Mardi soir au Palais-Bourbon, le groupe socialiste organisait un vaste colloque dédié au 105e anniversaire de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, socle de la laïcité républicaine française. C’est bien connu, la Providence déteste les hasards. Elle a donc mis une certaine Marine Le Pen dans les filets d’éléphants socialistes bien en mal de se relever des tapis de prière de la rue Myrha.

Eléphants et combats d’arrière-garde

D’emblée, Martine Aubry donne le ton. Sus aux anti-laïques, cathos intégristes rétros et autres empêcheurs de prier en rond. Cherchez l’erreur. Par un habile maquillage dialectique, l’ennemi est désigné, le Mal absolu « stigmatise ». Pour la maire de Lille, adepte des horaires de piscines séparées permettant aux femmes voilées de sortir de chez elles[1. Cette même logique poussée à son terme voudrait qu’on organise des excisions médicalement assistées en CHU pour éviter les risques d’infection. Comme quoi, ne pas « stigmatiser » des comportements auto-stigmatisants est une gageure…], la laïcité définit le modèle républicain français. Jean-Marc Ayrault abonde : oui, être laïque revient à défendre d’un seul jet liberté, égalité « réelle », fraternité, diversité… et plus si affinités ? Non, justement, la litanie des droits – sans contrepartie de devoirs – s’arrête là. Tout juste apprend-on que la patronne du PS aimerait voir un peu moins d’ « hommes blancs de cinquante ans et plus » dans les travées de l’Assemblée. Addendum philosophique : le « vivrensemble » (petit jeu : compter le nombre de fois où ce concept abyssal est prononcé dans un meeting PS ou UMP) se construirait par la somme des différences qui finiraient par rassembler des individus que tout sépare. Comment ? Mystère et boule de gomme. L’espiègle et regretté Jean Yanne aurait ajouté : « et mon cul sur la commode ? »

Après une entrée en matière de Jean Glavany, le monsieur Loyal de ce grand barnum laïque, on peut entrer dans les choses sérieuses. Enfin presque. L’équation de l’ex-ministre de Jospin donne : des musulmans prient dans la rue, donc construisons partout et d’urgence des mosquées. Si vous n’êtes pas d’accord c’est que vous n’avez rien compris ou, pire, qu’un dangereux lepéniste sommeille en vous !

Suit une série de tables rondes plus surréalistes les unes que les autres. Un premier débat de carabins autour des enseignants-chercheurs. Où l’on apprend que le créationnisme est un obscurantisme et qu’il faut préserver coûte que coûte l’enseignement des ingérences religieuses. Devant telle impudence, le spectateur reste coi. Pousser l’audace intellectuelle jusqu’à répudier les thèses de la Fraternité Saint Pie X, il fallait oser. Une question me taraude : dans quel pays les éléphants vivent-ils ?

Deuxième round : une discussion à bâtons rompus consacrée à l’actualité de la loi de 1905. Enfin, nous entrons dans le vif du sujet. En théorie, du moins, l’essentiel des débats se résumant à des discussions byzantines sur l’interprétation d’un texte cinquante fois amendé, les uns justifiant l’annexion des rues par des foules de croyants au nom du sacro-saint devoir de garantir l’exercice des cultes. Au prix de la liberté publique et de la ségrégation territoriale ? Pour creuser le sujet, il faudra patienter…. les socialistes présents se contentent de congratuler Daniel Vaillant, le poseur de barrières du 18e arrondissement.

Avant-dernier épisode, avant que je m’assoupisse, baignant dans le songe éveillé de Martine Aubry, celui d’une France avec une seule tache qui aurait pour nom Sarkozy, et où la défaite du chanoine de Latran signifierait la fin des communautarismes.

Table ronde sur l’école. Haro sur l’école privée, la loi Debré, le détricotage des services publics par la droite, les arguties pseudo-déistes de Sarko, etc. Très bien, mais où est planqué le reste ? Une fois sa bile déversée sur l’école privée, encore faut-il comprendre les causes de son succès. Pas un mot sur les dérives pédagogistes de l’Education nationale, tout juste nous ramène-t-on au bon vieux temps des hussards noirs sans prononcer le concept-clé d’instruction. Nada sur l’immigration et l’absence de mixité territoriale, avec des classes surchargées où de pauvres hères fils d’immigrés non assimilés peinent à maîtriser le français. Dommage, le premier péquin venu comprend le succès des écoles privées, protégées des ravages de l’extraversion pédagogo-immigrationniste. Oublions, la tour de Babel est louée, de même que la modernité, envers positif du prétendu « conservatisme » de la droite. Vous avez dit bizarre ? Personnellement, j’avais plutôt l’impression que le gouvernement détruisait plus qu’il ne conservait. Et que la gauche (prétendument) socialiste gagnerait à écouter les leçons réacs des Polony, Brighelli et Mazeron.

