Le crépuscule des ambassades
Ne m’appelez plus Excellence…
Publié le 29 juillet 2010 à 12:21 dans Monde

Ceux qui pensent toujours que la vie dans nos ambassades à l’étranger ressemble à l’impayable pub télé vantant naguère les qualités gustatives et diplomatiques des chocolats Ferrero-Rocher vont être déçus. En ces temps de vaches maigres, il est tentant d’opérer des coupes claires dans une administration, celle des Affaires étrangères, où les effets électoraux produits par ces mesures d’économies seront négligeables. Lorsque, de surcroît, le ministre en fonction au Quai d’Orsay ne dispose pas d’une force de frappe politique et parlementaire lui permettant de limiter les dégâts, comme c’est le cas actuellement avec un Bernard Kouchner en fin de parcours, Bercy s’en donne à cœur joie. Au sens propre et figuré, car les « épiciers » des Finances ont toujours éprouvé des sentiments pour le moins mitigés envers les « aristos » du Quai, soupçonnés de mener aux frais de l’Etat une vie aussi oisive que dispendieuse dans des résidences de luxe.
Les gens de Bercy sont d’ailleurs de gros jaloux doublés d’hypocrites, car leurs fonctionnaires détachés dans les postes d’expansion économique à travers le monde disposent d’indemnités et d’avantages divers tout à fait comparables, et parfois supérieurs à ceux du personnel diplomatique…
Même le « soft power » exige plus que de belles paroles
Pour plus de détails sur ce qui se mijote dans les arrière-cuisines des salons dorés, on pourra se reporter à l’excellent livre Les Diplomates, du journaliste Franck Renaud, que l’on complètera pour le fun par la lecture de la BD Quai d’Orsay. Le premier s’efforce de montrer se qui se passe derrière le décor et le langage codé de la diplomatie à la française. Le second est une désopilante chronique des hautes sphères ministérielles à l’époque où Galouzeau de Villepin brillait de ses mille feux, tantôt Pardailhan, tantôt Don Quichotte, mais toujours le nez fendant l’air et citant Héraclite. Comme le scénario de cette BD a été conçu, (sous couvert d’un pseudonyme) par un ancien membre de son cabinet, chargé de l’élaboration du « langage » de la diplomatie villepinienne, ceux qui connaissent un peu la question trouveront là ce parfum d’authenticité qui renforce la satire.
En fait, une grande partie de la misère de notre service diplomatique est la conséquence de l’incapacité des gouvernements qui se sont succédés depuis les années 1990, période du dernier grand bouleversement géopolitique mondial, à trancher la question de la taille et de la fonction de notre réseau diplomatique. Est-il encore raisonnable, étant donné le poids politique et économique de la France du XXIe siècle de maintenir ce maillage serré de 160 postes diplomatiques permanents sur les 192 pays adhérant à l’ONU ? Ce réseau est le deuxième du monde après celui des Etats-Unis, et plus important que ceux de pays plus riches comme l’Allemagne ou le Japon. Quand on précise que le budget alloué à l’action diplomatique française représente 0,11 % du PIB national, contre 0,20 % au Royaume-Uni et 0,14 % en Allemagne pour des réseaux moins denses, on ne peut qu’être d’accord avec l’essayiste et haut fonctionnaire Nicolas Tenzer qui écrit : « Nous n’avons pas de stratégie de projection de nos capacités sur le plan international parce que cela fait bien longtemps que nous n’avons plus de stratégie internationale tout court. Non seulement nous nous reposons souvent sur une gloire ancienne, largement exagérée sinon imméritée, mais nous faisons mine de croire que la posture et l’emphase du verbe peuvent remplacer l’intendance.1 » Même ce « soft power », cette diplomatie d’influence douce que l’on voudrait substituer au « hard power » du brutal rapport de force (on peut toujours rêver !) exige plus que des belles paroles : un réseau culturel performant et unifié, une action économique extérieure dynamique et inventive, une aide au développement qui ne finisse pas dans la poche des potentats corrompus.
Sur ces affaires les langues commencent à se délier, plaçant enfin notre diplomatie au centre du débat public. Ainsi, Jean-Christophe Rufin, ancien ambassadeur au Sénégal déplore-t-il la dépossession du Quai d’Orsay des affaires africaines, traitées directement à l’Elysée par les conseillers du président de la République, eux-mêmes informés et influencés par des « hommes de l’ombre » comme l’avocat libanais Robert Bourgi…
Les limites de la diplomatie du reblochon
Notre ambassadeur à Londres, l’excellent Maurice Gourdault-Montagne, dit MGM, ex-sherpa de Jacques Chirac pour les sommets internationaux, a bien de la chance. Il peut compenser la réduction des crédits alloués aux festivités du 14 juillet dans sa résidence de la capitale du Royaume-Uni en « taxant » les vignerons savoyards de 450 bouteilles de leurs divers crus. Il leur fait miroiter les avantages qu’ils peuvent retirer de cette exposition devant l’élite de la société londonienne, qui ne manquera pas de faire la promotion de l’Apremont, du Chignin ou de la Mondeuse dans les restaurants chics de Chelsea ou Kensington. Les Savoyards commencent par rechigner, mais au final ils envoient leurs bouteilles à Maurice comme on prend un ticket de Loto. Mais il est douteux que son collègue en poste dans un pays à PIB par tête misérable puisse ainsi solliciter la générosité intéressée des producteurs de Champagne ou de reblochon fermier au lait cru.
