Le mensonge grec
La révolution, c’est de se raconter des bobards. Elle dure depuis 25 ans
Publié le 26 décembre 2008 à 14:56 dans Monde
Montréal. Le lundi 15 décembre s’affiche sur l’écran de l’ordinateur le message d’une organisation politique appelant à manifester le lendemain devant le Consulat de Grèce notre solidarité avec la jeunesse de notre pays, en colère depuis que “la police grecque a froidement assassiné un jeune garçon de 15 ans”. Pour commencer, ce n’était pas la police mais un policier ; il a fait usage de son arme en contravention avec l’ordre du poste de police de s’éloigner de l’endroit des échauffourées. Mais qu’importe un petit mensonge si c’est pour servir la révolution. Parlons donc révolution.
La révolution a débuté en Grèce assez tôt, en 1981, avec la prise du pouvoir par le PASOK (Mouvement socialiste pan-hellénique) d’Andréas Papadréou. Opposé à l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne, décidée et obtenue par la droite, le chef des socialistes avait promis d’organiser un référendum une fois aux commandes, afin que le peuple, majoritairement hostile à l’adhésion, exprime et impose sa volonté. Au lendemain de sa victoire, le référendum a été renvoyé aux calendes grecques. Rien de surprenant. C’est la politique. Un jour on dit ceci, le lendemain on fait cela. Où était donc la révolution ? Dans le fait que l’amnésie qui avait frappé Andréas Papandréou avait également frappé le peuple tout entier. Aucune voix ne s’éleva pour dire : “Et ce référendum, alors ?” Tout le monde était complice de la supercherie. On avait voté contre l’Europe mais c’était pour envoyer un “message fort” à nos partenaires : c’est à vous de nous prouver votre amour.
Voilà donc l’acte fondateur de la révolution. Jusqu’à ces élections-là, on avait voté, comme partout ailleurs, dans un sentiment de résignation : on savait qu’on serait trompé par ses représentants. Après ces élections, les mentalités changent : dorénavant on vote pour tromper les autres. Ce n’est plus le politicien qui est le fourbe, disons par la force des choses. C’est le peuple même qui triche en toute conscience. Il fait comme font les enfants avec leurs parents depuis la fondation du monde : tant que les parents les nourrissent, ils font semblant de les aimer. Malheur le jour où les enfants découvrent que leurs parents n’ont plus un sou.
Depuis, la révolution n’a pas connu de répit. Chaque gouvernement, étiqueté de gauche ou de droite, surpassait le précédent en scandales financiers. L’État s’occupait des affaires. L’Église remplaçait l’État. Les citoyens consommaient en toute impunité. Consommaient les terrains urbains, les plages, les forêts, l’air, l’eau, l’herbe. Aux moments de repos, ils jouaient à la Bourse. En 1999, sous gouvernement socialiste, le pays a vécu un sursaut révolutionnaire, parmi les plus remarquables : en une petite semaine, des dizaines de milliers de Grecs, qui n’avaient même pas entendu parler de Bourse quelques semaines auparavant, ont été ruinés et quelques-uns, les malins, ceux qui étaient dans le coup, ont vu leur fortune miraculeusement multipliée par cent ou par mille. On oublie vite le désastre. On se souvient des gens enrichis en une nuit et en avant pour le prochain épisode.
Dans une révolution le peuple est toujours révolté. Il doit créer en permanence les conditions de son agitation. Nulle part ailleurs qu’en Grèce, me semble-t-il, les scandales financiers n’ont été dénoncés avec une telle véhémence. Et nulle part ailleurs les scandales n’ont été à ce point fréquents et répétitifs. Vu de l’étranger, on peut, selon son tempérament, se fixer sur l’un des deux visages de Janus. Les uns penseront que la Grèce est pourrie du sommet à la base. Les autres se diront qu’en Grèce, de la base au sommet, tout le monde exige l’assainissement. Vu de l’intérieur, ça marche. C’est ainsi depuis vingt-sept ans, et je ne vois pas pourquoi cela changerait demain.
Prenons le secteur névralgique de l’enseignement. C’est le lieu par excellence de la sédition. C’est ici que se renouvellent les élites. C’est ici que le principe révolutionnaire du “vote pour tromper les autres” a donné ses fruits les plus extraordinaires : ces professeurs en grève lundi, mercredi et vendredi pour protester contre la privatisation de l’enseignement supérieur et ces élèves et étudiants qui occupent les classes le reste de la semaine pour la même raison. Le peuple soutient le mouvement et tous les parents paient des sommes faramineuses pour assurer à leurs enfants, qui militent en faveur de l’école publique, des cours privés. Plus on défend le service public, plus on œuvre pour le privé. Mais cela, je le répète, n’est pas un paradoxe : on défend le secteur public de manière à rendre le privé inévitable.
