Depuis que l’on a décidé que dix-huit Suédois devaient se réunir chaque année à Stockholm pour faire autre chose que diriger le conseil d’administration d’Ikea et déposer sur les épaules d’un écrivain qui n’avait rien demandé un prix qui a fait chavirer bien des têtes, la France s’est taillée la part du lion. Pas moins de quatorze prix Nobel placent le pays à la tête du palmarès de ce que Goethe désigna le premier sous le nom de Weltliteratur (littérature mondiale) et qu’Etiemble passa sa vie à théoriser sans toutefois jamais, de son propre aveu, y parvenir.

Ne poussons pourtant pas trop vite de cocorico. Les jeux pourraient bien être pipés d’entrée. Pour trois raisons au moins. La première est que la Svenska Akademien, fondée par Gustave III, est calquée sur le modèle de l’Académie française, dont le fort n’est pas la littérature mais le dictionnaire – cela relativiserait bien des choses si l’Académie suédoise ne comptait dans ses rangs serrés un écrivain comme Torgny Lindgren, auquel il ne sera jamais accordé de Nobel puisque c’est lui qui malheureusement les accorde. La deuxième raison est que l’affaire du Nobel commence comme l’histoire de France : avec un vase cassé – ce n’était certes pas celui de Clovis, mais le non moins célèbre Vase brisé de Sully Prudhomme, premier prix Nobel de littérature[1. Enfants des écoles, laissez Guy Môquet en paix et ânonnez après moi :
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.]. Enfin, Pierre Lepape nous l’a rappelé dans un remarquable essai, la France demeure, par-dessus tout, le pays de la littérature[2. Pierre Lepape, Le pays de la littérature, Grasset, 2003. Entre nous, Lepape a toujours raison : cela s’appelle le dogme de l’infaillibilité pontificale.]. Comme l’Israël biblique a été choisie par Dieu pour connaître Son dessein, la France aurait été élue de la littérature pour l’accomplir et la parfaire. Dès lors que naît la langue française, lorsque Charles le Chauve et Louis le Germanique se prêtent serment d’assistance mutuelle en février 842 à Strasbourg, tout ce qui est politique devient, dès lors, littéraire et tout ce qui est littéraire devient politique.

Quel pays autre que la France aura vu sa représentation nationale se disputer sur les écrits d’un philosophe jusqu’à en venir aux poings ? Depuis le transfert des cendres de Jean-Jacques au Panthéon en 1794 jusqu’au tout début de la Grande Guerre, c’est-à-dire tout au long du XIXe siècle, le monde politique français s’écharpe à rythme régulier pour savoir si l’auteur du Contrat social est, comme l’affirmait Lakanal, l’inspirateur de la Révolution. La classe politique française est sens dessus dessous : on voit des hommes de droite se rallier à la gauche jacobine pour défendre Rousseau, tandis que Jaurès n’a aucun mot assez dur pour le condamner. Oui, la littérature est en France un sujet politique, tout comme la politique est un sujet littéraire. Sujets passionnants pour lesquels il n’est jamais de baïonnettes assez aiguisées.

Mais tout cela ne s’entend que si l’on adopte le point de vue romantique : tout ce qui est politique est littéraire, tout ce qui est littéraire doit être politique – accommodation de la formule par laquelle Robespierre inventa, selon Arendt, le totalitarisme : « Tout ce qui est moral est politique, tout ce qui est politique doit être moral. » De la même manière que la France a appris à faire correctement la Révolution et la Terreur au reste du monde, elle lui a appris ce qu’était la littérature. Une longue lignée court depuis 1789 pour jalonner l’histoire du monde : 1917, 1933, 1949… Moscou, Berlin, Pékin, leur héritage – n’en déplaise au René Char des Cahiers d’hypnos – est précédé d’un testament complété de multiples codicilles. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, les écrivains français soient les chouchous du Nobel de littérature.

Seulement, les Académiciens suédois ne sont pas romantiques. Le pays est pacifique au point de ne pas avoir fait la guerre depuis 1814. Face aux choses du monde, il exhibe depuis près de deux cents ans une neutralité qui siérait à tout citoyen helvétique. Et si l’on regarde de près la liste des quatorze Nobel français depuis 1901, on a devant soi un tableau assez fidèle du principe qui guide l’Académie suédoise : ce que Hannah Arendt appelait dans La Condition de l’homme moderne, la vita contemplativa, une manière de dégagement et d’abstention, de retrait et de neutralité. Dans tout le XXe siècle, qui fut le siècle de la vita activa, les Nobel choisirent Sully Prudhomme, Frédéric Mistral, Romain Rolland, Anatole France, Henri Bergson, Roger Martin du Gard, André Gide, François Mauriac, Albert Camus, Saint-John Perse, Claude Simon et Gao Xingjian. Aucun de ces écrivains ne peut être accusé d’activisme politique effréné ni même d’engagement public outrancier. Et même, en 1964, lorsque les Nobel désignent Jean-Paul Sartre comme lauréat, celui-ci refuse d’être « réifié » ou, si vous préférez, « rangé au magasin des accessoires ».

