Le Monde et l’esclave sexuelle de Kadhafi
Le gore n’est pas toujours sûr !
Publié le 17 novembre 2011 à 9:30 dans MédiasMonde
Mots-clés : Annick Cojean, Kadhafi, Le Monde, Libye

Photo : Ammar Abd Rabbo.
A la lecture de cet article d’Annick Cojean, grand reporter1 au Monde, j’ai d’abord été estomaqué. Je n’entretiens aucune illusion sur les mœurs du défunt despote de Tripoli. Tout près de chez moi, en 2008, une affaire de violences contre un couple de serviteurs dans un hôtel de Genève par l’un de ses fils, Hannibal Kadhafi, avait fait grand bruit à l’époque et témoigne des usages en vigueur dans cette famille. Dans ce dernier cas, les constatations de la police et de la justice helvétiques ne laisse planer aucun doute sur la réalité des faits.
J’étais donc prêt à donner crédit à toutes les horreurs racontées par celle qu’Annick Cojean présente sous le nom de Safia, qui lui narre le calvaire subi pendant les cinq ans où elle servit d’esclave sexuelle à Mouammar Kadhafi. Le dossier du dictateur en sera alourdi d’autant, pour autant qu’il doive se présenter un jour devant un tribunal réputé ultime.
Une deuxième lecture de cet article, cependant, a instillé dans mon esprit le début d’un point d’interrogation. Je ne doute pas un instant que « Safia » ait tenu ces propos lors d’une rencontre avec la journaliste. Pour ce que j’ai eu à en connaître de ses qualités, Annick Cojean a toujours été d’une parfaite honnêteté dans son travail, à la différence de certains des membres de l’association des récipiendaires du prix Albert Londres, qu’elle a l’honneur de présider.
Néanmoins, le recueil et la publication d’un témoignage de ce genre n’est pas un acte journalistique banal, et si grande puisse être la confiance accordée à un journaliste, ce récit a besoin d’être étayé par autre chose que la seule parole de la victime.
On doit se souvenir, en effet, de tous les délires qui ont été déclenchés chez des jeunes femmes fragiles et mythomanes au moment de l’affaire Dutroux, en Belgique. Les colonnes de magazines français étaient alors remplies de récits de prétendues victimes d’orgies sexuelles organisées par des réseaux de riches et puissants belges dont Marc Dutroux aurait été le pourvoyeur. Les turpitudes rapportées étaient à la mesure de l’horreur suscitée par les crimes, bien réels ceux-là, commis par Dutroux et ses complices. Aucune des allégations rapportées dans les entretiens avec les femmes « victimes » n’avait reçu la moindre confirmation, et pourtant chaque piste, même la plus farfelue était explorée avec la plus grande minutie par la police et la justice belges. Ces témoignages se caractérisaient par un luxe de détails relatifs non seulement aux pratiques sexuelles de leurs bourreaux, mais aussi aux lieux où ces crimes auraient été commis, assorti d’autres précisions sans rapport direct avec les viols, mais qui faisaient plus vrai que vrai. Lorsque les regards du monde entier se portent sur un pays jusque-là ignoré où se passent des choses extraordinaires, voire effarantes, l’irruption du discours mythomane n’est jamais à exclure.
On a donc le droit de se poser quelques questions sur la validité du témoignage de Safia, sauf à penser, comme certaine théoriciennes féministes d’outre-Atlantique, que les femmes violées disent toujours la vérité, même quand elles mentent. Sur les conditions de cette rencontre, Annick Cojean ne nous fournit que le minimum syndical informatif : une conversation « de plusieurs heures dans un hôtel de Tripoli ». Doit-on en déduire que Safia, ayant appris qu’une vedette du journalisme français séjournait dans la capitale libyenne a demandé à la voir ? Se sont-elles rencontrées chez le coiffeur et ont-elles fait connaissance en bavardant sous le casque ? Ou alors Safia a-t-elle été amenée par un intermédiaire pour raconter son histoire à la journaliste du Monde ? Dans ce cas, il aurait été utile au lecteur de savoir qui était cet intermédiaire et à quel titre il agissait en tant que tel… Ces détails sont secondaires, objectera-t-on, et relèvent de la quadrisectomie capillaire ! Ecoutez plutôt la longue plainte de la femme violée, souillée, avilie par le tyran sanguinaire et libidineux ! Ce récit, rehaussé des figures de style d’Annick Cojean (« Il la reçoit rapidement, hiératique, les yeux perçants ») rassemble tous les clichés et fantasmes qui peuvent circuler en ville sur les turpitudes prêtées au tyran déchu et lynché. C’est Angélique, marquise des Anges aux mains des barbaresques, mâtiné de manga pour adulte version sado-gore. Cela seul contribue déjà à le rendre suspect.
