Le culte de la Révolution est mort
Entretien avec Patrice Gueniffey, historien
Comment expliquez-vous que ce personnage si peu français soit parvenu à jouer un tel rôle dans l’histoire de France ?
Sa force provient précisément de son extériorité par rapport à l’événement qu’il va dominer, au moment d’ailleurs où l’événement lui-même arrive à son stade terminal. Napoléon arrive en fin de course, quand plus personne n’a envie de la Révolution, au moment où, comme dit Anatole France, ceux mêmes qui ont fait la Révolution commencent à s’en lasser et trouvent qu’elle dure un peu trop longtemps. D’autre part, s’il ne croit pas aux principes humanitaires de la Révolution, il n’est pas non plus animé par le ressentiment de ses contemporains.
Non seulement il n’aime pas la Révolution, mais il n’aime pas tellement la France.
Il ne se sent pas français. Il est né à la périphérie, dans une terre rattachée à la France tardivement, l’année même de sa naissance. “Je veux être enterré auprès de ce peuple que j’ai tant aimé”, écrira-t-il dans son testament. Cela signifie bien qu’il ne considérait pas en faire lui-même partie. Cela dit, même s’il s’est construit dans sa jeunesse, et par rejet de la France, une identité de patriote corse, c’était une identité d’emprunt. Au fond, il n’était ni vraiment Corse, quoique né à Ajaccio, ni vraiment Français, quoique élevé sur le continent, et c’est pourquoi, en définitive, il sera partout chez lui.
Quand on vous lit, on aperçoit sans cesse l’ombre du général de Gaulle derrière Napoléon. D’ailleurs vous comparez explicitement le 13 mai 1958 au 18 brumaire, deux événements qui revêtent pour vous un coefficient positif. Vous aimez les coups d’Etat ?
Je dois avouer que oui, du moins un certain type de coups d’Etat. Du reste, les deux véritables instaurations de la République en France ont été les produits de coups d’Etat – car en dépit de sa dérive pseudo-monarchique, le Consulat est un régime républicain. Dans les deux cas, il s’agit de sortir d’une impasse politique mais aussi morale, de réconcilier et d’agir. Les débuts du Consulat et ceux de la Ve République sont deux périodes de réformes – et pas seulement d’annonces de réformes. Ce sont deux moments extraordinaires d’une histoire qui, depuis 1789, est traversée par une crise permanente. Cela dit, il n’est pas certain que le terme de coup d’Etat que j’emploie par commodité soit adapté. Je décrirai plus volontiers brumaire comme une élection par des moyens un peu brusqués. De fait, on ne parlera de coup d’Etat que rétrospectivement, quand le régime prendra un caractère autoritaire. Mais au début, tout le monde est satisfait. Bonaparte rassure les uns par son passé révolutionnaire et les autres par la modération dont il a fait preuve à l’égard des privilèges et de la religion en Italie. Autrement dit, comme de Gaulle le fera plus tard, il parvient à incarner les deux France et à en réconcilier les deux histoires.
Très provisoirement en ce qui concerne Napoléon. Si de Gaulle fonde un régime durable, il faudra attendre 70 ans après la fondation du Consulat pour que la République s’enracine à nouveau en France.
Quand de Gaulle arrive au pouvoir, 150 ans après la Révolution, la République est installée : quoi qu’il pense de celle-ci, la question du régime ne se pose plus. Quand Napoléon arrive au pouvoir, personne ne sait si le régime qui convient à la France est la monarchie ou la République. Il faut aussi faire la part des tempéraments. De Gaulle est beaucoup plus vertueux que Bonaparte. Chez celui-ci, il y a quelque chose de foncièrement despotique. Son modèle, c’est précisément le despotisme éclairé de Frédéric et Louis XIV, mais sans le garde-fou de la religion et de la tradition.
Napoléon et de Gaulle ont donc en commun d’être des Républicains de circonstance. Seriez-vous fasciné par les hommes à poigne ?
Ce qui est certain, c’est que l’un comme l’autre ne viennent pas de la politique mais du monde militaire. Ils ont été mêlés aux jeux politiciens mais ils incarnent quelque chose qui transcende les appartenances partisanes. Leur légitimité vient de la guerre ou, plus justement, du roman national. Tous deux ont la conscience très aiguë de ce que le service de l’intérêt général fera partie de leur destin et de leur gloire posthume. Bonaparte le sent dès la campagne d’Italie. Il sait que sa place dans l’histoire universelle et dans la mémoire des hommes sera en proportion de ce qu’il aura fait. Sans goût personnel pour la démocratie et la République, il consolide les conquêtes révolutionnaires, au point qu’après lui nul, ne peut plus les mettre en cause. De Gaulle avait-il un goût plus vif pour la République ? Et pourtant, lui aussi l’a rétablie au moment où elle semblait sur le point de sombrer. L’histoire de l’un comme celle de l’autre sont des aventures de la volonté éclairée par l’intelligence profonde de leur temps, un modèle du triomphe de la volonté sur la force des choses.