Qu’on regarde un peu le palmarès du prix Nobel de littérature de l’immédiate après-guerre. En 1945, l’Académie suédoise accorde le prix à Gabriela Mistral, diplomate, féministe et poétesse, quelqu’un en somme d’irréprochable mais d’un peu éloigné et de détaché des deux ou trois bricoles qui étaient advenues au monde civilisé au cours des précédentes années. En 1946, c’est Hermann Hesse qui, naturalisé suisse et immunisé par conséquent contre la deutsche Vergangenheit, est distingué. En 1947, c’est André Gide qui, malgré son Retour d’Urss, professe une foi en « l’intellectuel dégagé de l’actualité ». C’est qu’on préfère tenir,quand on est à la Svansken, Gide et Romain Rolland comme des apôtres du veule renoncement. Dans ces années-là, où tout se cristallisait, Malraux ou Gary étaient des écrivains potablement nobélisables. Le problème est qu’ils avaient – ou presque – porté les armes. La neutralité et le dégagement ne pardonnent pas.

En 2004, Elfriede Jelinek, qui reçoit le Nobel de littérature sans juger bon de se déplacer jusqu’à Stockholm pour le recevoir, envoie une cassette vidéo à l’Académie suédoise dans laquelle elle déclare : « Evidemment, en Autriche, on voudra exploiter l’honneur qui m’est fait, mais il faut rejeter cette forme de réclame. » Il n’y a pas ici à l’œuvre que la critique du provincialisme autrichien qui est la latitude des écrivains viennois depuis Thomas Bernhard. Il y a, surtout, le refus de la territorialisation, de la localisation, de la détermination national geographic de la littérature. L’idée que l’écrivain est apatride est somme toute assez française. Elle nous vient du Projet d’un traité sur l’histoire écrit en 1714 par Fénelon : « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays » et mise au goût du jour par Fustel de Coulanges en 1870. Cela étant, ce fut Mommsen – qui professait à peu de choses près la thèse inverse – qui reçut en 1902 le prix Nobel de littérature. Et pas Fustel. Mais il faut dire qu’à l’époque, après avoir célébré le génie de Sully Prudhomme, la neutre Académie suédoise cherchait un Allemand pour compenser.

Aujourd’hui, que penser de Jean-Marie Gustave Le Clézio ? Qu’il a un prénom trop long. Certes. Mais ce Nobel lui va comme un gant. Il est le prototype de l’écrivain post-moderne, entièrement dévoué à la littérature. Sa vèc, pour remployer l’expression de Jan Patočka[3. Jan Patočka, L’écrivain et son objet, traduit par Erika Abrams. Paris, POL, 1990.], c’est la littérature et rien d’autre. Il le fait bien. Excellemment même. Du Procès verbal à L’Africain, quelque chose se passe chez lui qui a rapport avec la question de la littérature, comme dirait mon vieux maître, Philippe Lacoue-Labarthe. N’empêche. N’empêche que nous avons deux écrivains en France qui ont des œuvres derrière eux (pardon pour les autres) : Le Clézio et Sollers.

Pourquoi Philippe Sollers n’aura jamais le prix Nobel de littérature ? Parce qu’il a l’heur de s’intéresser au reste du monde et à considérer que la littérature, quoi qu’il en dise et quoi qu’il s’en défende, reste, en France, un geste politique. Lorsque, dans Le Monde, il écrit un article comme on ne fait plus, justifiant le choix de Le Clézio par le rejet d’une France moisie à Vichy et pourrie à Moscou, il brûle, notre Philippe Sollers national. Il brûle. Mais il oublie Pékin.

Que saint Jürgen Habermas me pardonne si je cite un vil lecteur de Heidegger – quoi ! comment ose-t-il und so weiter ? –, mais le plus allemand et le plus heideggérien des philosophes qui soit, Peter Sloterdijk, s’étonne toujours lorsqu’il rend visite à des amis français que leur intérieur ressemble – ou tente de ressembler – à un musée. Et si nous avions en France l’idée de faire littérature et politique comme si nous vivions dans un musée ? Et si nous faisions comme si le romantisme politique était encore un genre littéraire ? Et si nous faisions comme si la France ne s’était pas retirée de la marche du monde ? Cela se peut – on le déplore. Mais hors les murs de ce musée imaginaire se trouve assurément, comme un prophète mal assuré, JMG Le Clézio.

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