Le service militaire obligatoire
Pour tous, sans condition, et vite
Publié le 02 mars 2010 à 10:22 dans Société

La caserne ? C'était la vie de château, mon adjudant !
Bien sûr, il était devenu inégalitaire. Bien sûr, le fils du prolo, le jeune chômeur, le gars de la campagne jamais sorti de son trou allaient perdre des mois à balayer des casernes en Picardie, tandis que les étudiants, les futurs cadres, les apprentis profs, eux, trouvaient le moyen, la plupart du temps très légalement d’ailleurs, de lui échapper. Et d’aller faire leur période en coopération dans des villes aux ciels bleus et aux filles à la peau sombre, dans des entreprises amies de papa ou de tonton pour perfectionner, aux frais de la nation, leurs aptitudes de futur licencieur économique, sans compter ceux qu’on envoya, à une époque, et là ce fut le ministère de l’éducation nationale qui se frotta budgétairement les mains, remplacer les surveillants dans les zones d’éducation prioritaire.
Lui, c’était le service militaire.
Il a disparu le 28 mai 1996, sous Chirac. C’est drôle, tout de même, de se dire que c’est sous la présidence d’un gaulliste, le dernier peut-être, et qui confia récemment dans ses Mémoires avoir été dépucelé dans un bordel d’Alger alors qu’il était un jeune lieutenant “fanamili”, que l’on doit cette disparition dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences sur la société française.
Bien sûr, nous dira-t-on, l’époque avait changé. La levée en masse de toute une classe d’âge n’était plus de saison. A l’Est, il n’y avait plus de danger, on ne risquait plus un beau matin de se retrouver avec des patrouilles de spetnatz sur nos lignes arrière, terrorisant le paysan limougeaud et faisant sauter des stations services, dispersant les femmes et violant le bétail, à moins que ce ne fût l’inverse, c’est si loin désormais…
Bien sûr, cette grosse machine aussi lourde à gérer que le baccalauréat qui forçait à équiper, nourrir et loger des centaines de milliers de garçons, chaque année, en plein jaillissement hormonal et avec des appétits commaques coûtait beaucoup trop cher.
Bien sûr, l’avenir était aux forces d’action rapide, comme on disait. Aux forces spéciales, comme on dit maintenant.
Bien sûr, la jeunesse avait d’autres choses à faire que de perdre douze mois, puis dix sous les drapeaux. Et la jeunesse, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, sinon ce ne serait pas la jeunesse, de se réjouir et de vérifier sur les calendriers du renoncement si l’on serait ou non du dernier contingent. Parce que, n’est-ce pas, ce serait trop bête d’être celui qui, pour la dernière fois, ferait ses trois jours, pour la dernière fois ferait ses classes avec le boulanger, le fils de médecin, le futur avocat, le mécanicien, le cas social, enfin toute cette France qui se côtoyait ne serait-ce que les quelques semaines, où on lui apprenait à tirer au FAMAS, à marcher dans la nuit avec les 17,5 kilos règlementaires du paquetage et à descendre en rappel les vieux murs d’un fort Vauban.
Bien sûr, bien sûr.
Sauf que la République coupa à cette occasion elle-même sa première jambe. Est-ce que toutes ces économies dont on nous parla tellement, d’ailleurs, furent transférées pour soigner la seconde jambe, déjà bien gangrenée, à savoir l’école laïque et obligatoire ? Il ne semble pas, si l’on en juge par l’état de la belle outragée qui perd ses fonctionnaires par dizaines de milliers et que la violence gagne alors qu’elle perd l’art de transmettre.
Sauf que la République a mis son sort entre les mains de prétoriens surentraînés et qu’on ne sait jamais. Un putsch, c’est vite arrivé. On fait la guerre dans des territoires lointains (tiens, au hasard, prenons l’Afghanistan), on a l’impression de la faire pour rien ou d’être plus ou moins trahi ou oublié par les autorités civiles et, vlan, un quarteron de généraux a ses vapeurs. C’est arrivé, vous savez, et il n’y a pas si longtemps.
