Le souk des fuites diplomatiques | Causeur

Le souk des fuites diplomatiques

Qui veut tuer les négociations au Moyen Orient ?

Auteur

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig
Journaliste.

Publié le 25 janvier 2011 / Monde

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Ce qui devait arriver arrive : après la grande braderie Wikileaks cautionnée par des organes de presse européens dits de qualité, la chaine qatarie Al Jazeera et le quotidien britannique The Guardian mettent sur la place publique plusieurs centaines de documents relatifs aux dix dernières années de discussions entre Israël et l’Autorité palestinienne. Cela apparaît comme une suite de Wikileaks, mais ce n’est pas le cas.

À la différence des documents récupérés dans les arcanes de l’Administration américaine par l’organisation de Julian Assange, ces documents proviennent de diverses sources, principalement de membres ou d’anciens membres de la Negociation support unit (NSU) de l’Autorité palestinienne. Cet organisme, composé d’experts juridiques, économiques, cartographiques internationaux a été mis en place en 1998 par le gouvernement de Tony Blair, à la demande de l’Autorité Palestinienne pour servir de support technique aux négociateurs palestiniens qui ne disposaient pas de la puissante logistique diplomatique des Israéliens pour défendre leurs positions. Le financement de la NSU, d’abord uniquement assuré par le Royaume Uni, a été complété par la suite par des fonds venus de Norvège, de Suède et des Pays-Bas. Cette unité, intégrée au ministère palestinien des Négociations, dirigé par Saëb Erekat, a accueilli nombre d’experts d’origine arabe ou palestinienne vivant aux Etats-Unis ou en Europe, comme l’avocat franco-palestinien Ziyad Clot, qui a rapporté, dans un livre1 son expérience de son activité au sein de la NSU.

Avant d’en venir au contenu de ces fuites, il faut noter que les documents en question ont tout d’abord été uniquement transmis à la chaîne qatarie Al Jazeera, dont le penchant pour les islamistes radicaux du Hamas et du Hezbollah libanais est clairement affiché. Cette inclination est apparue dans sa couverture des derniers événements de Tunisie, où cette chaîne s’est efforcée de mettre en valeur les islamistes tunisiens, alors que ces derniers n’étaient pas, loin de là, les principaux acteurs de la révolution dite du jasmin.

Pour donner de l’écho à la publication de ces documents, Al Jazeera s’est associé au Guardian, quotidien le plus viscéralement anti-israélien paraissant hors du monde arabo-musulman.
D’après ces « Palestine papers », comme on les appelle désormais, les négociateurs palestiniens, entre l’échec des négociations de Camp David et de Taba en 2000 et l’arrivée au pouvoir de Netanyahou en 2008 auraient tenu un double langage. D’un côté le soutien à l’Intifada, l’intransigeance sur les frontières de 1967 et le droit au retour des réfugiés palestinien, et de l’autre un discours conciliant avec les Israéliens, notamment sur le maintien en Israël, dans le cadre de la solution « deux Etats pour deux peuples », de quartier juifs de Jérusalem construits après 1967 au delà de la « ligne verte », comme French Hill, Pisgat Zeev et Gilo. Cette proposition, faite à Ehoud Olmert et Tzipi Livni en 2008 a été repoussée par ces derniers car elle excluait trois autres implantations : Maale Adoumim, Har Homa et Ariel jugées non négociables par le gouvernement israélien de l’époque. Saeb Erekat et Mahmoud Abbas auraient également accepté, selon ces documents, de limiter à quelques milliers le nombre de réfugiés palestiniens admis à revenir en Israël dans le cadre d’une « action humanitaire », alors que la position officielle palestinienne soutient un droit généralisé au retour dans leurs foyers de tous les réfugiés de 1948 et de leurs descendants…