Et les événements actuels alors ? Tous ces incendies, toute cette fureur, tous ces jeunes enragés ? N’est-ce pas le ras-le-bol ? N’est-ce pas la manifestation d’un mécontentement général contre la corruption, l’affairisme, les banques, la crise, le libéralisme effréné et autres mondialisations, contre les riches, contre l’Europe, contre les marchands de patriotisme, contre les xénophobes, contre les institutions sclérosées, contre les partis, contre l’État (inexistant), contre ses service d’ordre, en somme contre le monde tel qu’il est et tel qu’il va ? Oui, bien sûr. Mais ce “oui” que je prononce avec conviction vient du tréfonds de notre civilisation engloutie et non du concret de la réalité. Dans un monde devenu dépotoir universel, où l’homme, auto-décoré de tous les droits, se comporte comme un déchet, ce “oui” est notre approbation au barbare, notre appel désespéré à son avènement salutaire.
Le concret ? Noël approche1. Le maire d’Athènes propose de suspendre les manifestations jusqu’au 10 janvier. Histoire de faire tourner la machine durant ces jours de la sainte-Économie. Le malheureux est traité de tous les qualificatifs qu’on peut imaginer. Non, proclament ses détracteurs, on ne peut pas toucher aux droits démocratiques. “D’ailleurs, a conclu à la fin de son plaidoyer anti-fasciste un téléjournaliste parmi les plus influents, les manifestants sont aussi des consommateurs.”
- Noël est célébré le 6 janvier en Grèce. NDLR. ↩
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L'auteur
Lakis Proguidis est essayiste et critique littéraire.
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Oppossum dit
Lakis,
Quelle clarté dans vos formulations, quelles force simple et concision dans vos images.
Bon, comme le disent les contributeurs , on croirait la France : l’Europe culturelle est en marche.
ALIDJRA dit
La Grèce, berceau de la civilisation, se targue d’être la mère de la démocratie. Platon et Socrate nous auraient laissé des écrits philosopho-poètiques. Certains de nos contemporains disent que le premier n’a jamais écrit ce qu’on lui attribue et bien sûr les seconds contredisent. Tout cela ressemble à des histoires connues, de celles qu’on retrouve partout ailleurs.
Bien. Vous me direz que cette époque n’est plus et que les citoyens de l’Athènes qu’on connait (celle du tourisme, des enfants de Dionysos et du pape de la starac en passant par les jeu olympiques) ne sont pas tous égaux, que les citoyens de la Grèce antique ont hérité du patrimoine de leurs ancêtres et que les plébéens sont les prolétaires d’une Grèce laborieuse, que l’entrée à reculons dans l’Europe des vingt-sept n’a pas été unanimement approuvée mais que voulez-vous, Papaandréou a balayé les généraux alors accueillons cette démocratie. En Europe, nous sommes vingt-sept pays démocratiques, n’est-ce pas ?
On nous dit la Grèce ceci, la Grèce cela, et on fait semblant de penser qu’en Grèce, ça reste quand même l’émanation d’une dictature. Du coup on se sent mieux et ce qui est valable pour les uns ne l’est plus pour les autres. Certes une catégorie de hellénistes nous rabroue les oreilles avec l’élévation du niveau de vie, les entreprises florissantes, etc…
Il suffit d’aller se ballader en Grèce, de sortir des sentiers touristiques pour voir l’envers du décor. La Grèce, ce n’est pas Athènes et son Parthénon, ce n’est pas Delphes et son cirque, c’est ça aussi mais pas seulement. Sortir des grandes villes, quitter les hôtels, les restaurants, “les jeux du cirque” c’est voir l’envers d’un décor, réaliser que beaucoup de grecs ont des conditions de vie d’un autre âge et que l’âne reste un moyen de transport usuel dans la Grèce profonde…
Alors on nous rabache les oreilles avec les oreilles avec la jeunesse dorée d’Athènes, les débats école publique contre école privée les faillites en séries chez les boursicoteurs, c’est marrant, pas besoin d’aller en grèce pour voir les mêmes scénarios…
La question à se poser reste préoccuppante et mérite qu’on s’y arrête. On a connu en France et ailleurs en Europe et dans le monde, des débuts d’émeutes. Les peuples des cinq continents sont-ils si amnésiques, si bêtes qu’ils ne font pas les liens évidents qui mettent les points sur les I. On sait tous que le fric avilie, etc… Dans le même temps, les uns (notamment au Nord) continuent à s’enrichir pendant que d’autres (notamment au Sud) sont étouffés par les famines et autres maladies endémiques… En 2009, enfin dans quelques jours…
Oui ça va mal en Grèce. Et chez nous ça va comment ? On va continuer longtemps à se boucher les yeux ? A terme ce n’est pas viable. Ce monde est le meilleur des mondes car c’est dans ce monde que je vis et tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir.
rocardo dit
Le sénateur cité par Robert Marchenoir est l’infect Mélenchon(surnommé Méchancon par ses petits ex-camarades).
Robert Marchenoir dit
Cyrano 34: j’ignore quelle est la vraisemblance d’un scénario de sortie de l’euro.
En revanche, concernant la situation économique, il y a un autre parallèle frappant entre les deux pays, qui a été fort peu commenté ici, pour cause de tête dans le sable: la Sécurité sociale grecque a, en pratique, fait faillite il y a quelques jours.
