Le Pen ou l’athéisme du pouvoir
Le diable de la République, mercredi soir à 20H35 sur France 3
Publié le 29 novembre 2011 à 9:24 dans MédiasPolitique
Mots-clés : FN, Jean-Marie Le Pen, Le Diable et la République, Ordre Nouveau

Photo : Gueоrgui.
Quarante ans de Front National, autant dire quarante ans d’histoire de France dans une période qui nous amène de la fin des Trente Glorieuses, et des prémices d’une interminable crise, à nos jours où, à travers la personne charismatique de Marine Le Pen, le Front fait aujourd’hui figure de possible parti de gouvernement. Voilà ce que nous propose Le Diable et la République, un remarquable film documentaire de Jean-Charles Deniau, écrit par Emmanuel Blanchard et Grégoire Kaufmann. Il passera sur France 3, mercredi 30 novembre, à 20H35.
Bien au-delà de la simple biographie, les auteurs envisagent le parcours de Le Pen à partir de 1972, lorsqu’il devient le chef d’une formation hétéroclite rassemblant toutes les vieilles traditions de la droite dure en France, débris du pétainisme et de l’engagement dans la Légion Charlemagne, royalistes en rupture de ban, anciens des guerres coloniales perdues, théoriciens nationaux révolutionnaires, combattants de tous les anticommunismes et surtout étudiants d’Ordre Nouveau engagés dans leur combat à mort contre les gauchistes, dans le prolongement des luttes de 68.
Le film nous apprend notamment que ce n’est pas Le Pen qui a été à l’origine de ce conglomérat mais bien ces étudiants d’Ordre Nouveau, dirigé par Alain Robert et le vieux milicien François Brigneau qui ont vu en lui une marionnette poujadiste qui « présentait bien » avec un cursus indiscutable dans de tels milieux1. Seulement, celui qu’Ordre Nouveau voyait en homme de paille devient vite un homme de fer.
Jean-Marie Le Pen sera bien entendu aidé par les circonstances, ces plus grandes alliées des hommes politiques qui croient à leur destin. Ordre Nouveau va en effet commettre une erreur. Ses membres se rêvent comme une formation respectable mais ils sont néanmoins toujours travaillés par leurs vieux démons activistes. Lorsqu’ils organisent un grand meeting anti-communiste (avec casques et matraques) en juin 73 à la Mutualité, ils suscitent la réaction des groupes gauchistes. Le 21 juin 1973 fut ainsi une des dernières batailles rangées, de caractère presque féodal, (le mot est d’un ancien d’Ordre Nouveau dans le film), au cœur du Quartier Latin et c’est avec un sourire nostalgique que Krivine se souvient que même le nombre de cocktails Molotov fut voté en AG. Résultat, une fois qu’une soixantaine de policiers fut blessée dans les combats, le ministre de l’Intérieur prononça la dissolution des groupes d’extrême gauche présents mais aussi et surtout d’Ordre Nouveau, laissant miraculeusement la voie libre à Le Pen pour achever de prendre le contrôle de la boutique.
Son ascension électorale commence alors, tranquillement instrumentalisée par le pouvoir socialiste qui, après les premiers scores de Stirbois à Dreux en 1983 (où la droite locale et nationale, Chirac compris, n’ont aucun scrupule à encourager la fusion avec la liste de la droite classique), commence à ouvrir les antennes de télévisions au Front National. On se souvient de la célèbre Heure de Vérité de 1984 qui précèdera de quelques mois le premier gros score national du FN aux Européennes : plus de 10%.
La réaction à ce premier séisme, c’est SOS racisme. On mesure l’angélisme ou la sidération qui fut celle de leurs responsables quand on écoute Malek Boutih dire le plus sérieusement du monde : « Là où le Front National attendait l’antifascisme, il a eu les badges, la musique, la culture… » Maman, j’ai trop peur…
C’est à ce genre de réflexion qu’on se dit que le FN a de beaux jours devant lui et que l’on mesure depuis des années à quel point le discours d’opposition au FN2 aura beaucoup fait pour l’extrême droite, plus encore que la loi sur la proportionnelle permettant au Front National d’arriver à l’Assemblée en 86. Dans le film, c’est avec un cynisme tranquille que Roland Dumas se réjouit du bon coup politique joué à l’époque et l’instrumentalisation d’un FN qu’il résume « à un bavardage politique ».