Un nouvel élément vient embrouiller encore cet écheveau diplomatique : la création, annoncée fin juillet, de ce fameux service diplomatique de l’Union européenne, dirigé par la Haute représentante de l’UE pour les affaires extérieures Catherine Ashton, baronne travailliste de son état. Cette usine à gaz, censée mettre en œuvre une politique étrangère commune des 27, dont on a du mal à discerner la moindre substance quand on ne s’appelle pas Bernard Guetta, va employer quelque 8 000 fonctionnaires, pour l’essentiel puisés dans les divers services de la commission en charge de l’international. Il va de plus se voir affecter, à hauteur de 30 % de ses effectifs, des diplomates détachés par les divers pays de l’UE. Comme les plus puissants d’entre eux, notamment l’Allemagne, la France et le Royaume Uni n’entendent pas se laisser déposséder de leur autonomie diplomatique par Bruxelles, ils ont décidé d’affecter des ambassadeurs de haut vol à la direction de ce service. La France pousse son ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, au poste clé de secrétaire général du machin ashtonien. Ce diplomate unanimement respecté – il fut directeur de cabinet du socialiste Védrine et de l’UMP Villepin (bien traité, d’ailleurs dans la BD citée plus haut) va devoir utiliser son talent à faire en sorte que la machine européenne ne vienne pas piétiner les plates-bandes de notre bonne vieille diplomatie hexagonale. Comme ses collègues allemands, britanniques ou espagnols auront le même souci, il y a gros à parier que ce service aura comme principale utilité d’assurer une présence collective des « petits » pays de l’UE dans des régions où ils n’avaient pas les moyens d’entretenir une légation…
Dans quelques mois devrait se dérouler devant le tribunal correctionnel de Paris le procès de deux anciens hauts diplomates présumés ripoux, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée, accusés de s’être gavé de pétrole offert à eux par feu Saddam Hussein pour leur aide dans le contournement du programme « pétrole contre nourriture » établi par l’ONU dans le cadre des sanctions contre l’Irak après la première guerre du Golfe.
« Pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli », nous apprend la vieille sagesse du Quai, qui n’avait pas prévu que l’intelligence énarchique de quelques diplomates pourrait se manifester dans leur habileté à se remplir les poches en se référant, noblesse oblige, au précédent de l’indépassable Talleyrand.
- Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, (Grasset). ↩
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L'auteur
Luc Rosenzweig est journaliste.
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Porc dit
Saint-John Perse, faut aimer. Claudel passe pour soporifique. Segalen, qui était médecin militaire, le rencontra en Chine, et jugea qu’il avait une poignée de main de faux-cul.
Un lointain collatéral de Brantôme, ancien ambassadeur et membre de l’Académie française, se vit demander, par Bordas, une préface aux “Femmes galantes”; ce qu’il fit. Cette préface est savoureuse, car le comte d’Haussonville avoua qu’il avait découvert l’œuvre pour la circonstance, car les diplomates étaient gens, sinon sérieux, du moins graves.
Pram dit
Je cite :
«En second lieu cette présence française dans le monde est un investissement de première grandeur pour l’Union Européenne future lorsque cette dernière sera devenue une vraie union politique. C’est du long terme, oui, mais cessons d’avoir une vue trop courte.»
Dans ce cas il faudra donc s’assurer que cette magnifique présence française se fera alors en anglais pour mieux et bien représenter l’Europe. Je vois déjà ce spectacle : Un fonctionnaire consulaire français parlant en anglais à un Russe qui n’y comprend goutte, lequel désire obtenir un visa polonais : Kafka et Ubu roi.
Sérieusement les citoyens des pays acceptant de confier leur représentations diplomatiques et consulaires au SEAE de l’UE peuvent-ils raisonnablement s’attendre à recevoir des services autrement que dans la langue “de facto” de la bureaucratie européenne : l’anglo-ricain ? Ce sera pour eux, comme pour beaucoup de Québécois, toujours incapables d’avoir une communication de nombreux services consulaires canadiens autrement que dans la véritable langue officielle : l’anglais…
Décidément, il y en a qui rêvent vraiment à cette Autriche-Hongrie puissance 3.
