Le thatchérisme, un horizon indépassable ?

Réponse à mes contempteurs libéristes

Publié le 27 juillet 2010 à 9:07 dans Politique

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Margaret Thatcher

Margaret Thatcher.

Je recommande à tous les contributeurs du site un exercice aussi simple qu’éprouvant : la lecture des commentaires les plus critiques. Parfois injustes, souvent pertinents, ils révèlent le suc et les tabous d’une époque. En l’occurrence, après la publication de divers papiers crypto-marxiens tentant de démonter les rouages du néolibéralisme, je me suis heurté à de nombreuses critiques très révélatrices d’un certain mode de pensée contemporain. Pour le dire vite, ce dernier conjugue les gros traits des sociétés postmodernes privées de telos : atomisme social et épistémique, rejet des analyses systémiques au profit de la seule catégorisation individuelle, confusion volontaire entre économie et société de marché, etc.
Urbi et orbi, voici quelques topoi libéraux à démonter :

1. L’économie de marché est l’horizon indépassable de notre temps

Adepte du “faites ce que je dis pas ce que je fais”, Lionel Jospin avait intelligemment théorisé la distinction fondamentale entre économie de marché et société de marché. Certes, le distinguo peut sembler spécieux. Dans une de ses plus brillantes analyses, Marx explique que l’accumulation du capital bouleverse l’ensemble des rapports sociaux. Que par nature le capitalisme subvertit les valeurs et hiérarchies établies. Que la marchandisation des rapports sociaux n’est pas sans conséquences anthropologiques : l’homme et le monde devenus marchandise, quel espace de liberté nous reste-t-il ?

Partant, tout social-démocrate conséquent devrait garder à l’esprit la force de la colonisation de l’imaginaire – clin d’œil à l’excellent Latouche – opérée par la forme-capital. Autrement dit, comprendre que pour agir au sein d’une économie de marché, l’Etat doit réencastrer l’économie, c’est-à-dire en faire non pas une fin mais un moyen au service des instruments de sa souveraineté. Pour in fine tâcher d’accroître la prospérité générale de la population, qui ne saurait être confondue avec l’illusion productiviste d’une accumulation illimitée des biens de consommation. Héritiers de la critique aristotélicienne de la chrématistique, les animateurs du MAUSS1 tentent année après année de réhabiliter la puissance du don en dénonçant la confusion volontaire entre rationnel et raisonnable. À bien des égards, le fonctionnement des marchés financiers et les opérations quotidiennes de spéculation obéissent à des règles parfaitement rationnelles. Dans le rôle du veau d’or, l’axiomatique de l’intérêt et la poursuite effrénée du profit aboutissent à la tragi-comédie de l’affaire Kerviel. Arbre médiatique qui cache la forêt de crédits pourris à l’origine de la crise des subprimes. À court terme la recherche du profit immédiat-fût-il déconnecté des réalités économiques- apparaît ô combien rationnelle Mais comme le demandait Nelly Borgeaud dans ses étreintes avec l’homme qui aimait les femmes : “Est-ce bien raisonnable ?”

Mutadis mutandis, restaurer le primat du politique sur l’économique, redomestiquer un capitalisme financier devenu fou, réindustrialiser la France au prix d’un protectionnisme raisonnable ne serait pas sans prix. Renoncer à l’idéologie du désir et à la culture consumériste si bien assimilée par nos têtes blondes exige une révolution des esprits. Au lieu de renouveler tous les ans l’écran plasma de votre téléviseur fabriqué en Corée du Sud, de vous précipiter frénétiquement sur le dernier Ipad ou Ipod – que je me plais à confondre dans un même rejet libérateur- vous renoueriez avec une certaine frugalité. Loin de l’autarcie, il s’agirait de maîtriser notre production industrielle orientée vers le marché intérieur sans renoncer à son potentiel d’exportation, jusqu’ici anéanti par l’euro fort. Réciproquement, le marché français ne serait bien entendu pas fermé aux produits étrangers – qui peut sérieusement le penser ? – mais simplement préservé par les outils protecteurs du patriotisme économique. Acheter du made in France, cela demande quelques sacrifices mineurs : pourquoi ne pas renoncer à changer de portable tous les six mois si cela peut sauver nos emplois ?

2. Le libéralisme est le garant de nos libertés

Autre antienne des thuriféraires du marché, l’équation “libéralisme = liberté” a la vie dure. Là aussi, le MAUSS nous aide à y voir plus clair. En mêlant liberté économique, libertés individuelles et projet d’émancipation humaine, le terme français entretient la confusion. A l’instar des anti-utilitaristes, peut-être devrions-nous lui préférer l’italianisme “libérisme” pour désigner le tropisme d’une économie incontrôlée soumise au laisser-faire/laisser-aller. Inversement, la défense des acquis du libéralisme politique, si chèrement payés depuis 1789, peut parfaitement s’accommoder d’une éthique socialiste du don et de l’association. On peut même penser que la libre association des producteurs dans des coopératives autogérées – expérimentée à petite échelle – favorise davantage l’épanouissement de l’individu que le libre cours du marché. L’avènement de  l’ère sympathique jadis souhaitée par Benoit Malon donnerait enfin corps aux libertés formelles proclamées par la Révolution. Quid du triptyque liberté-égalité-fraternité si l’on ne se donne pas les moyens de l’accomplir ? Là encore, les zélateurs du Dieu argent me répondront que seule l’accumulation marchande offre les moyens de la liberté.

