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Le discours clivant, dernier refuge du politique

Faux conflits, vraies fractures

Publié le 11 décembre 2012 à 17:30 dans Politique

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Lors de l’élection présidentielle puis pendant la double campagne interne à  l’UMP (pour la présidence et l’organisation du parti en courants), un terme est revenu sous la plume des commentateurs, celui de « discours clivant ». Une expression régulièrement invoquée pour dénigrer, car le discours clivant serait politiquement irresponsable et peu à même de proposer des éléments de réponse aux maux dont nous souffrons. Il jetterait au contraire de l’huile sur le feu de nos conflits sociaux, rendant impossible toute « réconciliation » entre les forces en présence. En stigmatisant par exemple telle ou telle catégorie d’une population dont les différences ne font qu’enrichir la France, il séparerait artificiellement des communautés qui ne demandent qu’à vivre en paix. Bref, que l’on se place au niveau politique ou social, le discours clivant serait à l’opposé des règles de fonctionnement d’une « démocratie apaisée », le consensus et la gouvernance, et totalement décalé par rapport aux impératifs du monde moderne.

Une fois cette constatation faite, la question se pose de savoir qui décide qu’un discours est clivant, et pourquoi. Qui ? Essentiellement la classe politico-médiatique majoritaire, puisqu’il s’agit d’une hétéro-définition. Et c’est d’ailleurs le premier élément du « pourquoi » : un discours est décrété clivant dès lors qu’il émerge nettement du bruit de fond médiatique ambiant. Il rompt ce faisant avec un accord tacite censé exister sur ce qui sépare, d’une part, ce qui peut « librement » se dire ou s’écrire et, d’autre part, ce que l’on ne devrait jamais s’autoriser à formuler – et sans doute même pas à penser. Il brise ce pseudo-consensus qui est garanti, en dehors même de toute sanction pénale – même si celle-ci est de plus en plus fréquente -, par une sanction sociale qui interdit l’expression de toute pensée originale. C’est ce qu’avait parfaitement décrit Alexis de Tocqueville évoquant la démocratie américaine : « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir »1. C’est ainsi que dans la France de 2012 on a parfaitement le droit d’être à droite… sous réserve de penser comme la gauche et de le dire haut et fort.

Pourtant, au vu de l’efficacité de ce type de discours (remontées spectaculaires de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé, place de la motion de la « Droite forte » à l’UMP ou, de l’autre côté de l’échiquier politique, relatif succès de Jean-Luc Mélenchon), on peut penser que nombre de nos concitoyens ne se sentent plus concernés par le village Potemkine médiatique censé représenter les réalités françaises. La majorité ne serait peut-être pas là où on la prétend et le fameux « consensus » bien fragile. C’est d’autant plus vrai que la mièvrerie qui dégouline à longueur d’éditoriaux cache en fait une agression permanente clairement ressentie comme telle par une part grandissante de la population. Ce discours résolument « moderne » est en effet à l’opposé des valeurs traditionnelles du corps social, niant par exemple son histoire ou sa culture. Il n’est certes pas « clivant » par rapport au bruit de fond médiatique, puisqu’il le génère ou s’y complaît, mais il l’est par rapport à un sentiment identitaire sans lequel toute construction politique est impensable, et qu’il n’a pas réussi à éradiquer malgré la tentative de déculturation de notre société.

L’autre élément de définition du discours clivant vient de ce qu’il précise clairement ce que désire son auteur, mais aussi ce qu’il ne veut pas. Il ose présenter un Autre, c’est-à-dire un choix politique différent, opposé, inconciliable même. L’une de ses caractéristiques essentielles est donc de remplir pleinement le rôle premier du politique selon Carl Schmitt : la distinction de l’ami et de l’ennemi. Or un politique qui se déroberait à cette tâche nierait ce qui fait l’essence même de sa fonction : sa capacité à présenter un vouloir-vivre ensemble qui ne peut s’adresser qu’à un groupe clairement défini et délimité – sauf à être totalement inopérant, réduit à un plus petit dénominateur commun qui ne peut « faire société ». Définir un « ennemi » permet de se construire et d’assumer des choix. Et la démocratie repose sur la nécessaire ritualisation d’un conflit par définition « clivé », et non dans un débat édulcoré entre le même et le même

Or la gouvernance actuelle édulcore la confrontation politique quand elle ne l’exclut pas. Loin de permettre au peuple souverain de trancher entre les choix présentés, elle justifie ses diktats par une pseudo nécessité de la modernité, perceptible seulement par quelques rares élites qui auraient dès lors un droit naturel à l’imposer à tous. Et pour faciliter les choses le discours médiatique dominant exclut sans autre procès que d’intention, soit en les niant soit en les caricaturant, les « clivants » et les « politiques » au profit des « modérés » et des « gestionnaires ». Pour souterraine qu’elle soit, cette violence est bien plus dangereuse pour ses victimes potentielles que celle qui peut résulter de l’affirmation politique d’identités contraires. Benjamin Constant avait parfaitement décrit au XIXème siècle le fonctionnement de nos clercs modernes : « Ils discutent, comme s’il était question de convaincre ; ils s’emportent, comme s’il y avait de l’opposition ; ils insultent, comme si l’on possédait la faculté de répondre. Leurs diffamations absurdes précèdent des condamnations barbares ; leurs plaisanteries féroces préludent à d’illégales condamnations »2

Parce que le discours clivant retrouve une nécessité de l’action politique, et parce qu’il rejoint des valeurs qui n’ont pas totalement été éradiquées du corps social, il continuera à séduire une part grandissante de l’électorat… si du moins celui-ci souhaite prendre en main son destin et affirmer ses valeurs. « Se faire des amis, écrivait Montherlant, c’est un devoir de commerçant. Se faire des ennemis, c’est un plaisir d’aristocrate. » Quoi qu’on en dise, la guerre entre les deux visions du monde n’est pas prête de se terminer.