On vous sent nostalgique des époques héroïques, aussi tragiques aient-elles été.
Les grands événements et les grands personnages attirent forcément les historiens. C’est leur fonds de commerce. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient nostalgiques des temps héroïques. Je suis comme mes contemporains : je dis pis que pendre du monde contemporain, mais je ne voudrais pour rien au monde revenir en arrière. Je manquerais d’air, même si parfois, j’ai l’impression d’étouffer, ici et maintenant.
On célèbre régulièrement le goût des Français pour l’Histoire. Mais en dehors de sa traduction en incantations télévisées et de rituels publico-publicitaires, on a plutôt l’impression que nous la fuyons à grandes enjambées.
Notre époque n’aime pas l’Histoire. Celle-ci s’est toujours écrite en réaction contre quelque chose. Au XIXe siècle, on cherche dans le passé les origines de la démocratie moderne. Les romantiques, eux, vont puiser dans le Moyen Age des arguments contre la Révolution française. Puis, au XXe, l’Histoire est convoquée pour illustrer ses propres “lois”, apporter sa pierre à l’eschatologie révolutionnaire, contribuer au dépassement futur de la société bourgeoise. Mais aujourd’hui que la démocratie n’a plus à combattre ni Ancien Régime ni communisme, l’Histoire a perdu ce qui avait été sa raison d’être. On peut vivre sans histoire. La mémoire s’est substituée à l’histoire, et la fonction sociale des historiens est aujourd’hui, en grande partie, de nourrir ce roman des origines. Le travail de l’historien – je parle du vrai – est en passe d’atteindre un degré d’inutilité absolue : c’est sans doute ce qui fait son charme.
On parle beaucoup du bonapartisme de Nicolas Sarkozy. Cette comparaison vous paraît-elle judicieuse ?
Il est aussi absurde de comparer Sarkozy avec Bonaparte que de comparer Hitler et Bonaparte. Au premier abord, Sarkozy appartient certainement au même type d’homo politicus que Bonaparte – énergie, volontarisme, charisme, souci des détails, manie du contrôle, suractivité même : la vie de Bonaparte est une course perpétuelle. S’il s’arrête, il meurt, et je crains que notre Président soit exposé aux mêmes risques. Pour le reste, comment filer plus loin la comparaison ? Bonaparte n’avait pas à demander l’autorisation de Bruxelles pour mettre en œuvre sa politique. C’est tout dire. Bonaparte était le chef d’un Etat, Sarkozy le maire d’une grande commune dont la capacité d’agir, si elle n’est pas nulle, est de fait limitée. Pour exercer cette fonction, nul besoin d’un Bonaparte ; nul besoin, même, d’un de Gaulle. L’apparition de ce type de personnage était étroitement liée à la mystique de la souveraineté, si puissante dans l’histoire française. Celle-ci s’étant délitée, il y a peu de chances de voir ce type de personnage réapparaître un jour, en tout cas ici. Du reste, nos contemporains ne le supporteraient pas. Il y avait en Bonaparte, comme dit Nietzsche, une synthèse de l’inhumain et du surhumain qui n’est plus de saison. Il manque certainement à Nicolas Sarkozy, si on songe à de Gaulle, l’assaisonnement de la grandeur, mais en cela, il est de son temps. Faut-il le regretter ? Bonaparte a réussi à faire croire aux bourgeois de 1800 qu’ils étaient la réincarnation des Romains de l’Antiquité, de Gaulle a réussi à faire passer les vaincus de 1940 pour des résistants : c’étaient assurément de merveilleux illusionnistes, mais des illusionnistes.
-
L'auteur
Elisabeth Lévy est journaliste et essayiste.
-
Plus










La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
28Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
Antoninus Lucretius dit
J’avais oublié, un petit mot sur Dieu le Père:
La seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas.
Ce n’est pas de moi c’est de Stendhal.
Antoninus Lucretius dit
Ah… Robespierre.. L’ineffable promoteur de la “Déesse Raison”.