Si j’étais cynique, je répondrais qu’avant l’arrivée de la marchandise, l’Afrique ne connaissait pas de famine, et que les millions de morts des guerres motivées par la conquête de la suprématie économique feraient passer Pol Pot pour un gentil philanthrope. Ne nous leurrons pas : lorsque nos élites globalisées prétendent agir au nom des droits de l’homme, l’enveloppe moralisante cache maquille fréquemment le loup de l’impérialisme économique. Plutôt que la liberté, quête perpétuelle jamais assouvie, le libéralisme économique a préféré consacrer les libertés, plurielles, subjectives et donc privées de tout ancrage social collectif. Pas de hasard : l’affairisme prospère d’autant mieux que nul référent commun a-marchand ne subsiste. L’affaissement de la République et des valeurs qui ont présidé à la constitution politique de la Nation française est le meilleur cadeau à faire au MEDEF !

3. Toute analyse marxienne dissimule une théorie du complot

J’en viens à la dernière grande confusion libérale (ou libériste, si vous préférez !). Celle qui consiste à assimiler toute analyse systémique à une prétendue théorie conspirationniste. Il est loin l’âge d’or du structuralisme où la superstructure noyait l’individu dans le déterminisme des modes de production. D’ailleurs, au plus fort des années 1970, dans leurs pires excès dogmatiques, les tenants des sciences sociales marxisantes auraient bien ri devant pareille accusation. Le marxisme idéologique le plus borné ne peut en effet s’établir sur les bases d’un complotisme abscons qui, par définition, explique les soubresauts du monde par l’action individuelle de quelques-uns. Logique typiquement libérale que d’envisager l’événement à l’aune du seul individu. Solipsisme, j’écris ton nom ! Naturaliser les faits économiques et sociaux en négligeant les structures économiques qui les sous-tendent, telle est au contraire la voie ouverte par le libéralisme, propice à toutes les spéculations complotistes !

Enfin, que dire à ceux qui confondent analyse marxienne et marxisme dogmatique ? Comme si l’usage de concepts créés par Marx nous faisaient automatiquement entrer dans le ventre encore fécond de la Bête immonde soviétique. Primo, qu’analyser n’est pas entrer en religion : rien n’interdit au premier penseur venu de s’approprier la critique marxienne de la marchandise sans souscrire à la théorie de l’Etat présente dans l’Idéologie allemande. Secundo, que les antimarxiens primaires font peu de cas des contradictions évidentes de l’œuvre de Marx, difficilement assimilable à un bloc homogène. Pour ne prendre que cet exemple, le vieux Karl qui fait du prolétariat l’agent de l’histoire contredit le socialisme intégrateur du second Marx appelant l’ensemble des producteurs – chefs et directeurs d’usine compris – à s’associer.

Par une dédogmatisation habile du marxisme, on peut ainsi débusquer les apories d’une œuvre multiforme, quitte à désacraliser certains de ses mythes. Rien n’empêche de tempérer le matérialisme historique par les apports de l’histoire des mentalités ou même de refuser le projet communiste de refonte des classes sociales, par exemple en le reformulant sous la forme républicaine de l’égalité des conditions, comme l’a fait Denis Collin et, avant lui, Jaurès et Eugène Thomas.

Quant à ceux qui professent le “there is no alternative” cher à Margaret Thatcher, qu’ils se disent qu’au vu du marasme actuel, il serait peut-être bon d’en appeler aux partisans de l’autre politique. Avec toute l’énergie du désespoir, on pourrait en effet difficilement faire pire que ce néolibéralisme débridé et sa scélérate maxime socialiser les pertes, mutualiser les profits.

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  • 31 July 2010 à 22h14

    Aymenon dit

    Correction:
    La politique audacieuse évoquée date de 1981, bien sûr. 1983 en marque la fin…
    A part ça, je maintiens “eurolibéralisme” (de droite); pour vous dire la vérité, je n’arrive pas à conceptualiser cette trouvaille, ça ne viendra que quand j’aurais lu quelqu’un qui sait de quoi il parle. Donc, une question demeure: un libéralisme qui ne rend pas les pauvres plus pauvres et plus plus nombreux est-il possible?

  • 31 July 2010 à 3h37

    Yul dit

    @schaffausen

    “e fait que vous confondez grands travaux et marché immobilier, ce qui n’a rien strictement rien à voir.”

    sauf que dans bien des cas, il s’agit des mêmes groupes et entreprises, comme Bouygues. On ne change pas les grues selon que le chantier est public ou privé. Je disais que si les travaux publics étaient le refuge de ces groupes, c’est que le marché de l’immobilier (privé) ne devait pas aller fort.