D’ailleurs, le film insiste sur le fait que Le Pen est resté « un athée du pouvoir » qui n’a jamais voulu arriver aux affaires. Malgré ses changements de look destinés à lui donner une respectabilité de notable, son propos reste toujours aussi dur et ses dérapages fréquents. C’est alors que le clash se produit avec les mégrétistes, « la poignée de lieutenants et de quartiers maitres félons ». Cette scission ne sera qu’un feu de paille et Le Pen, qui est un des rares hommes politiques a avoir un corps réel, incarné, comme le montre nombre de plans où il sue, éructe, danse, boit, rit, court, reprend la main en quelques mois. Mais pour quoi faire ? L’arrivée au second tour en 2002, pour qui sait regarder les images, montre une vraie angoisse derrière la joie feinte et ce n’est pas ce passage où Marine Le Pen imite de manière assez drôle Chirac refusant de débattre avec son père qui change l’impression générale.
A la fin, le film nous montre une Marine Le Pen qui voudrait rompre avec l’« athéisme du pouvoir » et – comme ce fut le cas en Italie, en Autriche, et aujourd’hui en Hongrie- arriver dans un exécutif national de plus en plus déboussolé par la Grande Crise que nous traversons.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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expat dit
Drôle ! c’est article est marqué le plus lu – er il n’y a que 7 (maintenant 8) commentaires. Il y aura un bogue ? Ou un anonyme qui clique, clique, clique, clique. Trop drôle.
eclair dit
@expat
les articles les plus commentés ne sont pas les plus lus et inversement.
Ellroy dit
Excellent documentaire dont avez rendu compte fidèlement M. Leroy. Il propose une analyse poussée politiquement (même si elle est parcellaire) et bien mise en perspective. L’explication politique de l’épisode du “point de détail” est fascinante (même d’un point de vue psychanalytique comme ”acte manqué”) et hallucinante. De même pour la secte Moon. On remarque, et cela se vérifie avec le débat qui suit le documentaire, que si le Front National a toujours été très bon dans le camp du Mal, pas sûr qu’il le soit du côté de “l’Empire du Bien”…
la licorne dit
Rappel le 21 juin 1973, vous dites : “Résultat, une fois qu’une soixantaine de policiers fut blessée dans les combats”.
Vous oubliez un “détail” ( excusez ce mot horrible), j’étais adolecente et vivait loin de Paris. J’ai entendu à la radio qu’un jeune manisfestant d’Ordre Nouveau fut laissé pour mort sur le champ de bataille, ce qui fit une phrase dans les médias. “Qu’en aurait-il été s’il avait été d”extrême gauche” me suis-je dit. Quelques années les hasards de la vie m’ont fait rencontré ce garçon devenu adulte et toujours militant à la droite de la droite (qui a survécu) m’a montré une immense cicatrice sur le crâne et fut tout étonné et ému que je me souvienne de ce fait divers en tant qu’auditrice lointaine de l’époque… Depuis, il y eut d’autres morts dans les rangs de la droite dite “extrême” …. auxquels les médias n’accordent aucune importance contrairement au cas ‘un certain étudiant étranger “Malik”, handicapé et victime des voltigeurs de la police pour s’e^tre trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
Ce sont ces détails -entre autres- qui décridibilisent le discours anti Le Pen et à douter de la sincérité de tous ces reportages visant à faire passer le FN pour une PME et autres “trouvailles” des écrivaillons (Fourest entre autres) de la bien pensance….
” que nous font insultes et horions
puisque nous savons qu’un jour les traitres paieront”
Jrockfalyn dit
Voilà qui s’appelle lancequiner…
la licorne dit
Rappel le 21 juin 1973, vous dites : “Résultat, une fois qu’une soixantaine de policiers fut blessée dans les combats”.
Vous oubliez un “détail” ( excusez ce mot horrible), j’étais adolecente et vivait loin de Paris. J’ai entendu à la radio qu’un jeune manisfestant d’O cavais
Patrick dit
celui qu’Ordre Nouveau voyait en homme de paille devient vite un homme de fer
D’où à Strasbourg la place de l’Homme de Fer !
;-)
Mangouste1 dit
“La réaction à ce premier séisme, c’est SOS racisme. On mesure l’angélisme ou la sidération qui fut celle de leurs responsables quand on écoute Malek Boutih dire le plus sérieusement du monde : « Là où le Front National attendait l’antifascisme, il a eu les badges, la musique, la culture… » Maman, j’ai trop peur…”
J’adore! Et on constate en effet que ce fut diablement efficace…
Mangouste1 dit
Et merci pour la soirée-télé de demain.
Ellroy dit
« Là où le Front National attendait l’antifascisme, il a eu les badges, la musique, la culture…” là effectivement c’est phrase m’a décroché la machoire :)
eclair dit
@JL,Vraie angoisse laquelle?