Mais comme tous les récits de ce type, il comporte une faille qui peut faire planer le doute sur l’ensemble des faits rapportés. Safia affirme avoir échappé à ses gardes-chiourmes lors d’une visite chez ses parents- en sortant de chez elle déguisée en vieille femme. Elle se serait rendu à l’aéroport et aurait pu embarquer dans un avion pour la France grâce à « une complicité à l’aéroport ». Fort bien. Cela implique qu’une « esclave sexuelle » du Guide ait été autorisée à posséder un passeport, de plus pourvu d’un visa pour la France, qui, comme chacun sait, se montre assez pointilleuse dans le contrôle des voyageurs venus de ces régions. On conviendra que cela cadre assez peu avec le mode de vie qui était imposé, selon ses dires, à Safia. Qu’a-t-elle fait en France pendant l’année où elle y séjourna ? Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé alors les faits dont elle se dit aujourd’hui victime ? Pourquoi est-elle retournée en Libye, alors qu’elle pouvait être en butte à la vindicte du monstre ? Mystère… Comme dirait Boris Vian « Y a quelque chose qui cloche là d’dans »…
- A mon grand regret, la commission de féminisation des noms de métiers n’a pas fourni de vocable correspondant à l’exercice de ce noble métier par une dame ou une demoiselle. ↩
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L'auteur
Luc Rosenzweig est journaliste.
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BN dit
Bonjour,
Je vous trouve un chouïa trop péremptoire dans votre jugement et votre analyse, qui ne fait pas entièrement confiance à l’intelligence du lecteur (certes, il y a un paquet de lecteurs bornés parmi les abonnés au Monde, mais tout de même). Les approximations de ce récit rapporté dans cet article du Monde ne me semblent que secondairement le problème : tous les médias regorgent d’approximations (le journalisme n’est pas une science) et le fait que cette journaliste ait posé à cette supposée esclave, la question sur les circonstances de sa fuite, permet tout à fait de se faire sa propre opinion quant à la véracité ou non des faits. Dans ce cas, vous allez me dire : “oui, mais alors, il ne fallait rien publier”. Certes.
Moi, ce qui m’insupporte beaucoup plus, voyez-vous, c’est surtout qu’il faille attendre la mort de supposés dictateurs pour voir fleurir quantité de témoignages accablants à propos de tel ou tel régime. Fût-il récipiendaire d’un Prix ou pas, le journaliste est en moyenne un individu très veule et complaisant, qui adore tirer (du haut d’un immeuble) sur les ambulances et les morts qui se trouvent à l’intérieur. Ah pardon, si, on avait déjà dénoncé les tendances à la main baladeuse de Kadhafi, mais si je me souviens bien, c’était parce qu’une journaliste avait été victime de ses agissements. Je ne suis pas en train de défendre les agissements de feu le colonel, je dis que ce corporatisme à sens unique est très pénible.
Accessoirement et pour vous donner raison quand même : c’est étonnant comme le respect du principe du contradictoire (très difficile à faire entrer dans la tête des reporters dont la majorité confond militantisme et journalisme – ouvrez n’importe quel journal ou site Internet) a tendance à voler encore plus facilement en éclats dès lors que l’on parle de personnes vivant loin de chez nous, à l’étranger. Il y aurait soudain comme une vérité absolue sortie de la bouche de victimes d’une tyrannie tout autant absolue qui ferait tomber toutes les barrières, toutes les obligations de vérifier l’information.
C’est un sujet auquel on ne réfléchit pas assez, je trouve.
jakm dit
merci de cet article ; j’ai eu exactement les mêmes réactions ; écrire dans le Monde amène t il à ce genre d’approximations, en plus d’un sujet assez minable ?
vingtras dit
Si si, ça existe : le féminin de “grand reporter” c’est “gross repoterin” -z’avez qu’à demander à Trudi… Tiens où est-elle cette germaine ?
skardanelli dit
“J’y retourne immédiatement !” est la suite du vers de Bison Ravi.
skardanelli dit
C’est parce que les gens aiment cette bouillie que Le Monde qui est tombé bien bas la sert.
L'Ours dit
Ce qui m’étonne le plus dans ce témoignage, vient de la journaliste.
En effet, c’est à se demander quelles questions lui viennent, ou plutôt ne lui viennent pas à l’esprit. En tous cas, ça ne lui vient pas à l’esprit que les lecteurs peuvent se les poser.
Exactement que, de la même façon, après la libération des otages français, je n’ai pas entendu une seule fois de la matinée ne serait-ce que:”on ne sait pas si une rançon a été versée”.
Là, la question qui me vient à l’esprit aurait eu pour réponse minimaliste:”on ne sait pas comment ont agi les parents pendant tout ce temps, ni ce qu’ils sont devenus, ni ce qu’ils pensent de tout ça aujourd’hui!”