Le passeur a passé | Causeur

Le passeur a passé

Vie et destin de Vladimir Dimitrievic, mort le 28 juin

Auteur

Alain Paucard

Alain Paucard
est né et ne vit qu’à Paris. Il a développé une certaine idée de la contradiction et du paradoxe dans 33 livres à ce jour, notamment : Les Criminels du béton (1991) ; La crétinisation par la culture (1998) : Éloge du cul (2006) ; Manuel de résistance à l’art contemporain (2009). Dernier ouvrage paru : La France de Michel Audiard (Xenia, 2013).

Publié le 02 juillet 2011 / Culture

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photo : Hannah

Dans les Années 1980, Vladimir Dimitrijevic, que ses amis – et même quelques ennemis – appelaient Dimitri et Pierre Gripari Mitia, fut l’enfant chéri de l’édition parisienne : « grand éditeur », courageux, on ne lui épargna pas les banalités.

Du courage, il en avait eu en quittant la Yougoslavie communiste à vingt ans en sachant que cela condamnait son père à la prison (qui se retrouva en cellule avec le célèbre dissident Milovan Djilas). Il traversa la frontière en chantant intérieurement Moulin Rouge de Georges Auric. Arrivé en Suisse, il fut d’abord footballeur – heureusement sans insister – libraire et fondateur des éditions L’Âge d’Homme (lui demander si cette enseigne avait pour origine un texte de Leiris amenait un sourire narquois, voire méprisant, sur ses lèvres).

Dans la décennie 1980, l’anticommunisme est à la mode : Dimitri est fêté pour oser publier Zinoviev, Grossman et Volkoff, fournissant ainsi des arguments et des armes de talent – et quel talent chez les trois ! – contre l’ « Empire du mal » soviétique. On lui doit notamment la découverte de l’immense Vie et Destin. Le reste de son catalogue est pourtant tout aussi remarquable, mais on a plus de mal – à cause du manque caractérisé de curiosité de la gent littéraire et aussi, il faut bien le dire, d’une diffusion quelque peu artisanale et même farceuse – à distinguer Haldas et les (auteurs ?) suisses, la traduction enfin intégrale de Oblomov et de nombreux slaves bien moins connus à l’époque : Biély, Leonov, Tisma, etc. Pour prix de ce qu’il apporte au combat antisoviétique, on le laisse publier le sulfureux Gripari1.

Dès la chute du Mur, Zinoviev et Dimitri découvrent le pot-aux-roses. Ils réalisent que l’empire du Bien ne voulait pas la chute du communisme, mais celle de la Russie et de son formidable potentiel heureusement bridé par le système. Zinoviev, Volkoff, Dimitrijevic et même Soljenitsyne sont démonétisés par ce que Revel a appelé « le regain démocratique ».

Démonétisé puis diabolisé, pour avoir eu le culot de défendre son peuple contre la destruction de la Yougoslavie par l’Allemagne, « le Vatican » ajoutait Dimitri l’orthodoxe, Vladimir persiste en continuant de publier des classiques slaves, des auteurs suisses et d’autres, de tous pays, de toutes confessions, et de toutes opinions. Oui ! Il a même publié des récits staliniens des années 1930 et 1940, quand cela servait la connaissance du monde slave. Envolé le « grand éditeur courageux », exit le « passeur ». Il n’est plus ne reste qu’un « épurateur ethnique », « un nationaliste serbe de la pire espèce ». Certes, les Serbes n’avaient aucun don pour la contre-désinformation, mais on aurait aimé que le « milieu » médiatique et littéraire (comme on parle du « milieu » corse » ou marseillais) s’intéressent, non seulement à la situation sur le terrain, mais encore au catalogue qui continuait de s’édifier.

Heureusement, de grands écrivains apportèrent leur soutien à Dimitri dans des livres collectifs que j’ai eu l’honneur de diriger.

Il est mort et l’on pardonne beaucoup aux morts. Je crois que, de nouveau, le catalogue de L’Âge d’Homme sera scruté et exploré par ce qui reste de francophones curieux.

Comment constitua-t-il ce catalogue ? En lisant. En lisant encore et encore, en étant lui-même curieux, et surtout, fait rare dans l’édition, en acceptant de recevoir, pendant ses courts passages à Paris, qui en faisait la demande.