En 1961, à Alger, on peut raisonnablement penser que, s’il n’y avait pas eu d’appelés, simple biffins ou officiers, pour écouter les transistors dans les chambrées et refuser de bouger, les paras auraient sauté sur Paris et l’on se serait retrouvé avec une dictature militaire de type méditerranéen, c’est-à-dire méchante comme l’espagnole et incompétente comme la grecque, mais qui se serait accrochée au pouvoir avec la bénédiction des Américains qui auraient eu un vassal de plus pour la guerre froide.
Sauf que le service militaire avait encore un peu, oh un tout petit peu, mais un tout petit peu quand même, une vraie vocation à la fois sociale et assimilationniste. On oubliait, quoiqu’on en dise, la couleur, l’origine, la religion. Un uniforme c’est toujours un uniforme et rien ne ressemble plus à une paire de rangers qu’une autre paire de rangers, surtout quand elle donne des ampoules identiques au futur routier kabyle qui aide le futur agent des impôts auvergnat à retirer les siennes.
Sauf que l’on peut penser que si le service militaire avait encore existé en 2005, il est fort probable que la révolte des quartiers cette année-là, n’ait pas eu lieu ou pas avec une telle ampleur. Ces mois-là, passés sous les drapeaux, on affectait de les trouver idiots, on pestait, il n’empêche qu’ils nous donnaient, presque malgré nous, ce sentiment indispensable d’appartenir à la même communauté de destin, ou faisons simple et basta le politiquement correct, au même pays.
Et puis, comme on disait à gauche (enfin la gauche républicaine), c’était tout de même l’armée du peuple, l’héritière des soldats de l’an II, et il n’y avait pas de raison de laisser à la bourgeoisie le monopole des armes. Il y en avait même qui poussaient le vice à lire Marx dans leur chambre de futur officier de réserve.
Maintenant, l’armée est devenue une entreprise comme les autres. Elle recrute et la dernière campagne publicitaire de l’armée de terre a beaucoup fait parler, surtout quand on a su que cette campagne faisait principalement mouche dans les quartiers difficiles, chez nos jeunes compatriotes relégués.
Je ne sais pas comment il faut interpréter ce phénomène. Je trouve qu’il y a quelque chose d’un peu triste à se dire que l’armée apparaît à ces jeunes gens des banlieues comme l’unique perspective professionnelle. Je n’aimerais pas, par exemple, l’idée d’une armée française s’américanisant et envoyant ses minorités ethniques se faire trouer la peau dans des opérations extérieures en échanges d’études payées ou d’un boulot assuré.
De même qu’il était assez malsain pour la République de ne plus avoir, au moins quelques temps, sa jeunesse, toute sa jeunesse, sous ses drapeaux, de même il est tout aussi malsain de penser que Marianne ferait reposer uniquement sa politique extérieure sur ceux de ses enfants qu’elle a été le moins capable d’aimer.
Alors rétablissons le service national. Et vite.
-
L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
-
Plus








La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
234Nos offres
1 an : 59 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
alain jugnon dit
parlons sérieusement
j’aimerais savoir
est-ce que le modéle pour Jérôme Leroy, quand on y pense, n’est pas Tsahal, cette vraie armée d’une tellement vraie et tellement belle démocratie, Israël, vous savez cette armée qui pour rendre vraiment citoyen et tellement démocrate a pris un nom de groupe de variété pour le concours de l’Eurovision…
Minos dit
MarxNietzsche dit :
3 mars 2010 à 17:38
d’abord salut aux compagnons réactionnaires Minos et Jean-Jacques du forum “Baiser de la Lune” ! c’est bon d’être en….réaction !!!…..
