux, les touristes auraient préféré avoir la Joconde, la Victoir de Samothrace et la Vénus de Milo dans une même salle, c’est ainsi. Je me souviens que nous nous moquions d’eux, j’en ai honte aujourd’hui. C’est un des aspects de la démocratie, le peuple qui sent des pieds à accès à l’art, je trouve que c’est même merveilleux qu’il fasse cet effort.

  • 27 October 2011 à 18h14

    Edouard dit

    Le tourisme comme attribut spécifique de l’homo festivus, ce cher Muray fait des émules et c’est tant mieux, joli papier qui me rappelle les frénésies photographes des hordes touristiques dans les temples en Thaïlande, il n’y a guère que l’appareil photo qui soit sacré chez ces gens là:
    http://edouardetmariechantal.unblog.fr/2011/08/30/retour-de-vacances-de-la-culture-du-temps-a-celle-de-lespace-ou-comment-le-touriste-transforme-peu-a-peu-le-monde-en-hall-des-expositions/

  • 27 October 2011 à 18h05

    isa dit

    Le pire étant ceux qui filment tout, ravis de leur joujou.

    Et bien sûr, ils ne voient rien.

    Je me suis toujours demandé qui ça intéressait leurs films…

    @Skarda: :))

  • 27 October 2011 à 17h54

    skardanelli dit

    Expulser le touriste en nous, c’est la tourista, merci bien !

  • 27 October 2011 à 17h54

    Mangouste1 dit

    J’aime beaucoup cet article. Merci M. Sangars

  • 27 October 2011 à 17h36

    Patrick dit

    Vous ne dites pas si l’appareil photo a été rendu au touriste…