Vladimir Dimitrijevic avait beaucoup de défauts mais ils étaient consubstantiels à sa passion d’éditer. Je ne lui en reproche qu’un seul : il aimait le football. Ce n’est rien par rapport au monument à la littérature européenne qu’il a érigé de son vivant. Et en mourant le jour de l’anniversaire de la bataille de Kosovo, il a confirmé la dimension mythique de son œuvre et de sa vie.

  1. Pierre Gripari (1925-90), écrivain, ancien communiste qui fut proche de la Nouvelle Droite

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    • 2 Juillet 2011 à 20h37

      rackam dit

      Angel,
       et il reste, en France, quelques admirateurs de la Serbie, notre poste avancé au plus près de qui vous savez, depuis des siècles. 

    • 2 Juillet 2011 à 20h32

      Angel dit

      Re-bonsoir a tous les causeurs,

      je rajouterai que V. Dimitrijevic a fait avec sa librairie belgradoise une promotion de la grande litterature francaise et francophone. En allant de Joachim du Bellay jusqu’a Simenon et meme tout recemment J.C.Grange. Et qu’il se vantait qu’il etait un grand amoureux de la France.
      Comme je le suis moi meme.

    • 2 Juillet 2011 à 17h42

      vingtras dit

      Merci Monsieur Paucard…

    • 2 Juillet 2011 à 14h27

      Angel dit

      Merci a Causeur et Mr Paucard.
      V. Dimitrijevic a aussi publie une reedition des oeuvrees d L.Bloy.

      Mais il aurait ete abbatu dápprendre que la France a propose a l”UNESCO de confier les monasteres et eglises orthodoxes serbes au nouvel etat Kosovar. Malgre la destruction de plus de 150 monuments, eglises et monasteres entre 1999 et 2011 il reste enocre plus de 1300 joyaux de lárt medicavla serbe au Kosovo. Qui sont encore des lieux de culte. Mais F.Mitterand a cru bon les offrir aux albanais. Huereusement ceci a ete refuse lors d”un vote a l”UNESCO grace aux voix de la Chine, de l”Afrique du Sud, du Bresil, de la Russie et de l”Espagne.
      On est tombe bien bas.

      • 2 Juillet 2011 à 14h42

        didier H dit

        @Angel

        Croyez-moi il en avait bien conscience de cet abandon.
        Tout comme du silence abyssal sur les meurtres de masse commis sur des Serbes et des Tsiganes par les crapules de l’UCK qui ne valaient pas mieux que certaines unités serbes…Il y a des milliers de disparus dans ces guerres de Yougoslavie mais apparemment certains méritent la compassion et d’autres l’oubli en plus de la fosse commune.

    • 2 Juillet 2011 à 13h45

      rackam dit

      Merci pour cet hommage.
      Ajoutons que l’Âge d’Homme a publié,  d’ Eugenio Corti, le somptueux ”Le Cheval Rouge” ce roman sur l’Italie des années 30/50. Ou comment on glisse de l’anti-fascisme à l’anti-communisme, par fidélité aux morts, à quelques survivants, et à l’idée qu’on se fait de la liberté.

    • 2 Juillet 2011 à 13h20

      didier H dit

      Monsieur Paucard,

      merci de rompre cet étrange silence autour de Vladimir.
      Je pourrais en parler longuement. J’évoquerai simplement notre dernière rencontre lors de la Foire du Livre de Bruxelles début 2011.
      Ahuri, nous découvrions, des amis et moi, les nouveaux livres de ses collections multiples et variées. Et lui de les commenter avec passion, même ceux qu’il n’aimait pas mais qu’il éditait quand même parce qu’il y décelait quelque chose d’hors du commun ou de tout simplement vrai. C’était un Européen authentique et quelqu’un d’enraciné, un homme de coeur et de lettres, un amoureux de la langue française, bref quelqu’un de l’Ancien Monde qui savait intuitivement que seule une personne aimant les siens et sa terre peut tendre à l’universel et comprendre l’autre. Il parlait toujours avec pudeur de l’antique Yougoslavie et de ses souffrances. Il est mort finalement de sa passion, sur une route, en roulant de Paris vers l’Helvétie, entre les points centraux de son existence d’exilé. Deux côtés d’un triangle dont le troisième était là-bas, quelque part au coeur des monts balkaniques.