Dans le contexte actuel, ces révélations portent un tort considérable à l’Autorité palestinienne, faisant passer ses dirigeants pour des funambules du double langage, mentant à leur peuple, et bradant la cause sacrée de la Palestine pour leurs ambitions personnelles.
Elles mettent également en difficulté ces dirigeants israéliens qui proclament qu’il n’y a pas de partenaire palestinien pour la paix, mais les dégâts sont, pour eux de moindre ampleur : le, plan Olmert, fondé sur la cession à Israël des grands blocs de colonies contigües à la ligne verte en échange d’une surface équivalente de territoire israélien remis à l’Etat palestinien était bien connu. De plus, l’opinion publique israélienne ne nourrit aucune illusion sur la possibilité prochaine d’un accord avec les Palestiniens, et soutient, faute de mieux, l’attitude intransigeante de son gouvernement.

Le « réalisme » de Abbas et Erekat, vieux routiers de la négociation avec Israël, est pourtant le seul moyen qui pourrait permettre de sortir d’une impasse que les maladresses de Barack Obama au début de son mandat ont largement contribué à établir. En les « flinguant » aujourd’hui, on les livre pieds et poings liés à la surenchère du Hamas.

Et pourtant, à examiner de plus près ces papers, ce serait plutôt la subtilité des négociateurs palestiniens qu’il faudrait souligner : ils savent bien que Olmert et Livni sont dans l’incapacité politique de « lâcher » Ariel, Maale Adoumim et Har Homa, aussi ne courent-ils aucun risque réel en faisant, oralement, des concessions qui peuvent être utilisées par la suite à des fins propagandistes…

L’objectif de ceux qui ont organisé les fuites vers Al Jazeera et l’idiot utile Guardian est limpide : torpiller les négociations indirectes qui viennent de reprendre entre Israéliens et Palestiniens sous la houlette de Dennis Ross, qui a maintenant pris la main sur ce dossier dans l’Administration Obama. Ce dernier a sans doute passé plus de temps, ces dix dernières années, avec Erekat qu’avec son épouse…

On pourra toujours brandir le drapeau de la transparence du droit de tout un chacun de savoir ce qui se trame dans les arcanes de la diplomatie secrète. Il n’empêche que les conséquences de ces manipulations peuvent être catastrophiques, surtout dans un contexte où la situation libanaise est explosive et où l’Iran vient de faire un nouveau bras d’honneur à Catherine Ashton sur le dossier nucléaire. Al Jazeera, au moins, ne cache pas ses objectifs politiques : elle se fait l’interprète des éradicateurs d’Israël et le fourrier de l’islamisme politique radical. L’embrasement de la région n’est pas pour lui déplaire, bien au contraire. Quant au Guardian, gageons qu’il saura trouver le moyen de dégager sa responsabilité de l’incendie qu’il aura contribué à allumer. En toute bonne foi et toute objectivité.

  1. Ziyad Clot « Il n’y aura pas d’Etat palestinien » éditions Max Milo

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    • 28 Janvier 2011 à 16h08

      Bibi dit

      Former PM Olmert gives rare glance behind scenes of peace process in unpublished memoirs; the silent acceptance of settlement construction, the rare proposal to Abbas and the historic opportunity that slid between his fingers
      http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4020432,00.html

    • 28 Janvier 2011 à 15h59

      Bibi dit

      A partir de 6:15 (sous-titrage anglais)
      http://www.youtube.com/profile?user=LatmaTV#p/u/1/04PP5_LaZOU

    • 28 Janvier 2011 à 12h54

      Bibi dit

      @expat,

      Anything can happen. Riots in London, and they may spread.
      Im waiting for an interview with Olmert, describing his negotiating years as PM including the peace offer he made, to be translated into English.

    • 28 Janvier 2011 à 10h26

      Bobby Ewing dit

      Il paraîtrait qu’il soit réapparu dans les territoires occupés et qu’il ait repris du service dans le trafic d’organes…Kisses…

    • 28 Janvier 2011 à 8h01

      expat dit

      @ Bibi : c’est vrai que ce fil est particulièrement désert. Et je pense que Lisa a raison – il y en a que ne savent pas sur quel pied danser.
      La question – est-ce que ces papiers vont faire bouger des liens ?