  1. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
  2. Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation.
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  • 12 Décembre 2012 à 15h39

    st2l dit

    Outre que l’article se prononce pour un type d’action politique qui par ailleurs s’appellent sans ambage du populisme, le mot “clivant” est le néologisme parfait, un glissement sémantique qui vient de “discriminant”. Autrement dit la manière d’exclure un individu ou un groupe d’individu du corps social du fait de ses pratiques. C’est en clair opposé des corps sociaux supposément distincts alors même qu’il y a un continuum probable entre ces groupes. C’est du populisme parce que à stigmatiser un groupe social, on recherche un bénéfice politique. C’est du populisme car n’est en rien une réalité mais l’appel à des peurs profondes, celle de la perte d’identité ou de repères pour le même résultat, un bénéfice politique immédiat et mesurable. C’est du populisme car rendant les oppositions irréconciliables, il nie la possibilité du destin collectif d’une nation. C’est du populisme, car il se nourrit de la bétise et/ou de l’inculture de ceux qui sont près à y croire. En lieu et place d’un discours construits autour de l’idée d’humanité, est préféré un discours direct, provocateurs, dans le style toute vérité n’est pas bonne à dire, sauf que c’est un discours canada dry, ne s’appuyant que sur le subconscient, le cerveau reptilien de l’écoutant et qui n’a pas de réalité de fait.
    cliver = discriminer = populisme
    Type de l’article qui va carresser dans le sens du poil le lecteur bassement xenophobe et le conforter dans ces convictions. Bien écrit, mais au fond mauvais!

    • 17 Décembre 2012 à 4h36

      eclair dit

      @s2tl
      Obliger les témoins de jéhovah à vacciner leurs enfants c’est pas discriminant?
      Interdire l’inceste c’est pas discriminant?
      Interdire la polygamie c’est pas clivant?
      Faire de la discrimination positive c’est pas discriminant?
       
      Votre commentaire est un galimatias de poncifs.
      Pour rappel dans la constitution gouvernement par le peuple pour le peuple. 
      Que dis l’article  au fond simplement qu’on apporte pas les questions et qu’on les edulcore et que cela ne permet pas au peuple de prendre une décision en toute conscience.
      C’est une technocratie qui prend les décisions sans consulter .

      C’est encore la démocratie?Le peuple pense mal donc il faut pas l’écouter ni lui expliquer les choix possibles.  

      • 17 Décembre 2012 à 4h43

        eclair dit

        C’est bien apporter les questions et pas aborder. 
        Pour aborder une question il faut dféjà la poser l’apporter au débat.
        Or justement c’est le problème avec ce terme de clivant on ne pose plus de questions on donne des réponses à des questions qu’on ignore. C’est l’infantilisation suprême .
         

  • 12 Décembre 2012 à 14h24

    brindamour dit

    Il ne faut pas stigmatiser sinon vous allez déclencher une polémique et vous serez accusé par le tribunal médiatique 
    de déraper gravement.
    Mais si en plus maintenant on ne peut plus cliver où va-t-on? 

  • 12 Décembre 2012 à 10h01

    lacenaire dit

    diviser pour reignier
    la devise des Maître que leurs envient les Esclaves .

  • 12 Décembre 2012 à 8h14

    bea33 dit

    On enrichit son vocabulaire sur causeur.
    J’ai trouvé intéressant l’évocation de cette forme de violence sourde qui génère un mal être permanent.
    J’ai pensé aux monades urbaines de Silverberg et cette forme de liberté sans libre arbitre.

  • 12 Décembre 2012 à 5h44

    JMS dit

    Tout mode d’expression est en soi souhaitable, parce que si l’on doit avoir ouvert en permanence un robinet d’eau tiède sous forme de langue de bois convenue à quoi cela peut-il servir que de s’intéresser à la politique.

  • 12 Décembre 2012 à 1h42

    eetu dit

    J’ai pas lu l’article, il aurait fallu pour cela passer sur le corps de la photo de la rosso-debord – celle qui réussirait presque l’exploit de nous rendre la morano limite regardable – et c’est au-dessus de mes forces.
    Par contre, pour jouer son rôle au cinéma, le grand acteur belge depardieu, déjà sollicité pour tenir le rôle de la morano, ne pourra donner suite; pour rosso il faudrait un genre de croisement entre Frankenstein et De Funès.

    • 12 Décembre 2012 à 11h31

      Marie dit

      Vous n’avez pas lu mais vous commentez fieleusement…

  • 11 Décembre 2012 à 18h37

    laborie dit

    Vu mon grand âge, j’ai le souvenir d’Anne Gaillard qui pour cliver était clivante, sacré nom de Zeus. Elle est passée à la trappe, vit fait…
    Bravo pour la démonstration! 

  • 11 Décembre 2012 à 17h56

    Marie dit

    Ce terme est nouveau dans le vocabulaire politique , je ne l’avais guère entendu auparavant. Il est l’alpha et l’oméga de l’exclusion de tous ceux qui osent dire ce qui est sous couvert de ne justement pas exclure discriminer ou stigmatiser, encore que ce dernier terme ne devrait pas être dans la bouche des laicards.