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Le petit prince et les pharaons

Pourquoi le Maroc a échappé au nouvel hiver arabe

Publié le 06 décembre 2012 à 15:00 dans Monde

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egypte maroc mohammed VI

En Egypte, une vidéo diffusée il y a quelques mois sur Internet suscita un véritable tollé dans les hautes sphères politico-militaires : on y voyait des dignitaires marocains faire le baisemain au jeune prince héritier lors de l’inauguration du zoo de Témara. L’« événement » , qui eut lieu le 10 janvier 2012, fut ainsi copieusement moqué par l’animateur vedette Amr Adib – aujourd’hui présentateur d’une émission de télévision de grande écoute, Al Qahira Al Youm, mais naguère fort complaisant hagiographe du Raïs, qu’il abandonna in extremis lorsqu’il lui sembla que son ancien maître était perdu1. « En bon républicain », analyse le politologue Omar Saghi, « un Égyptien ne peut voir la dimension mystique de ce baisemain, il n’y voit que la soumission humiliante d’un militaire s’agenouillant devant un enfant de huit ans. »2 Il a du mal à percevoir, derrière ce geste, la logique profonde de la monarchie. Et plus encore, sans doute, à comprendre que c’est justement cette logique singulière qui a permis au Maroc d’échapper à la tempête qui accompagna le printemps arabe – alors que celle-ci fit sombrer la plupart des républiques qu’elle avait touchées, et qu’elle continue en Egypte, où un Pharaon en a remplacé un autre, à ébranler le pouvoir d’Etat..

Selon cette logique, en effet, celui devant lequel les dignitaires se prosternent pour lui baiser la main n’est pas un enfant de huit ans.
C’est, d’abord, quelqu’un qui se trouve être, tout à la fois, le descendant des Pères de la patrie, l’héritier du trône et le futur roi : celui qui incarne dans sa chair et dans sa personne la grande chaîne de l’histoire nationale. La logique monarchique se caractérise par un rapport très particulier à la temporalité. Le temps de la république est par définition haché, disjoint, discontinu. Il se présente comme une série de ruptures plus ou moins régulières et consenties, qui ont lieu dès qu’un mandat s’achève, et il s’agit de remplacer son titulaire. Dans ce cadre, la continuité ne subsiste que de façon abstraite : sur un plan juridique, à travers la constitution, et sur un plan politique, avec la souveraineté du peuple. Abstraite, mais passablement incertaine : on peut changer de constitution, ou changer la constitution, en la révisant ou en imposant une pratique en rupture avec sa lettre, de même que l’on peut toujours modifier la définition légale du peuple et la consistance de sa souveraineté.

En république, cette discontinuité, loin d’être conçue comme un mal, apparaît comme une nécessité absolue – sans laquelle le peuple, ne pouvant plus participer à la gestion des affaires publiques et à la détermination de ses gouvernants, perdrait la totalité de son pouvoir souverain (ou de ce qu’il en reste). Ainsi, dans un cadre républicain, toute tentative pour établir une continuité (en dehors des deux éléments que l’on vient d’évoquer) paraît – à juste titre -, attentatoire à cette logique. C’est ainsi qu’en Egypte, sous l’ère Moubarak, l’ambition dynastique du Raïs fut perçue comme une infraction aux principes les plus sacrés du système ; à la veille des élections législatives de 2010, c’est d’ailleurs l’armée elle-même qui tenta de mettre le holà à la dérive népotique, faisant recourir les affiches à l’effigie du fils aîné de Moubarak par d’autres, où figurait un slogan en forme d’avertissement : « Ni les fils, ni les frères » : ni les enfants du chef, ni les frères musulmans.

Si le temps de la république est un temps bref, celui de la monarchie, au contraire, est long : c’est celui de la tradition – et l’on revient ici au rituel, archaïque et assumé comme tel, évoqué plus haut-, celui de la continuité et de l’héritage. Le roi est toujours là, la couronne passant instantanément sur la tête de son successeur, sans la moindre rupture. Contrairement à la continuité constitutionnelle républicaine, cette continuité royale est concrète, elle est incarnée : dans une personne, une famille, une lignée. Ce qui signifie que, si les rois se succèdent et ne se ressemblent pas – et si, pour en revenir à l’exemple marocain, Mohammed VI n’est pas une copie conforme de son père, pas plus que ce dernier ne l’était du sien -, du moins ont-ils en général le désir d’en assurer le prolongement : d’un roi à l’autre, du père au fils, il n’y a pas, comme en république, la volonté obsessionnelle de casser ce qui a été fait par le prédécesseur, le souci de renier l’héritage ou la tentation de lui attribuer toutes les difficultés présentes. Au contraire : il suffit pour s’en assurer d’écouter avec quelle déférence le roi Mohammed VI parle de ses prédécesseurs. Du reste, le roi n’a pas le choix – puisque ce n’est pas contre eux qu’il a été choisi, c’est par eux et grâce à eux qu’il est sur le trône. La monarchie est le régime du temps long, de l’inscription dans l’histoire : c’est ainsi que l’on doit interpréter, d’abord, le baisemain au jeune prince.