    • 27 Janvier 2011 à 22h37

      Bibi dit

      Boobs a la nostalgie prononcée des expériences de son médecin fétiche, le Docteur Mengele.

    • 27 Janvier 2011 à 22h27

      Bobby Ewing dit

      Les arabes, Palestiniens ou Libanais, n’ont pas le droit de tuer des civils de l’autre camp. Cela s’appelle du terrorisme. Cela constitue la règle n°2, à bien mettre en parallèle avec la règle n°3 : Israël a le droit de tuer des civils arabes. Cela s’appelle de la légitime défense, ou plus rarement une erreur médicale.

    • 27 Janvier 2011 à 22h16

      gerard dit

      On parle d’Al Jazira comme fourrier de l’islamisme.Je reviens d’un voyage dans plusieurs pays du Moyen Orient.Il y a mieux qu’Al Jazira, c’est la chaîne France 24, probablement créée pour montrer aux musulmans à quel point la France est disposée à se prostituer à l’islamisme.

    • 27 Janvier 2011 à 21h59

      Bibi dit

      ../..
      Si les concessions que l’on vante avaient eu un quelconque ancrage dans une attitude concrète, l’on aurait assisté à une campagne de PR, à la fois au sein de la population sous “Autorité Palestinienne”, dans les camps où vit une 4ème et 5ème génération de descendants des réfugiés, et sur 5 continents, vantant les bienfaits de l’intégration des descendants des réfugiés là où ils se trouvent, et les avantages incontestables de se trouver, enfin indépendants, sur ses terres ancestrales – même s’il ne s’agit pas de la totalité de celles-ci.
      Mais force est de constater que les campagnes d’incitation à la haine des sionistes et des juifs au sein de “l’Autorité Palestinienne”, que ce soit dans les manuels scolaires ou dans les médias contrôlés par ladite “Autorité” n’ont fait que persister sinon s’amplifier. La glorification des tueurs de juifs (trop souvent en remplacement des “sionistes”) en plus: rues, places, établissements scolaires/sportifs/culturels nommés d’après des assassins. L’espoir de retourner à des villes ou des villages ancestraux est toujours rallumé. Les revendications sur des lieux “saints” de plus en plus étendus (de l’hôtel particulier du Mufti al-Husseini, infâme collabo des Nazis dans un quartier “nettoyé des Juifs” à Jérusalem, jusqu’aux tombeaux des Patriarches et Matriarches bibliques en Judée-Samarie).

    • 27 Janvier 2011 à 21h36

      Bibi dit

      @Benjamin,

      s’affranchir des mauvaises « tournures » du passé

      Et oui. Mais ça n’a pas l’air d’advenir ces jours-ci.
      C’est l’erreur qu’ils ont commis en 1947-8 que nos “partenaires de la paix” souhaitent corriger, à nos dépens. Car à plusieurs reprises ils ont rejeté des offres formelles, israéliennes ou approuvées par Israël, de règlement définitif du conflit.

      Et ce ne sont pas les 1% – 5% de territoire de l’état “d’à côté” qui posent problème. C’est le pseudo-droit “de retour” — de facto la disparition de l’état juif — qui est un motif de rejet, et la revendication dénuée de tout fondement de Jérusalem qui en est un autre. Ce qui revient à déclarer, une fois de plus, le rejet de la solution de 2 états.

      Dix-neuf ans à papoter sur x Km/mètres à toi-a moi? Sur un quota de 10 000 ou de 30 000 “ayant droit” de retour sur 10 ou 20 ans (hormis les centaines de milliers qui sont de facto réinstallés)? Si tels étaient les termes, tout dirigeant israélien aura conclu et signé. C’est ce qui s’est passé avec l’Egypte et la Jordanie.
      ../..

