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Le Ciel vu de la Terre

“Tree of Life” : l’évidence biblique

Publié le 05 juin 2011 à 10:56 dans Culture

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Ayant décidé de snober les classiques qui fondent sa propre culture, et notamment la Bible, la critique française est passée complètement à côté de Tree Of Life de Terence Malick. Bien que le personnage qui crève littéralement l’écran s’appelle Dieu, je n’ai en effet pratiquement rien lu évoquant sa présence de bout en bout du film[Seuls La Croix et Valeurs Actuelles ont su témoigner de la nature chrétienne de Tree of life.].

Une blague raconte qu’un jour un jeune homme rendit visite à un rabbin en se présentant comme un libre penseur.
– Avez-vous étudié la Bible avec attention ? demande le rabbin
– Non, répond le libre-penseur.
– Alors vous n’êtes pas un libre-penseur, mais un ignorant.

L’égarement interprétatif de la quasi-totalité des média me rappelle la désinvolture du libre-penseur de la blague. Ce refus de voir que Tree of life est fondamentalement, viscéralement et uniquement chrétien, incite à établir un constat de mort cérébrale des sphères prétendument cultivées1.

Avec ou sans Dieu

Visiblement, pas un journaliste sortant de la projection n’a ouvert le Livre de Job pour comprendre autour de qu(o)i s’articule l’œuvre de Malick. Rien d’étonnant quand on se souvient des commentaires enthousiastes à propos des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Pour parler des moines de Tibéhirine, les cinéphiles autorisés avaient réussi le tour de force d’évoquer le “dialogue des cultures”, la “tolérance” et le “message humaniste” du film sans prononcer ou presque le mot “catholique” ! Dieu pardonnera leurs offenses.

Personne n’a remarqué non plus que Malick était le réjouissant anti-Arthus-Bertrand dont nous avons furieusement besoin en 2011. Car ce qu’il filme, ce n’est pas la Nature, mais la Création. Malick n’immortalise pas “la Terre vue du ciel”, mais “le Ciel vu de la Terre”. Il ne rend pas hommage à la moderne-écolo Gaïa mais au Tout-Puissant !

Exit le New Age et le voyage astral, on ne verra ni ovnis ni métaphysique horlogère. Seule la fascination de l’infini paysage cosmique est offerte à notre intelligence. Peu à peu, nous réalisons que notre âme est une question pour elle-même. On est loin de l’animisme d’Avatar.

Père et Mère universels

Brad Pitt traçant dans l’herbe la limite de son empire familial ne peut pas ne pas évoquer règlement intérieur du Jardin d’Éden que Yahvé dicte à Adam. Le domaine du Père est évidemment le souverain Bien, empli de la vraie vie et de la vraie joie, où le mensonge n’a sa pas place. Hors du Jardin dans lequel est planté l’arbre qui témoignera du pacte familial, on s’expose inévitablement au risque de l’expérience du Mal. Brad Pitt incarne le Père universel veillant jalousement sur le couronnement réel de sa création. Ses enfants sont appelés à l’éternelle conquête de leur propre devenir. L’ancrage spatio-temporel de l’intrigue importe peu. Par la contingence flagrante du contexte, Malick donne le sens de l’universel au particulier. La famille devient synonyme d’humanité, le scénario est une allégorie de la grande Histoire. Raison pour laquelle les personnages du film sont à peine nommés.

Au Père appartiennent la Loi et l’art de la discipline. Voie du labeur, voie de la nature, voie de la violence d’exister, voie des combats perpétuels. À la Mère, nimbée de soleil lorsqu’elle apparaît dans le champ, reviennent le confort de la maison, la chaleur du foyer, le pardon, le pardon encore, le pardon toujours. Bref, la solaire grâce qui rédime dans le silence de la charité. Grâce, toujours, dans ses pieds de danseuse son regard lumineux et la bonté aveugle qu’elle distribue en désaltérant des bandits.