Bonjour MarxNietzsche… Une perle pour vous.
http://www.dailymotion.com/video/xcfc5f_alain-soral-d%C3%A9bat-sur-la-communauta_news
pirate dit
C’est le nouveau délire de Causeur ? Zapper des messages qui ne sont ni insultant ni rien ? Simplement qui estime que Leroy devrait arrêté cinq minutes sur la nostalgie ?
pirate dit
Nadia, moi aussi j’ai fait ce truc inutile et j’étais instructeur, conduite puis armement, j’ai fait une PMT (préparation militaire terre) et je n’ai pas d’aversion pour les militaires, en fait j’ai même tendance à comprendre le mental de certain, mais le service militaire était un truc totalement inutile d’un point de vue technique, une machine à asservir, par la bêtise, l’alcool, des ordres ineptes, mais également à fabriquer des maitres et des esclaves. Rien de plus. Oui, moi aussi je peux témoigner qu’en repérant des élèves dans mes cours on a permit qu’ils suivent un petit programme d’alaphabetisation (petit parce que un an c’est peu quand on vous envois balayer dans les corps francs). Mais ceux qui assuraient les cours étaient des appelés, ceux qui ont fait le travail de repérage et convaincu un adjudant, c’était des appelés, et si l’adjudant a été d’accord c’est parce qu’il avait ces appelés à la bonne. J’ai vu des types entrer, suivre mes courts, se montrer plutôt vifs et billants et en fin de tour apparaitre éteint et abruti… à la plus grande satisfaction du colonel… et puis il y a des témoignages ici qui sentent bizarre, un peu mélo, mais surtout, sergent est un grade qui a toujours été réservé aux engagés… Messbel…
Claudine dit
Je croyais tous les antimilitaristes de tendres poètes rêveurs, Alain Jugnon m’enlève cette dernière illusion, pourtant en le lisant mes narines étaient titillées par une bonne odeur d’étable et je voyais des bouses partout. Etrange cette idée qu’un pays
n’a pas besoin de soldats pour défendre ses idées face à d’autres peuples qui auraient l’esprit plus “totalitaire” et souhaiteraient nous soumettre à leur diktat. Je pense que vous seriez donc Alain de ceux qui sortiraient les mains levées si on avait le malheur de se trouver face à une telle éventualité? Heureusement pour vous, des milliers de jeunes rêveurs ou pas sont morts pour vous permettre d’avoir cette liberté de penser et de rêver, dommage que ce ne soit que d’étrons.
pirate dit
Il me fait bien rigoler Leroy avec sa période nostalgique… Aaaah que mon Quick il était mieux avant… aaah que c’était bien le service avant. Ca rangeait bien les têtes, ça empéchait les émeutes… quand on est tondu de frais, hein on pense pas à faire brûler des voitures… aaah quand l’Union Soviétique était encore là…
Déjà le bon gros mythe de l’armée assimilatrice… L’assimilation à l’armée ça consistait à prendre les diplomés pour les régiments de prestige, l’encadrement, le secrétariat du colon, et de coller tous les autres à la viande à canon. Chez nous c’était les corps francs, le plus grand ramassis de débile léger que j’ai vu. Et peu importe les aptitudes physiques, l’essentiel c’était que ça soit des CAP ou sans études du tout. Ensuite le service c’était quoi ? Suppléer un ramassis de feignasses pétés comme des coins la plus part du temps, infoutus d’assurer eux même le boulot. On était leurs grouillots à ces crétins, rien de plus. Enfin la belle machine à assimiler moi ce que j’en ai vu c’était une machine à décérebrer, à écraser, plier, abrutir. Pourquoi faire ? Pour rien, au bout d’un mois les gars ne savait pas tirer, communiquer avec une radio, se camoufler, ne connaissaient pas la moitié des engins d’une équipe choc et feu, rien du b.a-ba militaire. Par contre ils savaient impeccablement balayer, faire leur lit, marcher au pas, servir les sous-off et les off, bref larbin. Alors Leroy votre nostalgie…
MarxNietzsche dit
Jugnon au poteau avec un bandeau !
expat dit
@ Alain Jugnon : c’est bizarre mais il me semble que les armées étaient très utiles pendant la deuxième guerre mondiale.