Impat1 dit
Il ne m’apparaît pas que la politique étrangère de la France, au niveau du MAE pendant l’entre deux guerres mérite de lourds reproches. Je n’en dirais pas autant de la stratégie générale au niveau Présidence du Conseil (clauses du traité de Versailles, évacuation de la Sarre…) et encore moins de la désastreuse politique militaire (uniquement défensive).
jerome dit
@ Gerard
J’ai eu l’occasion il y a quelques annees d’aller au (tres beau) consulat de France a Jerusalem. C’etait un peu l’ambiance Beyrouth Ouest pendant la guerre la-bas, ils se comportaient comme s’ils etaient assieges avec les barbares a leurs portes. On sentait les fonctionnaires tres hostiles aux Francais, tous juifs et generalement Israeliens d’adoption, qu’ils devaient traiter. Par contre le consulat de Tel Aviv, ambiance rigoureusement differente, certes c’etait l’horreur de l’administration a la francaise mais l’atmosphere etait sympathique.
Rotil dit
…sCoop…
Rotil dit
gerard,
Voyons, mais vous stigmatisez, là !
Rackam, j’y pars bientôt… Ce n’est plus un soop.
Guillaume_rc dit
@ nadia
je ne sais pas si “aucun ministère n’a eu d’aussi beaux enfants”, mais le résultat de la politique étrangère de la France pendant l’entre-deux guerres, lui, est franchement pathétique.
rackam dit
nadia, script-girl à la MGM fait son casting de rêve…
nadia comaneci dit
Sans oublier Philippe Berthelot, l’âme du Quai, celui a qui a fait la politique étrangère de la France pendant l’entre deux-guerres et aussi les carrières de Paul Claudel, Saint-John Perse, Jean Giraudoux et Paul Morand parce qu’il aimait les écrivains. La liste est longue. Aucun ministère n’a eu d’aussi beaux enfants.
gerard dit
Il y a au moins une représentation diplomatique qui, grâce à Dieu serais-je tenté de dire, ne manque de rien : le consulat de France à Jérusalem, ambassade de France en Palestine. Pas de restriction de budget pour l’organisation de congrès de “reflexion” sur le sionisme où est invitée la fine fleur de la judéophobie arabe. Elle ne manque pas de fonds non plus pour financer des films de la propagande palestinienne avec comédiens payés, films naguère présentés par France 3 comme des informations.Elle est d’ailleurs chargée de transmettre les menaces du Hamas à “l’ occupant” israélien de Gaza. Elle finance, en complément de l’union européenne les “livres scolaires” , manuels de formation à l’antijudaïsme et à la gloire du négationnisme. Sans compter les multiples programmes d’aide alimentaire que le Hamas ne distribue pas pour appitoyer la fameuse “communauté internationale”.
Il faut dire que dans ce consulat on pratique depuis longtemps un humour bien de chez nous.Avant la Guerre des 6 jours, ce consulat situé en zone jordanienne avait un attaché culturel, dont le plaisir, monument d’humour, était de diffuser à plein hauts parleurs des chants nazis destinés aux rescapés de la shoah qui se trouvaient à quelques dizaines de mètres.Il ne fut jamais inquiété par le Consul. Peut-être celui-ci goûtait-il lui aussi le sel de cette poésie et en plus cela devait tellement faire plaisir à ses maîtres de la région.
Porc dit
Chateaubriand fut consul à Sion.
Porc dit
Au Quai, il y a eu Claudel, Giraudoux, Morand et même Peyrefite, sans parler du papa du comte Jean d’Ormesson, et je peut-être de son tonton, que Léon Daudet avait baptisé Vladimir d’Endormesson.
Au bout du Quai, les retraités des postes.
rackam dit
Rotil,
impat va vous prier d’aller voir à Sion s’il y est!
Envoyez-nous une carte postale, sans sa photo, please!
Rotil dit
Impat1,
“les erreurs de simple inattention “… sont des moment involontaires d’attention ?
Houlà ! Bon, je ressors !
Impat1 dit
Le maintien de notre réseau d’ambassades constitue une force de frappe, qu’on peut rapprocher de notre force nucléaire. Elle ne sert à rien pour demain matin, mais elle est essentielle pour notre survie à terme.
De plus la force nucléaire, comme la force diplomatique, est une mesure conservatoire pour la future Europe Unie. C’est la seule de l’Union à être indépendante. (la capacité nucléaire militaire britannique ne l’est pas).
Minos dit
Alpin dit :
29 juillet 2010 à 14:35
Vous êtes dyslexique? Salauds de profs!!!
Impat1 dit
Bon, ce n’était qu’une sieste, il est réveillé.
Impat1 dit
Oui, et le stylo de Rackam a dû s’assécher de désespoir. Trop peu de fautes, et peindre Cameron en diable, c’est trop.
rackam dit
nadia, impat, alpin,
prenez vos cahiers, lissez vos blouses, taillez vos crayons, leçon d’orthographe!
Gris sel, salut à toi nordiste, tu te baignes en combinaison polaire?
Gare aux phoques!
Gris sel dit
@ alpin, il y a des gris plus tendre que d’autre… et des gris de nuances infinis qui forme le ciel et la me, le sabl et la brume le matin sur la baie de somme d’où je revient fureter sur causeur, profitant d’un cyber café. Salut à tous, à rackam en particulier s’il est encore là.