Mais à cela s’ajoute le fait que celui-ci représente, non seulement un principe et une tradition, mais aussi une famille : celle qui, au cours des siècles, a construit le pays et l’a maintenu contre vents et marées, celle qui s’est battue aux côtés de son Peuple pour libérer le pays et qui, depuis, a su le laisser entrer paisiblement dans le troisième millénaire.
Une famille qui, par là-même, entretient un rapport intime avec les autres familles du pays, et plus généralement, avec tous les Marocains. Dans une monarchie – du moins, lorsqu’elle est ancienne et qu’elle a fait ses preuves – le rapport entre le roi et le Peuple se rapproche à certains égards d’un rapport amoureux, tissé d’affection, de respect et de familiarité, au sens noble du terme. Un lien qui se distingue du rapport beaucoup plus âpre qui existe en démocratie entre gouvernants et gouvernés. Dans ce cadre-là, les uns et les autres sont en effet conçus comme égaux, le premier ne donnant des ordres au second que parce que celui-ci lui a provisoirement confié le pouvoir afin de « faire sa volonté » et de le « représenter ». De là, un rapport complexe où se mêlent, du côté des gouvernés, une part de jalousie (pourquoi pas moi), de défiance (fera-t-il vraiment ce qu’il a dit ?), d’impatience (pourquoi tarde-t-il tant à réaliser ses promesses ?), et bien sûr, d’hostilité (lorsqu’on se trouve dans l’opposition et que le parti adverse est au pouvoir). Dans une monarchie, au contraire, le rapport est fondamentalement familial : le roi se présente, et est ressenti par la population, comme le Père de la nation. Sans doute arrive-t-il, comme dans toute famille, que l’on ne soit pas d’accord avec son père, avec ses choix, ses goûts, ses orientations, etc. Pour autant, on ne remet pas en cause le lien, on ne renie pas sa famille, sauf cas exceptionnels.

La durée et la légitimité : ce sont ces deux éléments caractéristiques du système monarchique qui, au Maroc, semblent expliquer en partie la douceur du printemps arabe, et le fait que celui-ci n’a pas produit, comme partout ailleurs, des « fruits amers ». Voilà pourquoi le petit prince demeure, quand tombent les puissants Pharaons qu’on croyait éternels.

*Photo : Lematin.ma.

  1. Ce qui lui valut du reste, le 10 février 2011, alors qu’il tentait de se faire voir place Tahrir, d’être copieusement insulté par la foule.
  2. Cité par Youssef Aït Akdim, « Un régime pas comme les autres », Jeune Afrique, n° 2689, 22-28 juillet 2012, p. 71
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A lire sur Causeur.fr

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  • 13 Décembre 2012 à 1h38

    MONCHERETBEAUPAYS dit

    Le plus drôle c’est d’entendre les révolutionnaires français comme J-M AYRAULT (fervent admirateur des coupeurs de têtes de la révolution française) faire une lèche dégoulinante propos du roi du Maroc….il en a plein la bouche notre rrrrrrrrrrrrrrrrrévolutionnaire!

    (Cf. BFM TV reportage en cours du 12 et 13 décembre 2012) Allez-y, c’est trop drôle!

  • 10 Décembre 2012 à 17h21

    Henri dit

    Bien sür

  • 9 Décembre 2012 à 23h14

    Theodora dit

    Eh bien voilà ce qui arrive quand on écrit trop dans la presse, on se fait prendre pour un journaleux alors qu’on est un éminent professeur, poil au beurre !

    • 10 Décembre 2012 à 14h39

      weizman dit

      Il faut alors écrire sur les murs

  • 6 Décembre 2012 à 20h12

    luc.b dit

    Pas un mot sur la répression meurtrière au sahara occidental, occupé illégalement depuis 1975.