Fourest ou la vérité crue

Le désespoir m’assaille et voilà qu’arrivent Caroline Fourest et François Pupponi. On ne présente plus la première à quiconque paie sa redevance télé. Le second, moins connu mais tout aussi sulfureux, est maire de Sarcelles, protégé de DSK laïc croyant zélé mais non pratiquant, allez comprendre ! Pour qui connaît sa gestion des communautarismes, sa présence s’annonçait comme l’hommage du vice à la vertu. Expliquons : la récitation est parfaite. Un vrai petit Pena-Ruiz en poche – le vrai, lui, bout dans les tribunes. Le hic, c’est que François Pupponi est un élu très à cheval sur la liberté des associations. Il considère qu’en tant qu’homme politique, il est de son devoir d’intégrer n’importe quel groupe culturel à l’école publique, au théâtre ou dans la piscine municipale. C’est tout à son honneur. Sa méthode pour ramener les antilaïcs vers le bon chemin ? Simple comme bonjour : tout leur céder. En bon social-libéral, Pupponi fait gagner la gauche « républicaine » en la dévitalisant. La recette est imparable. Prenez deux barbus, musulman et loubavitch, hostiles à l’école publique. Instaurez des menus séparés, casher et halal, mixez le tout et hop, comme par magie, les communautaristes se mettent à aimer une éducation qui n’a plus de nationale que le nom. Idem pour les piscines, avec des créneaux réservés à des associations communautaires. Des procédés inacceptables sur le papier, admet Pupponi. Mais que voulez-vous ma bonne dame, à l’heure de la mondialisation et des sociétés multiethniques, le maire n’aurait plus le choix. Ce petit numéro d’acrobatie laïque vaudrait à son auteur le César de la meilleure prestation scénique tant il y met d’ardeur. En comparaison, Tapie et Chirac font figures de comédiens amateurs. Pupponi clame haut et fort : « Je suis maire, je ne suis pas un militant ». Dans le public, Pena-Ruiz, spécialiste ès laïcité lui rappelle qu’un élu local est aussi citoyen et peut viser des objectifs plus ambitieux que sa simple réélection. Peine perdue, l’édile considère ses administrés comme des agrégats de communautés, musulmans, juifs, africains, turcs, etc. Il craint d’être traîné en justice s’il refuse d’allouer des salles à des groupes religieux. Conseil amical : François, essaie juste une fois pour voir, je serai le premier à défiler pour te défendre ! Soyons justes, Pupponi pose de bonnes questions, sans sectarisme aucun, concédant même que la République devra un jour ou l’autre engager un débat public sur la place de l’islam. L’ouverture d’esprit et un début de lucidité, voici sans doute la rançon positive des compromis(sions).

Last but not least, intervient Caroline Fourest. Immédiatement, l’essayiste médiatique se révèle plus courageuse que tout Solferino réuni. Enfin, un discours sur la France réelle et non fantasmée. Sans craindre d’énoncer de douloureuses vérités, elle se jette à bras raccourcis sur les occupants de la rue Myrha. Au terme très connoté d’ « occupation », Fourest préfère celui d’ « annexion », qui dit bien ce qu’il veut dire. Les riverains assistent chaque semaine à une annexion de fait de leur rue par un imam et des miliciens salafistes qui ramènent veaux, vaches et couvées (l’ellipse est délibérée, histoire de ne « stigmatiser » personne !) des départements adjacents pour marquer leur territoire et barrer la rue aux « dhimmis ». Non, contrairement aux dires de Glavany, Aubry et tant d’autres, la France ne manque pas de mosquées ; ses lieux de culte musulmans sont même généralement sous-exploités, ose soutenir Fourest. Caroline dans la peau de Zemmour, qui l’eût-cru ? La jolie rousse enchérit en dénonçant le danger de l’irénisme et le boulevard qu’il laisse à Marine Le Pen. Ne pas faire le cadeau du réel au Front national dirait Finkie. Sous les yeux médusés de l’assistance, Fourest fustige les effets d’un multiculturalisme qu’elle idolâtre. C’est là l’angle mort de sa réflexion. La directrice de Prochoix range pourtant l’égalité avant la différence, mais n’a pas le cran idéologique de condamner l’expression des identités ethno-religieuses dans l’espace public. En toute bonne foi, Fourest ne comprend pas que le ver est dans la pomme dès lors que la citoyenneté passe par la médiation d’identités collectives étrangères à la République. Peut-être qu’elle l’a compris et que c’est son surmoi BHLien anti-national qui censure son ça républicain. Comme l’enseignaient ces vieux hussards noirs tant vantés, l’universalisme chéri par Fourest s’exerce sur des individus citoyens d’une communauté nationale qui cantonnent leurs options philosophico-religieuse dans la sphère privée. C’est un truisme que de le rappeler.

Un petit effort et la cohérence sera là : l’identité nationale-républicaine comme remède au repli communautaire, tout le monde y vient tôt ou (trop) tard. Même Fourest. J’ajouterai : tant que le PS considérera la nation, l’immigration et les néo-communautarismes comme des thématiques de droite, il pourra faire une croix sur l’Elysée. Après tout, le FMI et l’OMC suffisent sans doute à son bonheur, tout de gôche drapé.

Jean Glavany conclut, nuançant l’analyse très tranchée de miss Fourest. D’après lui, il faudra attendre dix ans de construction de mosquées pour pouvoir déloger de bon droit les salafistes de la rue Myrha. Dix ans, le temps pour Marine d’être élue ? Caroline Fourest le craint et elle a raison…

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