Suivre Causeur :     

Le socialisme à visage numérique

Martine Aubry 3.0, lol !

Publié le 23 juin 2011 à 9:00 dans Société

On entend seriner chaque jour que le numérique multiplie les possibilités offertes aux femmes et aux hommes de notre temps de s’épanouir ici-bas. Peut-être, mais c’est vrai aussi pour leur bêtise. J’en veux pour preuve le texte passionné que Martine Aubry a donné récemment au site Rue 89, dans lequel la Premier secrétaire défend sa vision de notre « vie numérique » et donne en exemple les succès de la société roubaisienne Ankama. « C’est l’une des plus belles réussites du jeu vidéo en ligne », écrit-elle à propos d’une entreprise dont l’un des produits-phares est une émission diffusée sur internet plaisamment intitulée « J’irai loler sur vos tombes ». Sur le site d’Ankama, on trouve aussi, en guise de belle réussite, d’hideux personnages criards dans le style manga qui dans des poses grotesques proposent au chaland d’alléchantes offres commerciales, du genre « 2 mangas achetés = la peluche bilby offerte ». Quant aux jeux vidéo vantés par la maire de Lille, il s’agit principalement du jeu pour enfants Dofus, dont l’objectif est de parvenir à prendre possession de six œufs de dragon magiques et d’atteindre le cercle ultime de la « puissance ultime », soit le niveau 200. Ce qui doit bien représenter, au bas mot, pour les plus habiles de nos chères têtes blondes, quelques centaines d’heures de jeu en ligne. C’est toujours ça de pris sur les discriminations sociales engendrées par les devoirs à la maison.

Serait-ce ce genre de jeu vidéo hautement éducatif que « le programme numérique » socialiste vante sans ambages en déclarant : « aujourd’hui, l’audio, la vidéo, le texte sont combinés de multiples manières, allant jusqu’au jeu vidéo. Ce dernier est encore trop peu valorisé par la puissance publique alors qu’il devient un type d’œuvre culturelle majeure » ? Comment ne pas constater en effet que le jeu vidéo est encore trop peu valorisé par la puissance publique alors que la tragédie classique bénéficie d’un traitement de faveur indigne. Il n’est qu’à comparer la popularité des uns et des autres sur Facebook (à peine 564 fans pour Jean Racine, contre 87 247 pour Ankama) pour constater à quel point l’attention, encore trop souvent accordée par la puissance publique à la littérature du Grand Siècle dont tout le monde se moque, s’exerce au détriment du soutien que cette même puissance devrait accorder toutes affaires cessantes à l’industrie florissante du jeu vidéo.

C’est, n’en doutons pas, dans cette perspective hautement réjouissante que le programme socialiste prévoit encore de « renforcer l’enseignement des technologies du numérique [le gras est d’origine] et de leur usage à l’école et en formation continue, pour assurer aux citoyens une maîtrise des nouveaux langages de communication et de création. » C’est bien vrai ça : les gamins ne passent pas assez de temps à la maison devant les ordinateurs, il faut encore leur ajouter des heures de numérique à l’école. C’est la vie, qui sera numérique ou ne sera pas. Grâce aux machines, nos enfants apprendront à maîtriser les nouveaux langages de communication, à défaut de savoir pratiquer les anciens, et se passeront ainsi plus facilement des profs que Sarkozy leurs chipote. Des profs qu’ils ne verront de toute façon plus, planqués qu’ils seront derrière des machines dont ils maitrisent d’ores et déjà mieux le langage que leurs obsolètes ainés, dont la date de péremption arrive plus vite encore que celle d’un smart-phone d’avant-dernière génération.

Mais ce n’est pas parce que, comme le dit elle-même Martine Aubry, les technologies numériques, telle une mauvaise otite, « se collent à notre oreille » que nous devons mal le prendre. Au contraire, toujours fidèle au poste, elle en veut toujours plus. « Il faut pouvoir, dit-elle, accéder à l’internet partout et à tout moment : dans les trains comme dans les aéroports, les hôpitaux et les mairies, les jardins publics ou les hôtels. »

« Partout et à tout moment » : je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve pour ma part cette idée plutôt glaçante, et elle me donne envie de réclamer non pas un « droit à la connexion » qui semble aller de soi pour madame Aubry, mais son inverse exact. Avec Alain Finkielkraut, je revendique un « droit à la déconnection », que je vais d’ailleurs m’empresser d’exercer. Maintenant.

envoyer par email autre réseau social

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

12

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 

Nos offres

  • 26 June 2011 à 7h23

    L'Ours dit

    pirate,

    la bataille d’Hernani a fini par servir à valider deux points qui ne laissent de m’agacer.

    Le premier est d’avoir tracé une ligne infranchissable entre le nouveau et l’ancien comme s’il ne pouvait y avoir d’inter-pénatration d’une part ou comme si le jugement des uns et des autres ne pouvait se moduler selon les cas d’autre part. 

    Le second, je vous le soumettrais sous forme de question: ne trouvez-vous pas qu’on nous a fait avaler sous menace psychologique d’être un attardé des projets eux-mêmes débiles et qui ont fait long feu après avoir coûté cher au seul motif que c’était nouveau? C’est d’ailleurs une martingale qui marche encore.