    Depuis novembre 2010, répression a fait au moins 25 morts au Sahara Occidental.

    Le Comité contre la torture des Nations Unies a demandé au Maroc de mettre un terme à l’usage de la torture au Sahara Occidental.

    Tuer et torturer des civils dans un territoire occupé, installer des colons et piller des matières premières dans un territoire occupé sont des violations de la 4éme Convention de Genève.

    • 7 Décembre 2012 à 9h40

      ACL dit

      La propagande algérienne reproduite ci-dessus n’est ni objective, ni constructive. 

      • 10 Décembre 2012 à 14h38

        weizman dit

        QU’EN SAVEZ VOUS EN TERMES DE BILAN COMPARATIF SINON CE QUE VOUS VOULEZ LIRE OU ENTENDRE. Vous êtes en face de 02 régimes historiquement différents. Tous deux avec leurs avantages est inconvénients le reste est une affaire de sensibilité.

        “Poursuivre la royauté de sa haine” Au fond qui poursuit l’autre est pourquoi.

  • 6 Décembre 2012 à 18h05

    Fiorino dit

    @ weizman
    Rouvillois n’est pas une journaliste, je suis souvent en desaccord avec lui et cet article ne me convainc guère, en tout cas dans la partie selon laquelle le maroc aurait echappé à l’hiver arabe, mais vos interventions aussi ne sont pas moins coloré d’un sentiment personnel qui juge les régime en fonction de la haine qui peuvent érprouver vis-à-vis d’Israël.

  • 6 Décembre 2012 à 18h00

    Eugène Lampiste dit

    Le Maroc ne peut pas être une dictature puisque nos défenseurs des droits de l’homme y passent leurs vacances.

    • 6 Décembre 2012 à 18h07

      Fiorino dit

      Lampiste je ne suis pas sûr qu’on puisse qualifier le maroc de dictature. Régime autoritaire oui bien sûr et certainement pas une démocratie. Mais la dictature c’est autre chose à mon avis.

  • 6 Décembre 2012 à 15h16

    weizman dit

    Le rapprochement de deux articles récents du même auteur, donnent le temps de la “sensibilité” du journaliste à des régime et pas à d’autres. Chacun est libre d’avoir des sentiments pour tel ou tel régime mais on est loin de l’objectivité mais dans un discours orienté par des sentiments personnel.

    Un peu plus de professionnalisme Mr Rouvillois

    • 6 Décembre 2012 à 16h22

      ACL dit

      Objectivité ! que de crimes on commet en ton nom.
      M. Rouvillois a des convictions, il les met à l’épreuve des faits.
      L’observation du Maroc  et de ses voisins ou d’autres pays musulmans plus lointains lui donne toutes raisons de préférer ce régime.
      On peut aussi utilement  analyser la situation de l’Algérie qui n’a cessé depuis son indépendance de poursuivre la royauté marocaine de sa hargne (sinon de sa haine) et qui présente le bilan le plus minable.

      • 6 Décembre 2012 à 19h08

        Aël dit

        @ACL: je plussois.

      • 10 Décembre 2012 à 14h37

        weizman dit

        QU4EN SAVEZ VOUS EN TERMES DE BILAN COMPARATIF SINON CE QUE VOUS VOULEZ LIRE OU ENTENDRE. Vous êtes en face de 02 régimes historiquement différents. Tous deux avec leurs avantages est inconvénients le reste est une affaire de sensibilité.

        “Poursuivre la royauté de sa haine” Au fond qui poursuit l’autre est pourquoi.

    • 7 Décembre 2012 à 11h41

      michel kessler dit

      Causeur est un lieu d’opinions, avant toutes chose, l’objectivité “journalistique” est un mythe introuvable, monsieur Rouvillois a un penchant pour la monarchie c’est tout à fait honorable. Qu’il soit ou pas journaliste n’a aucune importance, un journaliste c’est un écrivain qui a une carte de presse, c’est juste un métier, pas une qualité garante de je ne sais quelle honnêteté intellectuelle que l’on requalifie d”objectivité” (laissons celle-ci aux historiens si possible) J’écris aussi sur Causeur et je suis bouquiniste! Quant au texte de monsieur Rouvillois, il me semble un tout petit peu “manichéen”, mais dans le fond il a raison: la monarchie est souvent un facteur de stabilité…