Les patients qui n’ont pas pu payer leurs soins de leur poche et d’avance ont été purement et simplement mis à la porte des hôpitaux. Ces derniers ont annulé des opérations parce qu’ils n’avaient plus les moyens d’acheter des seringues. L’ambassadeur américain a prévenu que les entreprises pharmaceutiques de son pays allaient devoir arrêter de fournir des médicaments s’ils n’étaient pas payés.
J’ignore si la situation s’est améliorée depuis, mais cet épisode devrait faire réfléchir tous ceux qui pensent que la Sécu française, ou l’Etat français, ne peuvent pas faire faillite, et que le déficit peut se poursuivre éternellement.
Bien sûr qu’un Etat peut faire faillite. Et quand cela se produit, c’est très simple: les fonctionnaires ne sont plus payés du tout, les malades sont carrément jetés hors des hôpitaux. Quand on en arrive là, aucun piaillement sur les “droits acquis” ne peut y changer quoi que ce soit.
Que l’Etat grec ait provoqué cette crise en puisant irrégulièrement dans les caisses de la Sécurité sociale pour en renflouer d’autres est un détail technique.
Le fond de l’affaire, c’est qu’aucun Etat n’est en mesure de défier durablement les lois de la gravité économique, contrairement à ce qu’a pu affirmer, dans sa vertigineuse ignorance et son impudence infinie, tel sénateur socialiste français dont le nom m’échappe à l’instant, qui assurait que la dette publique n’avait aucune importance, parce qu’elle ne serait jamais remboursée.
FélixRenédeSessandre dit
@ witoldo
Il y a quand même de nombreux points communs: scandales à droite et à gauche, hypocrisie des socialistes, acceptation du népotisme, et au lieu de remettre en cause ce népotisme, on préfère critiquer les Etats-Unis.
Witoldo dit
Cet article est excellent ! Pourquoi tout ramener à la France ?
candide dit
@Felix ….On est pudique en France, on ose pas….
FelixRenédeSessandre dit
@cyrano
Une dimension commune aux pays que vous citez, c’est l’importance du népotisme, qui en Grèce atteint des sommets. Mais en France on n’en est pas loin.
Cyrano 34 dit
Je suis d’accord avec Marchenoir, surtout quand je lis cette remarque à propos du système d’enseignement grec :”Plus on défend le service public, plus on œuvre pour le privé.”
On dirait qu’il parle de la France.
J’irai plus loin. Je dirais que “La Grèce, c’est l’avenir de la France”. Ce qui veut dire – pour moi – que ce qui va arriver à la Grèce pourrait bien anticiper sur ce qui va arriver aussi à la Rrance (et à l’Italie, voire à l’Espagne).
Que va-t-il arriver à la Grèce? Arrêtons-nous sur trois éléments économiques.
L’ Etat grec est déjà très endetté (plus de 130% du PIB annuel). Plus que l’Etat français, mais c’est du même ordre.
En outre le déficit des finances publiques grecques continue de se creuser; on va vers -4% ou -5% du PIB par an – comme en France. L’Etat grec continue d’emprunter, pour pouvoir payer les fonctionnaires et les retraités.
Et enfin la Grèce importe beaucoup plus qu’elle n’exporte – comme la France. C’est-à-dire que les Grecs vivent au-dessus de leurs moyens.
La crise qui s’étend va obliger l’Etat grec à solder les ardoises. Car plus personne ne va bientôt vouloir lui prêter, sinon à des taux prohibitifs qui de toute façon vont étrangler les finances publiques grecques. L’Etat grec est déjà obligé de fournir du 4,6% pour ses emprunts, alors que l’Etat allemand emprunte à 3%.
Comment pourra-t-il s’en sortir ? Il est évident que la banque européenne (la BCE) va refuser d’acheter le dette grecque, ce qui provoquerait la chute de l’euro.
Donc l’Etat grec va sortir de l’euro, rétablir le drachme et dans la foulée dévaluer, disons, de 50 %. Ce qui va soulager fortement les finances publique grecques. Les salaires des fonctionnaires et les retraites continueront à être versés nominalement. Mais leur pouvoir d’achat aura baissé de 50% …
Et si cela se produit, il ne faudra pas longtemps avant que l’Italie et la France ne fassent pareil.
Milton Friedman l’avait dit : l’euro ne résistera pas à la pemière récession sérieuse en Europe.
Je souhaite qu’il se soit trompé. Nous allons bien voir.
Robert Marchenoir dit
On croirait lire un portrait de la France. Comme quoi, le cancer gauchiste est partout.
candide dit
J’imagine la drachme si la gréce avait refusé son adhésion à l’europe …..On parlerait en milliard pour acheter une baguette aujourd’hui !
Libéro dit
« Un jour on dit ceci, le lendemain on fait cela. » Votre définition de la politique selon les révolutionnaires en peau de lapin, met en avant, cher monsieur Proguidis, le profil grec de notre Julien Dray. Merci d’avoir éclairé notre lanterne citoyenne. Vous nous écrivez de Montréal dont j’ignorais jusqu’à ce jour qu’elle fût en Grèce. Si vous tenez par là à nous suggérer que la Révolution est une sorte de « non lieu », ça va rassurer Juju.