Silvio Berlusconi, victime d'un lynchage médiatique ?

Le lynchage métaphorique se porte bien, très bien même dans l’espace démocratique qui nous entoure, en deçà et au-delà de nos frontières. Il tend même à se substituer à la controverse politique, souvent trop austère et ennuyeuse pour être bankable dans les médias. Les attaques ad hominem qui stigmatisent les personnalités publiques à propos de leurs comportements privés, notamment leurs pratiques sexuelles ou leur relation à l’argent deviennent de plus en plus fréquentes, y compris dans des organes de presse réputés « de qualité », comme Le Monde en France ou La Repubblica en Italie.

Les commentateurs français habituels n’ont pas fait montre d’une compassion exagérée envers Silvio Berlusconi, victime, le 13 décembre, d’une agression spectaculaire à la sortie d’un meeting politique à Milan. Les images de son visage ensanglanté à la suite du jet, par un « déséquilibré », d’une reproduction en pierre du Duomo de la capitale lombarde ont modérément ému nos éditorialistes. Ces derniers ne manquent pas, et ils ont souvent raison, de fustiger le moindre épanchement sanguin résultant de l’utilisation, par la police, d’objets contondants du genre matraque pour empêcher quelques sauvageons de commettre leurs méfaits. Mais là, il n’y aurait pas de raison de tremper sa plume dans l’encrier de la colère.

Si le Cavaliere a craché deux incisives et ramassé une fracture du nez comme un boxeur surclassé par son adversaire, c’est la faute à pas de chance, à cette déveine qui place un cinglé en travers de votre chemin, dans ce pays où l’antipsychiatrie des années 1970 a fermé la plupart des asiles au nom d’une idéologie de l’effacement de la barrière entre le fou et le sain d’esprit. Voilà, en gros, le ton général des commentaires. D’autres, plus directs, font porter une part de la responsabilité de sa mésaventure à Berlusconi lui-même, dont les attaques verbales violentes et répétées contre la gauche, la presse et les juges feraient régner dans le pays une atmosphère propre au déchainement de la violence physique.

Les fous, c’est bien connu, ne tombent pas du ciel, et leur passage à l’acte constitue souvent un symptôme d’un dysfonctionnement social que les gens réputés sains d’esprit sont incapables de percevoir, tant leur surmoi joue efficacement le rôle de gendarme que le bon vieux Sigmund lui a assigné. Quelquefois pourtant, ces agressions contre des personnages publics sont difficiles à décrypter, car leurs victimes ne se trouvent pas au centre de polémiques passionnelles : c’est le cas, par exemple des coups de couteau, heureusement sans gravité, dont ont été victimes Philippe Douste-Blazy à Lourdes en 1997, et Bertrand Delanoë lors de la « nuit blanche » parisienne d’octobre 2002. La phobie des médecins ou des homosexuels peut fournir un début d’explication à ces gestes de déséquilibrés, mais ils ne disent rien, en apparence, qui puisse nous renvoyer à des causes moins individuelles de ces agressions. En Allemagne, les attentats dont ont été victimes, en 1990, le social-démocrate Oskar Lafontaine (un coup de couteau à quelques millimètres de l’artère jugulaire) et ministre de l’intérieur CDU Wolfgang Schaüble (trois balles de pistolets qui l’ont laissé paraplégique), deux actes de déséquilibrés, témoignaient de l’instabilité psychologique d’une nation tout entière confrontée à une situation aussi inattendue qu’angoissante : la réalisation du rêve de l’unité retrouvée. Et chacun sait qu’un rêve qui devient réalité est facteur de perturbation, au moins dans un premier temps. Il existe, parait-il, des gens qui ne se sont jamais remis d’avoir touché le magot au Loto…

En revanche, le climat entretenu autour de la personnalité de Berlusconi par une partie de la presse italienne, La Repubblica en tête, n’est peut-être pas totalement étranger au passage à l’acte du cinglé milanais. Rappelons que la campagne implacable lancée depuis cet été par le quotidien de gauche dirigé par Ezio Mauro contre le président du conseil italien portait exclusivement sur sa vie sexuelle, ses relations supposées avec une jeune fille mineure et les confessions d’une call-girl aimablement rétribuée par un entrepreneur transalpin pour aller réveiller la libido berlusconienne dans un lit à baldaquin offert à Silvio par son ami Vladimir Poutine. C’est ce que les Américains, qui s’y connaissent dans la matière, appellent une character assassination, dont il faut avoir le cuir psychologique éléphantesque d’un Bill Clinton pour se sortir indemne, et même revigoré.

Il s’agit de contourner la légitimité démocratique conférée à ce personnage par le suffrage universel par l’affirmation de son indignité à occuper les fonctions qui lui ont été confiées par le peuple. Ces pratiques, qui étaient, dans la France de la IIIe République, la spécialité de l’extrême droite maurassienne ou fascisante – tout républicain était alors de facto un usurpateur du roi ou du chef suprême – sont maintenant largement utilisées par une gauche qui a du mal à digérer la confiance renouvelée du peuple envers des personnalités jugées exécrables, vulgaires ou par trop bling-bling, selon les cas. Il est inutile de donner des exemples actuels, sauf à vouloir prendre le lecteur pour un demeuré.

Non seulement une certaine intelligentsia écrivante se réclamant de la gauche se livre allègrement à ce petit jeu de massacre, mais elle contribue à empêcher les dirigeants politiques de ce camp de manifester sa solidarité avec ceux des siens pris dans la tourmente d’un lynchage judiciaire et médiatique. Je m’honore d’avoir, dans ces colonnes, défendu avec constance l’honneur de Julien Dray, même si j’ai de sérieuses raisons de critiquer les pratiques politiques de cet ex-trotskiste qui a importé les bonnes vieilles recettes organisationnelles de la IVe Internationale au cœur de la social-démocratie. L’attitude de ses « camarades » de Solférino à son égard n’a pas été marquée par cette chaleur humaine et cette solidarité spontanée qui firent naguère partie de la culture de base des socialistes. Même un personnage aussi douteux que Roland Dumas avait eu droit a plus d’égards de la part de ses amis politiques. Le procureur général du parquet de Paris, Jean Claude Marin, a jugé que les embrouilles financières de Juju avec ses « assoces » et ses horlogers ne méritaient pas qu’on le traine devant les tribunaux, et qu’il relevait, comme le petit voleur de mob qui faute pour la première fois, d’un simple « rappel à la loi ». Julien Dray ne portera pas, comme Berlusconi, sur son visage les stigmates de l’agression dont il a été victime, mais des cicatrices qui, pour être intérieures, n’en sont pas moins douloureuses. Car ce dont il a été victime, c’est d’une tentative de lynchage politique, de la part de certains secteurs de l’Etat et d’une partie de la presse qui se sont alliés pour « se faire » une personnalité politique en vue, candidat déclaré à la direction du PS. Aujourd’hui, les mêmes journaux, dont Le Monde, qui avait mené la charge contre Dray en utilisant des fuites opportunément parvenues sur leur bureau au cours de l’enquête policière, insinuent que Julien aurait été rattrapé par le fond de culotte par l’actuel locataire de l’Elysée. Ce Jean-Claude Marin n’est-il pas ce proc chargé par Sarko himself de pendre Galouzeau à un croc de boucher ? C’est, diraient les Anglais add insult to injury, ajouter l’insulte à la blessure. Pour tout dire, je trouve cela proprement dégueulasse.

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