Le sans-papiers, prolétaire idéal | Causeur

Le sans-papiers, prolétaire idéal

La gauche : du respect de l’Autre à la négation de soi

Auteur

Thierry Blin

Thierry Blin
est maître de conférences en sociologie.

Publié le 08 septembre 2010 / Politique

Mots-clés :

Sans-papiers

Il existe des hommes qui sont à demi sans-patrie. Ils appartiennent, de jure, à un territoire national donné, mais vivent dans les soutes d’un autre État qui ne les reconnaît pas comme élément de son peuple, pas plus qu’il ne leur accorde la moindre existence officielle. “Clandestins” ou “sans-papiers”, selon le point de vue que l’on adopte, mais toujours refoulés des structures sociales.

Et pourtant, cela lutte aussi dans ces recoins, depuis le mouvement de l’église Saint-Bernard, à Paris, où, une brève fin d’été 1996, les sans-papiers occupèrent le haut du pavé médiatique, épaulés par Emmanuelle Béart, Albert Jacquard et quelques autres, jusqu’à la récente mobilisation de travailleurs sans-papiers animée par la CGT. L’évolution de ces luttes témoigne, clairement, d’un étrange remodelage des clivages idéologiques, particulièrement à gauche de l’échiquier politique.

Pour dire les choses simplement, il fut une époque où le “travailleur immigré”, l’un des cœurs vivants de l’ancienne révolte gauchiste des années 1970, était figuré sous les traits de l’exemplarité puisqu’il était doublement opprimé, d’une part en tant qu’ouvrier, par l’exploitation patronale, et d’autre part en tant qu’immigré, par le déploiement planétaire de l’impérialisme. Invoquer l’“humanisme” pour légitimer l’action, c’était entretenir une louche parenté avec une pensée au goût d’hostie. La philosophie politique était en quête d’un lieu où pourrait s’incarner le dernier espoir putatif d’une négation ouvrière de la société d’abondance. Concurrence partisane obsessionnelle avec le PCF obligeant, il fallait conquérir un prolétariat de substitution. Le travailleur déraciné pouvait parfaitement, se prenait-on à espérer, remplir cette fonction.

[...]

  • causeur 27

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    publié dans le Magazine Causeur n° 27 - Septembre 2010

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    causeur 27
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    • 10 Septembre 2010 à 1h54

      Aymenon dit

      Il n’en demeure pas moins que les possibles désirables, quels qu’ils soient, restent l’apanage de la gauche. Superbe article donc mais bof! quand même: je trouve que Thierry Blin noircit le tableau ou plutôt refuse de dépeindre une gauche pénalisée par le manque de visibilité paradigmatique, lui-même induit par la financiarisation de l’économie. Donc une gauche qui sautille sur un pied puis sur l’autre (quand ce n’est pas l’inverse); tout à l’heure, j’ai vu Royal affirmer sur France 2 que le PS reviendrait sur la réforme des retraites s’il revenait aux affaires en 2012.
      Quant à la phrase relevée par schneider et fatback, je la trouve lumineuse. Et quand je vois Sarkozy s’offrir à “peu de frais” une polémique avec les instances européennes pour ce qui est des Roms, je me dis que la gauche française ne fera pas autre chose si elle accède au pouvoir. Mais en mettant l’accent sur l’économique et le social!

    • 9 Septembre 2010 à 10h29

      livia dit

      @ T. Blin
      Votre très bon article m’a donné envie de lire votre livre.

      J’ai particulièrement apprécié :
      …Le silence fait sur la précarité des classes populaires.Leur abstention structurelle ne dit pas autre chose.Encore faudrait- il qu’on veuille les entendre.

      Je dirais les classes moyennes basses/pauvres, qui sans doute s’abstiennent massivement, ont voté N S et le pire du pire s’appretent a aller encore plus loin à force de ne pas etre entendues.
      Un vaste domaine non exploré; pas assez pittoresque sans doute .

    • 9 Septembre 2010 à 8h53

      schneider dit

      Formidable article, ça fait plaisir de voir de nouveaux auteurs de cette qualité sur Causeur.

      @ fatback

      Oui, ceci dit, pour être franc, je tique aussi un peu sur cette formule…

    • 8 Septembre 2010 à 19h31

      robespierre dit

      Que voulez vous, pour être meilleur, il faut bien que nos pauvres soient de plus en plus pauvres ! Ainsi, la charité n’est sera que plus chère d’autant que c’est l’Etat qui paie, c’est à dire tout le monde donc personne en particulier. C’est bien connu :

      ‘L’Etat c’est les autres” dans Huis clos de Jean Sol Partre, chef de service niveau 4, Direction générale des Impots (bientôt en fin de carrière)

    • 8 Septembre 2010 à 16h49

      laborie dit

      Trop tard, Fatback m’a piqué cette jolie formule…tant pis il y en aura sûrement d’autres…

      En attendant grancapital qui est loin d’être la moitié d’un con pousse à la roue et rien de mieux pour lui que les déplacements de population aux quatre coins du monde, sans papiers compris. Des mexicos sur une plateforme dans le golfe, une indienne à Dubaï, un libanais en Andorre. Tournez manège, petits champions de la vitesse, le tiroir-caisse sourit et tout le monde est content ou presque…

    • 8 Septembre 2010 à 16h09

      Benjamin dit

      Heureux nouvel auteur de qualité chez Causeur!

    • 8 Septembre 2010 à 15h36

      fatback dit

      « négation affirmative de la négativité pure du Capital officiellement décomposée »
      Et hop, dans mon best-of à moi que j’ai.