La leçon du livre de Job

Le Livre de Job, explicitement mentionné, plane sur le film. Le sort s’acharne sans raison, la mort frappe au hasard, illustrant l’apparente injustice des choses d’ici-bas. Pourquoi tel enfant périt-il dans la noyade ? “Etait-il mauvais ?” Pourquoi ces pauvres, ces infirmes ? Sont-ils punis par la justice divine ? Le Mal est-il puni par la mort ? “Pourquoi les méchants restent-ils en vie, vieillissent-ils et accroissent-ils leur puissance ?” (Job 21,7). Tree Of Life ne cesse de questionner notre éloignement du jardin, au sein duquel nul malheur n’était concevable.

La sortie du jardin, c’est notre entrée dans l’Histoire. Malgré son cortège de douleurs, de hasards et d’apparentes fatalités, elle ne doit pas nous dissuader d’avoir confiance et d’aimer Dieu. Même si, comme Job, on tend un poing vengeur vers le ciel pour lui réclamer des comptes, voire le défier quand il a le dos tourné.

De la Création à l’eschatologie

Deux arts traversent le film. La musique, tout d’abord, que le Père révère et dont il veut transmettre le goût si noble et si exigeant. Au second plan, l’architecture. On distingue çà et là des plans et des architectes, on déambule dans des buildings et des cités incroyablement graphiques. Comment ne pas y lire l’œuvre du Créateur par excellence, offerte à ses enfants comme un trésor à faire fructifier ? Là encore, il faut revenir à Job : “Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ? Sur quel appui s’enfoncent ses socles ? Qui posa sa pierre angulaire, parmi le concert joyeux des étoiles du matin et des acclamations unanimes des fils de Dieu ?” (Job 38, 4-7).

De la Création, Malick nous ensuite fait passer à l’eschatologie. Le temps trouve son abolition finale dans l’accession à l’au-delà. Passage de la finitude des choses à leur initiale et souveraine éternité dans le sein de Dieu. Corps glorieux transfigurés, abolition des âges, visions de la Porte Étroite des Evangiles et du Christ lui-même. La conclusion du film entre en résonance avec son ouverture, l’arche d’alliance renvoyant à l’extrait liminaire de Job.

Tree Of Life règne souverainement au-dessus des incantations magiques modernes. Loin du paganisme écolo, du culte de l’homme, des animismes cool et du rousseauisme béat, il chante la Charité, la Foi et l’Espérance.


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  1. Autre hypothèse probable : ça leur arrache vraiment la gueule de prononcer le mot “chrétien” !
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  • 6 June 2011 à 13h58

    lisa dit

    Pardon, Roltil a raison, judeochrétien plutôt.

  • 6 June 2011 à 13h57

    lisa dit

    Tsss tsss, il y a aussi Famille Chrétienne qui a vu le côté catho !
    je cherche le lien, si il y a.

  • 5 June 2011 à 21h40

    RotilBis dit

    “(…) viscéralement et uniquement chrétien.”

    Cette expression m’a frappé, après votre introduction avec le rabbin, et le fait que vous parlez du livre de Job.

    Pourriez-vous m’éclairer ?

    Sinon, très beau texte qui donne envie d’aller voir le film. Savez-vous si une projection est prévue à Ashkelon ?  

  • 5 June 2011 à 19h10

    Saul dit

    c’est Malick qui a fait “la ligne rouge” ?
    dans ce cas peut être aller voir Tree of life.

    pour ceux qui n’ont pas aimé ce film “la ligne rouge”, je vous recommande vivement de le revoir : moi même la première fois, j’ai eu en première impression que ce film était une vraie daube mais dans le même temps que j’avais loupé the truc qui fait que c’est un grand film.
    à la 2ème fois, j’ai eu la confirmation, ce film est tout simplement génial (Pirate, Isa, louez le, volez le etc mais rematez le une fois de plus, vous verrez…)

    • 5 June 2011 à 23h20

      pirate dit

      Non, non, je vous jure, je m’y suis repris à deux fois, et franchement je m’emmerde. Je ne sais pas si c’est un film sur des hommes en guerre ou des gus en kaki qui sont couchés dans l’herbe.