Devlin dit
” C’est bien connu, les filles adôôôrent les chasseurs alpins, parce qu’ils ont un grand…bérêt ”
Zantrop qu’est-ce que vous sous entendez ? ?
alain jugnon dit
c’est cela
l’armée est nécessaire
comme chier
absolument nécessaire
l’armée est simplement dans le cadre de l’humanisation de l’homme la mise en forme technique d’un bel étron très utile pour délester pour lâcher pour soulager
mais jamais l’armée ne sera un moyen pour la démocratie et pour la citoyenneté
plus jamais ça
Lanturlu dit
Alain Jugnon, l’existence même d’une armée vous irrite. Pour ma part je n’ai pas encore conclu. Cependant je note que les groupes, nations, sociétés, etc. qui ont eu des armées ont mieux survécu que celles qui n’en avaient pas. Corrélativement, ceux qui en avaient et qui ont perdu la guerre ont aussi (parfois) disparu. L’armée est une institution nécessaire. Souvent mal aimée en temps de paix. Détestée en temps de guerre, mais accueillie aussi à bras ouverts à certains moments.
Ca dépend comment on s’en sert. Comme d’autres institutions d’ailleurs.
Zantrop dit
Grangil,
C’est bien connu, les filles adôôôrent les chasseurs alpins, parce qu’ils ont un grand…bérêt.
Zantrop dit
“Durant une minute j’étais là seul à contempler la beauté sauvage et surréaliste des alpes…”
Moi aussi, j’ai souvent comtemplé la beauté sauvage des Alpes. Et vous savez quoi ? Je n’étais pas en uniforme. Ce n’en était que plus agréable…
rackam dit
Grandgil,
pas cette fois-ci…
mon grand-père disait “Trop fin pour la campagne”….
Devlin dit
Pour les filles ? plutôt curieuse que séduite…..
Malheureusement on avaient guerre le temps de s’amuser…..
Grandgil dit
chasseurs alpins pour les filles ça donnait quoi ?
Devlin dit
Le service avait parfois des bons cotés…
Perso je l’ai fait dans les Chasseurs Alpins. Un jour avec ma section j’avais gravi je ne sais plus quel sommet mais au moment de basculer je suis resté à l’écart laissant mes camarades entreprendre la descente.
Durant une minute j’étais là seul à contempler la beauté sauvage et surréaliste des alpes…
Une minute unique le moment le plus jouissif de mon existence…
nadia comaneci dit
Alain, on ne vous demande pas, il me semble, de jouir au son du canon, mais de lire éventuellement les témoignanges en live de François ou Messbel, par exemple. Rien que du très sensé et du politiquement raisonnable, du frappé au coin du bon sens.
alain jugnon dit
j’espère que tout le monde sent bien dans ce cirque de causeries au sujet du SM ce qui a lieu, ce se donne à entendre… respirez fort, vous sentez ? ça sent non… il y a une sorte de non dit, une sorte de point aveugle, de bon gros tabou plein de religiosité (il manque juste B16 pour tous nous bénir, nous et les armes !)… ah l’arrrmée… elle y est ou elle y est pas l’armée dans ce que vous dites tous ?… il y a ceux qui disent OK chiche trop bon ce service pour tous oui mais sans l’armée quelle horreur… et puis il y a ceux en douce tout doux ah oui les armes les généraux la france le front la chtouille le cul des femmes la bandaison papa rhhhââ lovely (cf Gotlib)… ce genre de cirque médiatisé et spectaculaire sous forme de causeries bloguées à fond c’est trop de la bonne à regarder être… sans oublier le cher article bien torché garanti républicain du jour et causeur bon teint meilleur chic parisien… ouaaaah !
une seule question : êtes-vous certain d’être fatigués de la démocratie à ce point là pour jouir si vite (trop vite) au seul son des canons ? il est simplement question ici de continuer à vouloir la démocratie OU PAS (je parle bien sûr de celle pensée par Rousseau puis Debord)
Henri dit
Je vous rejoins parfaitement. La fin du S.M.O est l’une des c… de l’ère chiraquienne.
Je pense comme vous que s’il y avait toujours le S.M.O, il n’yaurait pas eu d’émeutes en banlieues ni de sifflets sur la marseillaise lors de France-Algérie.
En revanche, votre vision du putch d’Alger est un brin réductrice. A lire d’urgence: “Les Chemins De Braises”, soit les mémoires d’Elie de Saint-Marc.
Cordialement.