Mes amis, oubliez tous les romans de la rentrée littéraire 2011 ! Allez, sans hésiter, à l’essentiel et au meilleur ! Lisez sans plus tarder Les lumières du ciel d’Olivier Maulin. Partez à l’air libre. Là où remue encore la vie. Vers la joie. En route !

Tous les romans de Maulin sont des voyages imprévisibles, burlesques et foireux : qu’il s’agisse d’En attendant le roi du monde (2006), des Evangiles du lac (2008) ou de Petit monarque et catacombes (2009) (gloire à toi, inoubliable Bois-Bois !). À chaque fois, Maulin vous fait traverser sur les chapeaux de roues une multitude d’espaces géographiques, sociaux, existentiels, dont chacun est décrit avec le même humour, le même amour, la même minutie. Et à chaque fois, comme chez Manchette, il y a là, inexplicablement, saisi sur la page, le mouvement même de la vie.

Les romans de Maulin sont de magiques pièges à cons. Ils commencent sans tambours ni trompettes, dans la plus humble et éberluante simplicité. Maulin est un prestidigitateur romanesque qui dissimule avec la dernière rouerie la finesse extrême de son art, sa profondeur politique et historique, son ampleur métaphysique et spirituelle. Et comme un con, vous vous dites : Bon, ça se lit tout seul, d’accord. C’est très agréable à lire. C’est du roman populaire bien foutu, honnête mais pas très raffiné. Ça pisse dru, OK, mais ça va pas pisser très loin. Avec Maulin, les canards à trois pattes n’ont pas de soucis à se faire pour leurs guibolles.

En puis voilà, vous êtes embarqués. Maulin fait comme le réel : il exagère. Tout ça devient décidément de plus en plus savoureux et étrange. C’était très marrant, mais voilà que ça devient absolument hilarant. Vous écoutez pérorer son petit peuple romanesque de minables, de ratés, de fainéants, de menteurs et de salopards. Et vous vous apercevez soudain que vous les aimez tous sans exception. Que tous ces fous, ces crétins, ces roublards et ces lâches en savent plus long sur votre âme et sur l’existence que les savants et les philosophes.
Et lentement, très lentement, par touches délicates, infiniment discrètes, vous vous apercevez que, pendant que vous vous marrez, ces putains de clodos célestes sont en train d’allumer subrepticement dans votre cœur Les lumières du ciel. Ces pochtrons miteux vous montent sur le ventre comme des rustres. Et vous sentez en vous quelque chose de rayonnant. Des lumières fragiles qui se répondent. Quelque chose de trop doux, qui vous donne envie de chialer. C’est que leurs discussions ineptes et magnifiques sont un feu de joie qui consume toute la saloperie moderne. C’est qu’ils sont en train de brûler toute la laideur du monde.

Maulin vous faisait marcher sur une montagne réaliste de détritus modernes et vous n’avez pas remarqué que des brèches microscopiques s’ouvraient lentement entre les immondices. Vous n’avez pas vu que là, dans ces interstices, à nouveau, on pourrait vivre. Avançant d’un pas brutal et aveugle, vous n’avez pas soupçonné les myriades de fleurs minuscules et presque invisibles, délicates et gracieuses, qui poussaient dans ces brèches de liberté. Ces fleurs ne vont pourtant cesser de grandir et d’envahir l’espace du roman, le réalisme se métamorphosant insensiblement en féérie burlesque.
Oui, vous avez vu scintiller des lumières dans les cœurs des dégueulasses. Vous avez appris la sagesse de la bouche des fous. Vous avez vu ces lucioles, ci et là, s’allumer et disparaître, puis se rallumer parfois toutes ensemble. Vous avez vu le monde moderne s’ébrécher et s’effondrer sous les valeureux assauts des gueux. Vous avez vu les fleurs de la grâce pousser dans l’humus le plus trivial. Vous avez senti dans vos cœurs l’invisible remontée du Moyen-Âge, la brûlure du merveilleux chrétien, la morsure du merveilleux païen.

Les lumières du ciel lanceront d’abord à vos trousses un hippopotame écumant de colère. Vous y apprendrez ensuite à faire la différence entre un nordmann et un épicéa et à vendre les « sapins hallal » à la pelle. Si vous vous sentez toujours bien dans la peau de Paul-Emile Bramont, le narrateur de cette folle épopée, vous aurez droit ensuite à une rencontre du troisième type avec le chirurgien que vous cocufiez et vous n’hésiterez pas à lui proposer l’affaire du siècle. Et puis, quand même, puisque tout le monde à Paris a maintenant envie de vous tuer, il sera temps de prendre vraiment le large. Alors, comme par hasard, vous arriverez à Jérusalem.

Les trois séquences les plus éblouissantes des Lumières du ciel ? L’arrivée à Jérusalem, dans une douce, envoûtante, bucolique et fraternelle communauté anticapitaliste et antimoderne (salut à toi, Anakin, auprès de qui Wilhelm Reich est un homme d’un cartésianisme étriqué !). La rencontre, ensuite, un pas au-delà, avec le prince de la radicalité antimoderne, le Natoufien en personne, chasseur-cueilleur de son état et adversaire impitoyable de la barbarie que représentent à ses yeux l’élevage et l’agriculture, vivant dans une grotte avec sa colossale et tyrannique épouse. La troisième scène la plus magistrale enfin, dont l’horreur et la profondeur eussent fait les délices de Philippe Muray, est celle où le narrateur et son ami Momo découvrent à Nice le monde terrifiant du troisième âge hyperfestif et tombent entre les griffes de Miss Amandine et de Madame Belatoff, deux octogénaires liftées et libidineuses. Il faut bien aussi que par moments vacillent Les lumières du ciel.

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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