     

    • 26 June 2011 à 18h16

      pirate dit

      Mon cher plantigrade c’est bien là le problème, la façon dont on présente les choses, notre “modernologue” (ça doit être comme proctologue mais avec la modernité) qui ne comprend pas plus que Aubry la question, s’en gausse avec cette inlassable panurgisme de droite qui consiste à nous expliquer en gros que c’était mieux avant. Globalement, pour prendre le simple point de vue économique, le jeu vidéo génère bien plus d’argent que le cinéma, or s’il y a des studios en angleterre, aux USA, sur les trois grosses compagnies françaises, il n’en reste plus que deux. Et encore, Ubi Soft est dans la liste de course d’Electronic Arts, et tant que les fondateurs reste majoritaires, Ubi restera français. Actuellement ce média, qui hier était encore réservé à un public captif et restrain, se démocratise avec la WII, et va connaitre une nouvelle explosion avec la 3D. En gros c’est un marché en pleine explosion, avec des applications militaires et professionnelle (ces jeux d’entrainements utilisé en médecine, ou dans le commerce). En d’autre terme Aubry défend une réalité économique mais comme il s’agit de politique, elle parle sans comprendre ou savoir. Et le modernologue qui ne comprend rien non plus de se moquer avec l’assurance de celui qui sait parce qu’il a lu Racine. Or le monde du jeu vidéo lui ne fait pas ces distinctions entre moderne ou ancien, comme tous les univers créatifs il puise partout sans distingo entre mieux ou moins bien. La France accuse un retard chiffré sur cette industrie, tout simplement. Mon neveu qui rêve de devenir concepteur de jeu ne pourra emprunter que des filières marginales et tortueuses pour finir par travailler pour Lucas Art parce qu’un modernologue trouve que la Fontaine c’est plus sérieux que Miyazaki et que les politiques répètent platement ce que leur conseiller leur dit de dire.

  • 25 June 2011 à 20h34

    pirate dit

    AAaah c’est rassurant de lire de la bonne vieille réaction sur Causeur…. uniquement du strict point de vue du moderne contre l’ancien. L’ancien paré de toutes les vertus, le moderne impie, stupide, ridicule… Bon c’est pas très important la question économique, ni non plus le retard de la France dans ce domaine. D’abord c’est que du jeu vidéo, trop nul hein ! Faut mettre les gosses devant la Fontaine pas Ninja Assassin (c’est un D.A, cherchez pas c’est des trucs tout pourris avec des dessins dedans). Crétins si contant de leur ignorance et qui brâment “nous on sait mieux, on a lu Racine”.

    Faudrait peut-être se renseigner sur le sujet, en connaitre les enjeux réelles, financier, économique, culturel (oh la, la un gros mot, on parle jeu vidéo hein, pas de culture bordel !) Voir même connaitre simplement le contenu des jeux. Mais quand on veut se faire entendre sur Causeur il faut répéter ad nauséam les vieilles lunes, sur le thème de “tout fout le camps” C’est rassurant, chaud comme une nuit dans la caverne, loin du monde.

  • 25 June 2011 à 8h20

    L'Ours dit

    saintex,

    bien dit!!! 

  • 23 June 2011 à 20h25

    saintex dit

    Fracture sociale, fracture numérique… le peuple ne doit pas penser, c’est la loi.
    La Rome antique proposait, imposait du pain et des jeux. Et l’avouait.
    Le présent est identique dans le fond, mais inverse dans la forme. Les jeux sont faits pour vous éduquer. Il y a aussi une nouvelle forme d’arène, les media. Oui, media sans s, pluriel de medium, celui qui est “entre”. Entre qui est qui, serait une bonne question.
    “Quoiqu’il en soit, cela ne concerne que le peuple, celui qui crie et à qui on donne un micro, celui pleure et à qui on donne une loi. Mais nous autres, les élites, nous envoyons nos enfants dans des écoles privées. Lesquelles leur donne une éducation qui enseigne la réflexion, à l’instar celle que nous avons reçue. Nous avons même inventé le concept du collège unique pour la masse. Et figurez-vous qu’ils sont heureux de ce progès égalitaire. N’est-ce pas merveilleux ?”
    Non, décidément je ne vois guère de sujet de réjouissance. Y compris et surtout si Martine est de bonne fois. Juste la confirmation que l’enfer est pavé de bonne intentions.

  • 23 June 2011 à 19h57

    laborie dit

    Modernes contre Moderne?

    Je repense, dans le même esprit , au syndicaliste Gérard Aschieri (Agrégé de Lettres, s’il vous plaît…)qui a officiellement déclaré qu’il ne fallait pas donner à lire aux élèves des livres anciens, en tous cas antérieurs à une date fort récente. Depuis 1970, on enfonce dans la tête des profs que l’orthographe et la grammaire sont des conventions bourgeoises destinées à opprimer le prolétariat, que l’art classique est d’un élitisme insupportable. Eh bien, devinez quoi? Au bout de trente ans, la propagande, ça marche. L’orthographe et la grammaire ont disparu, les gens ne savent donc ni lire, ni écrire, ni penser. L’art classique n’existe que sous forme touristique et consumériste, les gens ne savent donc pas qui ils sont.
    Je suppose que c’est tant mieux…. sauf pour Jean-Paul Brighelli, évidemment…

  • 23 June 2011 à 16h46

    Marie dit

    D’après un article lu ailleurs ce que propose Aubry existe déjà ou est en cours de réalisation sauf deux choses faire payer chaque internaute pour aider la création et pallier à la perte causée par les téléchargements frauduleux.Donc nous participerons tous pour ceux qui volent, bonne idée puis le déploiement dans tous les lieux de la Wifi sera payer par qui? je vous le donne en mille!

    • 23 June 2011 à 20h00

      laborie dit

      Marie, s’il vous plaît, palier est intransitif…

      • 23 June 2011 à 20h01

        laborie dit

        pallier………

      • 23 June 2011 à 23h00

        Florence dit

        pallier n’est PAS intransitif !!!

      • 23 June 2011 à 23h16

        laborie dit

        transitif avec complément d’objet….lapsus…..

  • 23 June 2011 à 9h57

    skardanelli dit

    Un article qui me rendrait presque la bouledogue de Lille sympathique…