  • 5 June 2011 à 18h35

    isa dit

    Tree, grrrr…

  • 5 June 2011 à 18h34

    pathologique dit

    Hello, ai vu Tree of life et suis ressortie – fin du film – complètement démontée. Ce que j’ai compris c’est que le frère aîné revient sur son enfance, et tente, devenu adulte de continuer à avoir une relation avec ses parents alors que le jeune frère – guitariste – s’est suicidé… J’ai trouvé l’atmosphère particulièrement pesante, le scénario très faible, permettait tout au plus de supputer l’histoir ; la débauche d’esthétiques images “vues de la terre” accompagnées d’un choix éclectique de musique sacrée m’ont “gavée”. Franchement j’espérais autre chose.

  • 5 June 2011 à 18h34

    isa dit

    @Pirate:
    Je confonds tout décidémment.
    Qui m’a dit que c’était Malick?
    Je n’ai pas aimé la ligne rouge, mais three of life, si.
    Expliquer pourquoi l’on aime un film, je n’ai jamais su;
    Et je suis totalement anésthésiée par les bondieuseries, mais ce film m’a touché.

  • 5 June 2011 à 16h11

    pirate dit

    Bon j’ai le sentiment que la critique ici prèche plus qu’elle n’analyse. Malick m’ennuie profondément, et pourtant j’aime le cinéma contemplatif. La nature tel qu’il la filme n’est pas la nature, c’est une nature métaphysique, abstraite, théologique, chrétienne, qui ne me parle absolument pas. La ligne rouge était à ce sujet d’un ennui formidable. Je préférais toujours la vision contemplative d’un Kitano (Hana Bi par exemple) ou celle sauvage de Klimov (toute la partie dans la forêt de Come and See) ou crépusculaire des frères coen dans No country for old man. Ou, pour rentrer dans la métaphysique, celle de Piala dans Van Gogh. Malik a le regard protestant, dénué de la moindre sensualité. Je passe.

  • 5 June 2011 à 15h09

    Naif dit

    Le premier film de Malick que j’ai vu c’était la ligne rouge, film qui m’a semblé être un questionnement, religieux, sur l’humanité de l’homme et la perte du paradis. que le héros d’ailleurs retrouve à sa mort, ce qui au passage m’a bien fait rigoler: utiliser des aborigènes pour jouer le rôle de mélanésiens qui d’ailleurs aimaient à collectionner les têtes de leur ennemis ne manquait pas d’humour et d’angélisme gnangan, mais bon dans le contexte et les beauté des images ça pouvait passer.
    Le deuxième film que j’ai vu c’est le nouveau monde: alors là j’ai pas tenu plus de 10 ou 15 minutes tellement l’histoire était téléphoner entre les méchant blanc et les plus ou moins gentil indiens cela m’a rappeler le navet de Ridley Scott sur Christophe Colomb.
    Mais alors là pour ce troisième, je pense que je ne vais même pas aller au cinéma. Voir l’illustration du bien et du mal vu par un philosophe cinéaste protestant. Non merçi j’ai le foie fragile et ce genre de cochonerie risque de me donner des ulcères. 

  • 5 June 2011 à 13h18

    rackam dit

    Bon, eh bien, après un tel article (ça c’est de la critique!) ne reste plus qu’à (re)lire Job et filer au cinéma. Good shot, merci.

