La présence et l’intervention au Congrès du Front national à Lyon d’Andreï Issaïev, vice-président de la Douma, et membre du parti poutinien «  Russie Unie », a fait sensation. Il faut dire que cet apparatchik bouffi par l’abus d’alcool qui semble tout droit sorti du film  Léviathan d’Andrei Zvyagintsev, a gratifié d’un tonitruant « chers camarades ! », les délégués frontistes l’accueillant par une standing ovation. Cela rappelle un temps perdu proustien à ceux qui ont conservé dans un coin de leur mémoire l’image et le son des congrès du PCF de la grande époque, lorsque l’on accueillait l’envoyé du «  grand frère soviétique » à la tribune par des acclamations délirantes. Ayant eu l’honneur et le privilège d’assister, en mai 1964, à la prestation de Mikhaïl Souslov devant le XVIIème congrès du Parti communiste français à Vitry-sur-Seine, je me suis senti rajeunir…

Mais foin de nostalgie bêtifiante, car l’affaire est sérieuse : le nouveau Front national de Marine Le Pen, qui se proclame le premier parti de France, avec les  accents triomphants d’un Maurice Thorez des années cinquante, s’est affirmé dimanche comme le premier parti poutinien d’Europe occidentale, reprenant à son compte l’agenda géopolitique du maître du Kremlin : dénonciation véhémente de  « l’axe Washington-Bruxelles », soutien inconditionnel aux objectifs stratégiques de la Fédération de Russie, en Ukraine et en Syrie, dénonciation véhémente de la suspension de la livraison des «  Mistral » à Moscou. Marine Le Pen s’est même livré, lors de son discours de clôture, à une virulente attaque de l’exploitation, aux Etats-Unis, des gisements de gaz et pétrole de schiste, qui ont pour conséquence une baisse très importante du prix mondial des hydrocarbures, facteur de déstabilisation de l’économie russe. Aymeric Chauprade, principal inspirateur de la géopolitique mariniste, grand ami et admirateur de la Russie, a été coopté au bureau politique du FN, sans passer par la case élection, par des militants qui n’auraient sans doute pas avalisé la promotion éclair de cet idéologue de « l’eurasisme » poutinien.

Mais cet alignement sur la « Grande Russie » ne se limite pas à la mise en avant d’une politique étrangère favorable, en tous points, aux thèses du Kremlin. Il inspire aussi le modèle de démocratie que le FN souhaite instaurer en France s’il accède au pouvoir, et le modèle de parti que Marine Le Pen et son équipe entendent construire pour le conquérir : une démocratie autoritaire, formellement pluraliste, mais verrouillée par un parti dominant post-idéologique ne laissant qu’un espace réduit aux contre-pouvoirs judiciaires et médiatiques, et empêchant l’émergence de barons  locaux ou régionaux pouvant contester l’autorité du centre.

Vladimir Poutine a réussi, d’une main de fer, à imposer sa prééminence aux divers oligarques autonomes et aux satrapes locaux qui avaient prospéré à la faveur de l’anarchie eltsinienne. Il s’est pour cela doté d’un instrument politique néo-bolchévique, le parti Russie unie, hyper centralisé et soumis à une discipline interne implacable. C’est exactement cela que Marine Le Pen est en train de mettre en place avec sa garde rapprochée : Louis Aliot, son compagnon, chargé de la formation (L’école centrale du Parti), Nicolas Bay, transfuge du mégretisme, nouveau secrétaire général, Steve Briois en charge de la sélection et du contrôles des cadres, et enfin Florian Philippot, secrétaire à la stratégie et à la communication (en vieille langue communiste, on appelait cela  l’idéologie et l’agit-prop). Le jeune énarque prodige, issu du gaullo-chevènementisme, se voit également confiée la responsabilité des « organisations de masse », ces collectifs diffusant la pensée mariniste dans la société civile : enseignants, étudiants, milieux socio-professionnels. L’auberge espagnole du Front national de Jean Marie Le Pen, agrégat de groupuscules maurrassiens, pétainistes, néos-païens, néo-nazis et intégristes catholiques de tous poils, a été nettoyée du sol au plafond. Les références aux traditions contre-révolutionnaires de la vieille extrême droite antirépublicaine ou aux fascismes de la première moitié du vingtième siècle ont été bannis des discours public, comme des stands de librairie dans les couloirs du congrès. On leur a substitué un nationalisme holistique intégrant la totalité de l’imagerie du récit national depuis Clovis, y compris la geste gaullienne, jusque-là honnie par les héritiers du pétainisme et de l’Algérie française. Seuls les ouvrages  des proches de Marine étaient proposés à la vente et à la dédicace des auteurs.

Détruire les chapelles, empêcher l’émergence de barons locaux frondeurs et soumettre les futurs élus à l’appareil, c’est le défi posé au nouveau noyau dirigeant d’un parti dont la croissance électorale accélérée pourrait risquer de le submerger par une vague de nouveaux notables incontrôlables. Bienvenue aux nouveaux léninistes !

*Photo : Pascal Fayolle/SIPA. 00699003_000023.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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