Mon fils aîné vient de se coucher. Grand bien lui fasse, me direz-vous ; mais je précise qu’il vient de se coucher parce que je l’ai envoyé au lit. Sans manger. Pauvre chou. Que voulez-vous : l’heure du repas ayant sonné, je ne peux supporter qu’on ne vienne pas s’installer à table, après que j’ai appelé chacun des enfants un par un. L’aîné ce soir avait la tête dure. Il a traîné les pieds. Il a attendu le quatrième appel pour montrer le bout de son nez. Trop tard mon gars : le chemin de la chambre tu prendras.

Bien nourri, le chouchou n’en mourra pas de ce repas sauté. Mes parents agissaient de la sorte avec moi : pas de réponse immédiate à l’appel paternel, la sanction tombait. Le matin, j’étais plus détendu, oui, plus calme. Et je ne leur en voulais pas. Je ne leur en veux toujours pas, d’ailleurs. De temps en temps, un repas sauté, un coup de pied au derrière, ça vous remet les idées en place, comme disent les poivrots dans les cafés. L’amour, la tendresse eux, comme des grands, savaient faire l’impasse sur ces excès d’autorité. Ils n’avaient même pas à juger. Ils n’avaient même pas à pardonner. Ils étaient là, entre nous, et nous tendaient la main, dès le matin revenu.

La publicité Yaris ou l’apologie du renoncement

Envoyer son fils au lit sans qu’il ait mangé : j’ai bien peur que beaucoup, aujourd’hui, ne trouvent cela choquant. Que beaucoup soient choqués. Ce qui me choque, moi, ce sont au contraire tous ces parents qui ont renoncé à toute autorité. Ou qui, en cette matière, assurent le service minimal. Ce qui me choque, c’est par exemple cette affreuse publicité que nous inflige Toyota pour vanter les mérites de son modèle Yaris.

La scène ? Une mère et sa fille, au salon. La mère s’apprêtait à téléphoner et elle arrête son geste tandis que la fifille entre. Look impayable de punk décoiffé. Rose et noir, sur la tête en crête. Les deux personnages se toisent, en silence, et voici que fifille se dirige vers le chien aimable, voici qu’elle lui enlève son collier et se le passe autour du cou. Fifille finit par s’en aller, après que sa mère au regard méprisant que lui envoyait sa touffe belle a répondu par un regard de surprise indifférente. Et le commentaire qui accompagne la scène : « Certaines choses n’évoluent pas comme on le souhaite. D’autres, si. »

D’autres, si. Et voici la chose horrible : ce « D’autres, si », accompagne le regard de la mère qui, sa fifille partie, se tourne vers sa Yaris, qu’elle contemple de sa fenêtre, avec un sourire. Avec un terrible sourire. La scène, qui pourrait être drôle, qui se voulait sans doute drôle fait tout simplement froid dans le dos. Car en trente secondes, les auteurs de cette publicité ont réussi le prodige de concentrer une image de notre monde : la démission d’une mère qui, au lieu de protester ou même d’interdire à sa punkette de s’emparer du collier du chien, se contente d’un regard de mépris, et aussitôt oublie la scène pour se réjouir de la possession d’une voiture, elle, docile. Une voiture qui a l’horrible avantage de simplement être là, à disposition, inhumaine, sans émotions. Une voiture dans la contemplation jouissive de laquelle on passe ses émotions. Une voiture consolation, miroir sans tain dans lequel la mère ne verra pas l’abandon de l’une de ses essentielles prérogatives. En trente secondes encore, la négation de la hiérarchie coutumière qui place les parents au-dessus de leurs enfants – mère et fille ici au même niveau, comme deux copines, égales dans le mépris – et deux individus qui sont renvoyés, chacun, dans son monde. Le monde des enfants et le monde des parents, aujourd’hui, dans certaines familles, irréconciliables. En trente secondes, quoi encore ?

Peut-être une inversion de cette hiérarchie familiale : dans cette publicité, c’est la fille qui agit, fût-ce de la manière la plus insupportable ou la plus dérisoire qui soit, tandis que la mère passive se réfugie dans le monde étriqué des joujoux dociles et technologiques. Elle contemple sa voiture et sans doute, après cela, reprendra sa conversation téléphonique autiste. C’est la mère donc, qui tient le rôle que les adolescents ont dans beaucoup de familles d’aujourd’hui : la mère qui se tient dans son salon comme si elle était une adolescente en rupture de communication. La mère que sa fille vient déranger, tandis qu’elle s’apprêtait à passer son coup de téléphone.

En trente secondes, le prodige de représenter le désarroi de ces parents topless, surpris tout nus dans le jardin faussement édénique de la vie technologique.
Mais en trente secondes, la publicité ne peut évoquer la suite de cette histoire et c’est à nous de l’imaginer.
Imaginez donc, s’il vous plaît, que vous ayez été présent, dans ce salon, en témoin de la scène. Imaginez que, parent normal, homme ou femme de bon sens, vous vous soyez permis de jeter un regard critique sur ce qui venait de se passer ; que vous vous soyez par exemple moqué gentiment de la punkette ou de sa maman. « Les jeunes, aujourd’hui, hein, on sait bien… adolescence, tralali tralala ». Pire, imaginez maintenant que vous ayez pris la scène au sérieux et que vous y ayez vu à peu près ce que tout à l’heure j’y voyais. Eh bien, que croyez-vous qu’il arriverait, que croyez-vous qu’il pourrait arriver ?

La liberté de jouer les rebebelles

Il pourrait arriver ceci, cette chose invraisemblable que la mère se mette à prendre la défense de sa fifille, oui ! Il pourrait arriver ceci qu’elle nie la réalité de sa démission maternelle et en appelle à la liberté, la fameuse liberté qui autorise fifille à jouer les rebebelles. Il pourrait arriver encore que, prise en flagrant délit d’absence d’autorité, la mère vous dénie à vous même ce droit, dans la mesure où vous prétendez l’exercer en parlant de sa fille ! Ce droit, pour la mère, il existe bien ; qui, dans son bon sens, pourrait refuser d’admettre que des parents doivent exercer une autorité sur leurs enfants ? Mais ce droit, dans la mesure où il est question de sa fille, il n’existe que pour elle. Il existe pour vous également, certes ; mais vous ne devez l’exercer que chez vous, pour vos propres enfants.

Je délire, j’exagère ? Un sondage récent, paru dans Le Figaro, posait la question suivante à des parents : accepteriez-vous que l’on interdise les téléphones portables dans l’enceinte d’un établissement scolaire ? A cette question, les parents répondaient « oui » à 80%. Mais ils répondaient négativement cette fois et dans les mêmes proportions à cette autre question qui leur demandait s’ils étaient près à interdire l’usage du téléphone portable à leur enfant dans son établissement scolaire.
En deux questions, un autre instantané de notre monde : des parents qui plébiscitent l’autorité exercée sur des enfants et qui refusent qu’on l’exerce sur leur enfant.

Parents topless, tout nus dans le jardin de l’individualisme auto-satisfait. Chacun chez soi et les démissions parentales seront bien masquées.

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Nunzio Casalaspro
est professeur.
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