Il n’avait pas entièrement tort, la Déesse Raison existe bien puisque peu de temps après, le nommé Robespierre était très raisonnablement raccourci au motif qu’il commençait a être un peu casse bonbons.
Là dessus, c’est bien joli les discours sur l’humanisme, les lumières et tout ça, mais la révolution française a tout d’abord été déclenchée par une crise financière colossale.
Vers les années 1770/80, 80 % des recettes de l’Etat étaient consacrées au service de la dette et les tentatives de réforme fiscale rencontraient une opposition unanime, y compris celle de la noblesse.
Autrement dit, les premiers qui ont laissé tomber Louis XVI, ce sont les nobles..
.. Qui, en outre, n’avaient toujours pas digéré que Louis XIV les transforme en ornements animés pour sa cour de Versailles.
Alors les grandes idées philosophiques, hein.. Face à “l’argent des mes sous”, comme dit un humoriste dont je ne me rappelle plus le nom, les grands idées philosophiques ne pèsent pas très lourd.
Vive l’Empereur!
Je parle de Gaius Caligula bien sur..
M dit
Et vive Robespierre par la même occasion…
M le franchouillard dit
Vive Nina!
barry dit
L’absence de capital culturel au sein de populations fragilisées a plus à y voir que ce que vous appelez islamo-fascisme.
L’enjeu? L’école et la famille.
barry dit
N’IMPORTE QUOI! Nina, vous blaguez ou quoi? Comment peut-on manquer à ce point d’esprit critique? De un; des livres sur l’histoire de l’esclavage dans le monde musulman, vous en trouvez quand vous voulez (j’ai réfléchi une seconde pour me souvenir d’un des miens, aux éditions al-Bouraq).
De deux; voilà qu’apparaît maintenant le terme d’Islamo-fascisme, après le fondamentalisme Musulman (avec majuscule, ça fait plus peur encore), le radicalisme, l’extrémisme et le terrorisme, blablabla. Connaissez-vous un ouvrage SCIENTIFIQUE qui traite de l’islamo-fascisme, à l’intérieur même de nos frontières? Un ouvrage qui nous en apprendrait plus sur ce néologisme, dont on attend encore la définition. Je le lirais bien volontiers…
Chris du Fier dit
Quoi !… Le culte de la révolution est mort ?
Je n’en crois pas un mot…
Il n’ y a qu’ à lire les posts hystériques sur Rue89 et Marianne au sujet du Pape en particulier et de notre religion en général, pour se rendre compte que bête immonde qui a produit les pires massacres au monde, et ce en l’ espace d’ à peine un siècle, a toujours d’ horribles et hideux rejetons.. qui se dénomment eux-mêmes défenseurs de la laïcité !…
Le communisme, le nazisme, le fascisme socialiste, et leurs petits post IIème GM sont tous issus, dans leurs réflexions premières, des idées néfastes de la révolution française et ont été constitués par des athées et des adeptes des fausses idoles.
Les mêmes d’ailleurs qui n’ont pas hésité – sans honte – de faire appel à Dieu et à leurs religions lorsque les armes commençaient à leur être défavorables -retour des aumôniers dans les unités de l’ armée française aprés 1916, le Got mint Uns remis sur les manches des SS aprés Stalingrad, cloches remises sur les basiliques pour sauver la Sainte Russie lorsque la Wehrmacht était aux portes de Moscou , etc..
Il n’ y a encore qu’ en France, et malheureusement encore dans l’ éducation nationale où nous retrouvons des attardés du trotskisme et de ces fausses religions.
La notre est toujours là depuis 2008 ans…
Nina dit
“Les romantiques, eux, vont puiser dans le Moyen Age des arguments contre la Révolution française”.
Voilà les vrais tueurs de la Révolution…et c’est tant mieux.
Vous dites : “Mais aujourd’hui que la démocratie n’a plus à combattre ni Ancien Régime ni communisme, l’Histoire a perdu ce qui avait été sa raison d’être.”
Il y a cependant un autre combat qui met du temps à émerger dans les démocraties : l’islamo-fascisme.
La bien-pensance occulte cette déferlante djihadiste qui pourtant utilise les mêmes moyens pour miner de l’intérieur une République de plus en plus accommodante pour ses nouveaux électeurs.
De plus, dès qu’un historien ne rentre pas dans les schémas habituels de nos sociétés tolérantes, il est conspué, dénigré, traité de raciste.
Voyez ce qui est arrivé à Pétré-Grenouilleau lorsqu’il a parlé de l’esclavage intra-africain et arabo-musulman…Quel tollé !
Mais il y va des historiens comme des écrivains : y en qui en ont…