    “Allez donc demander aux grands groupes de BTP s’ils pourraient vivre sans ces équipements qui me semblent relever de ce que l’on appelle l’utilité publique.”

    qu’ils ne puissent vivre sans est assez inquiétant. Quant aux équipements que vous évoquez, ils s’avèrent souvent d’une utilité plus que douteuse. S’ils ne servent pas systématiquement d’usines à pots-de-vins comme dans le sud de l’Italie, soit ils servent la politique de prestige d’un élu soit ont été décidés par des fonctionnaires déconnectés au mépris de toute réalité économique. Ou alors dans une perspective de jettage-d’argent-par-la-fenêtre de type keynésien. Parfois les trois. Comme les grands travaux qui doivent accompagner le grenelle de l’environnement.

    “Selon vous, donc, les fonctionnaires sont incompétents, feignants, corrompus (ce que vous sous-entendez). ”

    je ne sous-entends rien. Je ne fais que reporter ce que j’ai entendu.

  • 30 July 2010 à 19h55

    lorymequa dit

    “socialiser les pertes, mutualiser les profits.” Privatiser les profits.
    C’est l’évidence même. Et si l’état intervient – n’en déplaise à certains -, c’est qu’il n’a pas le choix, la taille de ces entités et leur importance démesurées dans l’économie interdit qu’on les laisse couler sans risque de réactions en chaine, avec des conséquences insoupçonnables à la clé.
    L’état intervient pour mettre fin aux conséquences de l’action libre des marchés et du libéralisme qui livré à lui même et s’affranchissant de toutes règles amène à ces extrémités.
    La question ne se pose pas de savoir ce qu’il adviendrait sans l’intervention des autorités.
    Qu’adviendrait il de ces entreprises si l’état ne venait pas éponger leur abyssales pertes ? Que ne refusent elles ? Mourantes elles s’assoient sur leur préceptes libéraux. Le comble est que leurs thuriféraires n’en condamnent pas moins l’état, tentant ainsi de masquer leur responsabilité dans la catastrophe dont ils font endosser la responsabilité et régler l’addition à l’ensemble de la société.

  • 30 July 2010 à 19h51

    Minos dit

    Finalement, ce sont les paysans normands qui ont raison:
    “Tout’ s qu’ est à mé, est à mé, tout’s qu’est à té est négociable…

  • 30 July 2010 à 14h32

    expat dit

    Etonnant ! à mon “expat dit :
    29 juillet 2010 à 11:11″
    pas de réponse du Dandyesque ! How surprising !

  • 29 July 2010 à 23h13

    Meunniez-Tudor dit

    Maggie a vraiment été très mal inspirée d’avoir remis sur pied l’économie britannique et d’avoir contribué (de concours avec un autre monstre, Ronald , dont je n’oserai même pas écrire le nom ici) à la chute des Soviets. Je me demande lequel de ces deux crimes est le plus condamnable.

    Sinon, j’ai beaucoup aimé le terme « marxien ». Il souligne bien le caractère extra-terrestre de la doctrine de ces petits hommes rouges ;-)

  • 29 July 2010 à 17h27

    expat dit

    et puis Grandgil, vous voulez développer un peu ? merci.

  • 29 July 2010 à 17h18

    rocardo dit

    Dandy,vous en êtes un,et un beau.
    Entre Maggie et Bobby Sands,il n’y a pas à hésiter une seconde.Si ce dernier est mort nu dans ses excréments,c’est de sa propre volonté.Des vêtements propres lui étaient fournis tous les jours,et de la nourriture trois fois par jour.Un gavage forcé était illégal car assimilable à un traitement cruel.
    Pour vous,un crime est différent s’il a des motifs politiques?Vous êtes solidaire des ordures d’ETA qui veulent aussi être “prisonniers politiques” et regroupés dans une même prison?
    J’ajoute que,membre d’un groupe d’Amnest International en Bretagne,j’ai tenu le même discours devant des bretonnants,Cela a été assez sportif,mais les breizhous ont calté et je suis resté secrétaire du groupe.Ta taaaa!

  • 29 July 2010 à 17h02

    Grandgil dit

    Excellent article, la plupart des commentaires des libéro-gloseurs ne font finalement que confirmer a contrario toutes les thèses qu’il expose. C’est assez rigolo.

  • 29 July 2010 à 16h49

    gilles dit

    Un des trucs épuisants sur les sites comme Causeur, c’est que passé le cinquième commentaire, les dits commentaires se dotent d’une vie propre et tournent à l’échange (parfois peu amène) entre internautes qui se fichent pas mal du sujet initial. Amusant d’ailleurs de noter que cette semaine JFK (le vivant) vient de jeter l’éponge sur son blog, face à son incapacité (admise) à gérer les commentaires. Ceci n’étant d’ailleurs pas limité au domaine politique. Quelque soit le sujet, les échanges partent en vrille et voici vite le Muppet Show. A part cela (et pour revenir au sujet de l’auteur), cela fait toujours un individu de plus qui réalise que TINA est une des plus belles escroqueries de ce siècle (Madoff, amateur !). A lire certains commentaires on se conforte dans l’idée que les 40 dernières années on porte le nombrilisme et l’individualisme à un niveau inespéré….