  • 5 June 2011 à 12h50

    Lady dit

    Quand je suis allée voir le film, la salle était pleine à craquer. Une heure et demie plus tard, ne restait plus que la moitié des spectateurs à peine distraits par ce mouvement et complètement “avalés” par le film. Ma voisine est partie en me donnant un coup de coude et en lâchant bien fort: “Encore un navet qui veut montrer une Amérique triomphante!”, les autres partaient en disant: Que c’est chiant!
    Je me suis dit qu’en effet, plus grand monde n’était capable de recevoir le langage (poétique, métaphysique) d’un converti!
    Le plus extraordinaire dans ce film c’est le chemin mental et spirituel parcouru par cet homme depuis son enfance jusqu’à l’âge d’homme au milieu de ses buildings. Après la haine, l’incompréhension, la souffrance et toutes les tentations que sont la violence, la perversité, la jalousie, la culpabilité qu’il a été capable d’éprouver au sein de sa famille, Il s’interroge, il médite pour finalement se rendre à l’amour et enfin sourire à la Vie et surtout découvrir sa capacité à aimer. Nous pensons, prions méditons avec lui.
    Une des plus belles images est la main qu’il pose, il n’est encore qu’un pré adolescent, sur l’épaule de son petit frère, (mort accidentellement, incarnation de la grâce), le visage transfiguré, libéré de toute trace de tristesse d’agressivité et de jalousie.
    Cette même main, il ira aussi la poser sur l’épaule de son Père qu’il a été capable de haïr.
    Le plus beau, c’est que le frère et le père reçoivent son regard et acceptent ce geste d’amour, pas besoin de paroles ni d’explication, l’amour est là, vécu, installé entre eux.
    T.Malick rend grâce à Dieu, nous éblouit, nous inonde de sa joie profonde et de son espérance.

  • 5 June 2011 à 11h54

    didier H dit

    Un film certainement à voir.
    Mais reste la question, cher ami, de ce dieu si puissant et si fragile – dont vous supposez l’existence – qui nous aurait laissé quitter ce jardin. On aurait pu s’éviter pas mal de déboires depuis quelques éons sans sa négligence. Nous étions si bien dans ce jardin! Et au nom de quoi je devrais faire fructifier sa création? Pourquoi devoir passer par le temps pour arriver dans l’Au-delà? Les dieux anciens ne m’en demandaient pas tant. Et surtout, ils nous ressemblent terriblement.
    NB: ceci dit votre texte est magnifique et il invite à se replonger dans l’art sacré, que ce film semble si bien perpétuer.

  • 5 June 2011 à 11h23

    isa dit

    Son dernier film avec Daniel Day-Lewis reposait déjà sur le questionnement de Dieu.
    Il me semblait qu’il y critiquait autant l’hypocrisie des évangélistes que celle des capitalistes (c’est le dernier film réellement magnifique que j’ai vu et revu, d’ailleurs);
    Je vais aller voir Three of life toute.
    Je verrai s’il me “fracasse” autant que” there where be blood;”

    • 5 June 2011 à 13h15

      rackam dit

      isa,
       deux questions amicales
      - ne sont-ce pas plutôt les évangéliques qui sont critiqués. Les évangélistes, les pauvres, sont morts depuis des millénaires. Deux pour être précis. 
      - “There will be blood” ne fracasse-t-il pas plus que ‘there where..”? 

      • 5 June 2011 à 16h53

        isa dit

        Oh que vous avez raison, i’m ashamed.

        J’ai beaucoup aimé le film que je viens de voir, je ne dirai plus quel est le titre.
        J’ai quand même préféré …le précédent.
        Et je n’aime pas du tout le Old des frères Cohen, ça c’est pour Pirate, et pour les autres qu’il a cité, inconnus au bataillon au niveau de mon inculture.

      • 5 June 2011 à 17h04

        pirate dit

        inculture qui se prolonge puisque there were be blood n’est pas un film de Terence Malick mais de Paul Thomas Anderson, auteur de l’excellent Magnolia (avec une performance exceptionnel de Tom Cruise en gourou moderne) et non moins excellent Boogies Night.Je vous conseille vivement Hana Bi, et très, très vivement Come and See qui est un absolu chef d’oeuvre, beaucoup plus qu’un film au demeurant, avec ceci tout de même comme avertissement : un film ultra violent et qui vous arrachera toutes les larmes de votre corps, croyez moi sur parole.

  • 5 June 2011 à 11h13

    skardanelli dit

    Après une pareille présentation, je ne peux qu’aller voir ce film. Votre texte est vraiment inspiré, il aurait gagné, je crois, à être un peu moins vindicatif, mais c’est votre choix. Bravo en tout cas !