On peut penser que Le Président, le film d’Yves Jeuland, sorti en salle le 15 décembre est consacré à Georges Frêche et à sa dernière campagne en Languedoc Roussillon. Pourtant, très vite, comme c’est le cas dans les bons documentaires politiques, le sujet déborde le projet comme le corps de Georges Frêche ne cesse de déborder le cadre du film.

Une partie de campagne

En la matière de film politique, la référence indépassable est Une partie de campagne de Raymond Depardon sur Giscard en 1974. Giscard a interdit le film jusqu’en 2001, et s’il l’a autorisé enfin à sortir, c’est par une perversité typiquement giscardienne. Face à son ennemi de toujours, le Chirac vieillissant qui allait mener son ultime combat en 2002 dans une France déjà bien malade, Giscard voulait par contraste montrer un quadragénaire déjà tellement moderne, lui-même, qui montait à l’assaut du pouvoir dans des années 1970 auxquelles trente ans de crise donnent des allures de paradis perdu.

J’ai quelques amis qui souffrent comme moi, à propos d’Une partie de campagne, d’une étrange perversion. Nous tenons ce film pour culte et nous nous réunissons de temps à autre pour le regarder en nous lançant des répliques que nous connaissons par cœur. Les dialogues entre Giscard et Ponia sur « la crise cardiaque fiscale » du mari de Mireille Mathieu ou de Poher qui servirait bien de ballon à la finale de la coupe de France de rugby, valent bien par leur férocité amusée ceux de Lino Ventura et Francis Blanche dans Les tontons flingueurs.

Il faut nous pardonner. Nous avions tous entre dix et douze ans en 74 et nous n’avons pas oublié les voitures (qu’on appelait encore des autos), les silhouettes féminines comme celles de la fille de Giscard en corsage bleu (oui, on disait corsage) qui ressemblait tellement à nos cousines, les téléphones qui n’étaient pas sans fil et, last but not least, la façon dont Giscard, pour attendre les résultats le soir du second tour, tire un fauteuil Voltaire sur la terrasse de son appartement de fonction avec vue sur une cour du Louvre sans la pyramide de Pei, écoute Mahler sur une chaine hifi (oui, on disait chaine hifi) et lit Guerre et paix dans la douceur d’une fin d’après-midi de mai. Tout cela nous donne une irrépressible nostalgie qui est celle-là même d’une époque où notre vie était pleine de grandes espérances et où les ministres étaient cultivés.
Avec Le Président, on pourra remarquer que ce qui gênait Giscard, cette exposition des dessous d’une campagne et d’un corps intime, Frêche l’avait au contraire autorisé et n’avait exigé aucun droit de regard comme le précise Jeuland dès le pré-générique. C’est évidemment une question d’époque. Giscard, même s’il fut le premier à pipoliser la politique, avait encore la pudeur d’un temps où il n’y avait que deux chaines de télé.

En plus Frêche sait manifestement qu’il part pour sa dernière campagne et on peut se dire qu’une part d’histrionisme allié à un goût inné de la provocation l’ont décidé à faire de ce film un ultime bras d’honneur à la face d’un monde (journalistes, faux amis, vrais ennemis) qui ne le digérait pas parce qu’il ne le comprenait plus.

Un homme du monde d’avant

Dans la salle où je me trouvais, juste à la fin du film, alors que l’hymne soviétique retentissait à l’écran et que Frêche, tout sourire, assistait à l’érection d’une statue de Lénine dans un saisissant renversement historique (on remontait la statue, on ne la faisait pas tomber de son socle comme un peu partout depuis vingt ans), j’ai entendu un couple aimablement bobo s’exclamer : « Eh bien dis donc, on comprend pourquoi les gens ne votent plus ». J’ai la faiblesse de penser que c’est précisément le contraire et que cette remarque est typique de jeunes gens qui confondent la morale et la politique alors que la seule morale en politique, c’est de gagner pour faire triompher ce en quoi l’on croit.

Je sais bien qu’il ne faut pas le dire aujourd’hui mais Machiavel, ce n’est pas fait pour les chiens. Le comportement de Frêche est machiavélien : c’est celui d’un homme du monde d’avant. Il apparaît d’un cynisme rare quand il reconnaît qu’on peut balancer n’importe quel chiffre pendant une campagne électorale puisque la puissance idiote de l’hypermédiatisation et l’amnésie instantanée permet ce genre d’aberration sans avoir de comptes à rendre. Ou quand, en vidant un verre de vin le soir de sa victoire et en dévorant de la charcutaille, il annonce avec sa faconde matoise, l’air de rien, que son grand-père avait fait fortune alors que dans un meeting quelques jours auparavant, il racontait les larmes aux yeux comment son père n’avait même plus de sabots quand il s’était engagé dans l’armée. Ou encore comment il s’assure la fidélité de l’électorat pied-noir en entonnant Le chant des Africains et en célébrant les bienfaits de la colonisation alors qu’il a peu de temps auparavant accusé Montebourg d’être l’OAS du PS en invoquant son passé maoïste de militant anti-impérialiste.

Alors, avons-nous à faire à un Frêche menteur populiste, adepte du double langage ou, comme presque malgré elle la caméra de Jeuland semble le suggérer, à un Frêche qui affiche des sincérités successives pour mieux servir sa région ?

Ce qu’on ne pardonnait pas à Frêche, en fait, c’est qu’il faisait de la politique, de la vraie. Frêche, à l’échelle du Languedoc-Roussillon, agissait, transformait, croyait encore à la puissance du verbe ou, comme on dit en linguistique, à sa valeur performative, à sa capacité effective à transformer le réel. Les défauts mêmes de Frêche, rancune envers ceux qui l’avaient trahi ou mépris poujadiste pour le sérail politico-médiatique parisien, devenaient des qualités dans la mesure où elles servaient un dessein, une conviction.
C’est pour cela que le film de Jeuland dépasse la personne particulière et devient une pavane pour l’action politique défunte, Frêche étant le dernier représentant d’une espèce disparue qui ne confond pas politique et gestion du réel.

Il faut voir comment est filmé le corps de Frêche pour comprendre le basculement d’un monde à l’autre. Un corps grotesque, glorieux, souffrant, carnavalesque comme celui dont parle Bakhtine à propos de Rabelais, mais un corps réel : Frêche qui boite, ahane, souffre visiblement, s’appuie sur l’épaule de conseillers pour marcher, Frêche qui mâche spasmodiquement ses post-it quand il paraphe chaque matin, à la chaine, des piles impressionnantes de dossiers, Frêche qui appelle épuisé, au milieu de la foule de la victoire, sa femme Claudine un peu comme Rocky appelle Adrienne à la fin d’un combat perdu.

C’est que nous sommes désormais dans un temps où les hommes politiques sont physiquement interchangeables parce que leurs idées le sont. Il y a un air de famille presque inquiétant entre les dirigeants occidentaux qui rappelle les enfants extraterrestres du Village des damnés. Si vous regardez Cameron, Zapatero, Sarkozy, Berlusconi côte à côte dans un sommet européen, l’impression devient une certitude : ce sont les mêmes. Seule la couleur de la cravate change, et encore, elle est nouée de façon identique. D’ailleurs, quelle que soit leur étiquette, socialiste ou libérale, ils font exactement la même politique, celle que commandent le FMI et Bruxelles.

C’est pour ça qu’il est important d’aller voir le film de Jeuland : il nous rappelle, à chacun de ses plans, que l’ancienne politique, dont Frêche était un des derniers représentants, était une affaire d’hommes terriblement imparfaits mais qui avaient le mérite de ne pas être des pantins aux services d’experts mondialisés.

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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