    • 27 Janvier 2011 à 20h14

      expat dit

      @ a2lb ‘je ne suis pas sûr que vous ayez bien interprété le qualificatif d’Expat. Cette dernière voulait signaler par son image que mon propos, qui reprenait le sien, n’était pas dénué d’intérêt. Étant américaine elle partage sans doute le goût de ses compatriotes pour les SUV’
      Mais ça va pas ? Je suis un rat du métro.

    • 27 Janvier 2011 à 17h13

      Jesse Darvas dit

      Même si à court terme cette publication paraît nuire grandement à l’AP, il n’est pas certain que cela nuise aux perspectives de paix. Au contraire, le fait de mettre sur la place publique les concessions sans lesquelles aucune paix ne sera possible (la principale concerne les réfugiés palestiniens) devraient contribuer à les faire cheminer. Et si ces concessions sont inacceptables pour les p

    • 27 Janvier 2011 à 17h01

      Benjamin dit

      Bibi,

      Effectivement, le non respect des accords d’Oslo est un triste exemple. Je ne pense pas détenir la vérité sur le fond mais je pense que la conduite des négociations présentes et futures, appelant des acteurs différents dans un environnement changeant doit aussi s’affranchir des mauvaises “tournures” du passé.
      Le défaut est que le conflit est aujourd’hui si larvé que la méfiance et la règle et la confiance même pas envisagée. Il semble qu’aucun des acteurs ne soit assez responsable pour remonter le niveau de l’autre.
      Ca n’inspire en moi aucune rage contre un camp ou l’autre mais une profonde tristesse.
      .
      Si vous avez des sources intéressantes anglophones, indeed, je prends!

    • 27 Janvier 2011 à 16h51

      Bibi dit

      @Benjamin

      A la différence de WikiLeaks, les “Palestine Papers” ne sont que des notes (“minutes”) prises par le(s) secrétaire(s) arabes durant des sessions, souvent amendées après. Ce ne sont pas des documents proprement-dits, plutôt de comptes-rendus de réunion de l’une des parties.
      A croire les déclarations des négociateurs arabes ces jours-ci, aucune concession n’a été faite de leur part: donc les notes rendent compte de bavardages sans valeur. C’est à ce genre de paroles que vous estimez qu’il aurait fallu et qu’il faille se fier?
      N’oubliez pas la triste expérience du non-respect des accords d’Oslo. Très sanglante paix.

      Je veux bien poursuivre la discussion plus tard. Est-ce que vous lisez l’anglais?

    • 27 Janvier 2011 à 16h36

      Bibi dit

      @Hi Lisa,

      Vous vous faites des illusions, du moins en ce qui concerne pas mal de “posteurs”.
      J’espère que vous avez vu les liens que j’ai postés (sur d’autres fils) à votre attention/demande.
      BàV

    • 27 Janvier 2011 à 15h59

      Benjamin dit

      Bibi,

      Avant de m’exprimer sur votre question, je précise que je suis contre le principe de diffusion des documents diplomatiques, facteur d’insécurité et de déstabilisation. La transparence ça marche quand on joue en nombre réduit d’acteur, pas avec une communauté des Etats de 192 membres.
      .
      Je viens de lire votre post. Bien que je comprenne et donne crédit à votre raisonnement -oui la crédibilité de l’équipe de négociation est assez ébréchée- je ne vous suis pas sur la conclusion: crédit ou pas, inconstance ou pas, rien en cela ne justifie qu’Israël n’a pas fait le choix de profiter des concessions proposées pour faire avancer le trop fumeux-fameux “processus de paix”.
      Le “double-jeu” des négociateurs, s’il est légitime eu égard au but final, on s’en moque du moment que c’est à l’avantage des négociations. Et aujourd’hui l’objectif principal de l’AP c’est de se voir reconnaître un Etat. Israël qui a droit a sa sécurité aurait dû tout mettre en œuvre pour que cet Etat puisse émerger au plus vite (étape inévitable) et calmer cette poudrière.
      C’est sur cette incohérence là que je m’interroge. C’est à ça que j’aurais aimé voir L.Rosenzweig nous éclairer honnêtement, même d’hypothèses…