Le cave se rebiffe à Pantruche | Causeur

Le cave se rebiffe à Pantruche

Série d’été “Un film, un livre” (6)

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
est journaliste et écrivain...

Publié le 21 août 2016 / Culture

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Bertrand Blier et Jean Gabin dans "Le cave se rebiffe" sorti en 1961.

Prenez un polar des années 50, bien noir, serré comme la guêpière d’une entraîneuse, tendance pègre montmartroise, le tout exécuté par le dramaturge de la Porte de la Chapelle, Albert Simonin himself, et passez-le à la moulinette du cinéma grand public ! Vous obtiendrez Le cave se rebiffe. Strike au box-office : presque 3 millions d’entrées dans les fouilles des producteurs en 1961. Une comédie policière réalisée par Gilles Grangier, avec Gabin, Blier et Biraud en têtes de gondole, où les bons mots fusent plus vite que le feu des colts.

L’équipe de choc (Audiard/Simonin), une fois de plus à la manœuvre, charge chaque réplique à bloc. Ces alchimistes du rire ne font pas dans le silence pesant ou l’introspection glaçante. Ils se laissent emporter par leur style gourmand, tantôt-boulevardier, tantôt-célinien. Une musique d’arrière-cour, populaire de prime abord, mais quand on tend l’oreille, on est happé par ce verbe puissant, cette rime riche, toutes ces références au monde d’avant, une manière d’échapper au réel et de crier son désespoir en faisant mine de se vanner. On les taxe de vulgaires amuseurs alors qu’ils sont pudiques à l’extrême. Ils s’inscrivent en cela dans la tradition des grands auteurs du répertoire. Ces deux spécimens du XIVème et XVIIIème arrondissement ont choisi la rue comme décor factice à leurs joutes oratoires. Leur argot côtoie le Littré sans barrière idéologique. A quatre mains, ils jouent une partition pleine de chausse-trappes, on croit voir des truands à l’écran et on se retrouve au Théâtre français. Quel plaisir d’écouter ces immenses acteurs réciter une langue aussi juteuse ! Si quelques fines gueules du 7ème art s’étranglent devant cet opéra-bouffe, les familles sont au Luna Park et ne regrettent pas d’avoir payé leur ticket. Du roman paru chez Gallimard en 1954, à vrai dire, il ne reste pas grand-chose. Max le Menteur, héros de la Trilogie (Touchez pas au grisbi !, Le cave et Grisbi or not Grisbi) a disparu.

La psychologie butée des personnages, le côté nihiliste de Simonin, la noirceur du milieu ont été volontairement effacés. L’adaptation a préféré retenir la farce et cette histoire de faux talbins. La légèreté prime toujours sur la vérité historique. Cependant, dans le livre, Simonin donne de très nombreuses indications sur les caractères mais aussi sur ce fameux claque tenu par le couple Bernard Blier et Ginette Leclerc. La truculence des descriptions et le lamento du proxo face à une taule désespérément vide sont irrésistibles. Marthe Richard est passée par là : « Dis, toi qu’as connu, c’était-il pas plus gai, le pas des greluches dans les couloirs, les airs de pick-up au salon, les coups de sonnette des michés, que ce silence ? » Grangier a puisé dans cet imaginaire-là. Par exemple, il calque sa caméra sur le portrait du Dabe (interprété par Gabin) et dépeint ainsi par Simonin : « Chez le Dabe, on devait avant tout se défier de la voix, séduisante à un point incroyable, et dont les victimes ne se comptaient plus dans tous les bleds où il avait traîné ses lattes. » Pour la cavette jouée par Martine Carol, tout est dit dans le roman : « Tout à fait vamp de quartier, de celles, je ne sais si vous voyez, qui éteignent les dettes du ménage, l’après-midi, de trois à six, le lundi, jour de fermeture des commerçants, en quelques coups de hanches. »

Le cave (Maurice Biraud) est croqué en trois lignes : « C’est le cave rageur, […] le pétardier viré de partout, qui fait chier tout le monde et s’étonne que personne le piffe… et qui se poivre encore avec ça ! Seulement, une main comme la sienne, on en compte pas dix à Paris, et il le sait. » Les seconds rôles, Franck Villard, milord des fortifs et Françoise Rosay, fantastique pourvoyeuse de papier monnaie donnent à ce long-métrage, un charme fou. Et ne perdons jamais à l’esprit, cet avertissement de l’auteur : « Le cave, c’est une race bien étrange. […] D’autant que vous en avez, dans le lot, qui mutent brusquement, qui tournent vicieux sans qu’on sache pourquoi ni comment. » Donc, méfiance !

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 26 Août 2016 à 19h07

      Schlemihl dit

      Le Dauphin : C’ est curieux que vous m’ ayez reconnu tout de suite .

      Jehanne la pucelle : On m’ avait fait de vous un portrait parlé .

      ( Bourges 1428 )

    • 26 Août 2016 à 11h49

      Schlemihl dit

      Le faux talbin , ça se fait dans le feutré ( Philippe IV le Bel , 1306 ) .

    • 25 Août 2016 à 14h24

      MGB dit

      Un film jouissif avec des acteurs, dialoguiste et réalisateur au sommet de leur art.
      Aujourd’hui, il y a autre chose, bien mais différent. Quand on regarde un de ces films, derrière les clichés sur une pègre très idéalisée, on voit aussi une autre France, de quand j’étais ado. Je suis pas loin de la regretter…

    • 22 Août 2016 à 16h34

      Donna se meurt dit

      Et dites-vous bien que dans la vie, ne pas reconnaître son talent, c’est favoriser la réussite des médiocres.

      Admettant qu’on soye cinq sur l’affaire. Cela rapporterait net combien à chacun ?
      Vingt ans de placard ! Les bénéfices ça se divise, la réclusion ça s’additionne !

      Pour une fois que je tiens un artiste de la Renaissance, je ne veux pas le paumer à cause d’une bévue ancillaire
      Une quoi ?
      Une connerie de ta bonniche !

      T’es là pour longtemps j’espère ?
      En principe non, mais tu sais dans les affaires on sait jamais. Tu t’déplaces pour trois semaines et pis tu peux rester vingt piges, ça s’est vu.

      Parce que j’aime autant vous dire que pour moi Monsieur Éric avec ses costards tissés en Écosse à Roubaix, ses boutons de manchettes en simili et ses pompes à l’italienne fabriquées à Grenoble, et ben c’est rien qu’un demi-sel. Et là, je parle juste question présentation. Parce que si je voulais me lancer dans la psychanalyse, j’ajouterais que c’est le roi des cons. Et encore les rois, ils arrivent à l’heure.

    • 21 Août 2016 à 11h00

      laborie dit

      Et Frankeur, ah…Frankeur!…..

      • 25 Août 2016 à 14h31

        MGB dit

        Frankeur, oui, un bon second rôle. Il joue bien, mais il manque de présence et de charisme.

    • 21 Août 2016 à 10h24

      Jean Louis dit

      “… écoute moi bien mon petit Robert, le bon Dieu t’a pourvu d’une main exceptionnelle; il aurait pu te créer honnête, il t’a même évité ça ! …”

      Du grand Audiard …

    • 21 Août 2016 à 8h21

      clark gable dit

      Il avait une belle vie le Gabin ( dans ses films en tout cas ) , suffisait qu`il hausse le ton et distribue quelques gifles pour que tout le monde obéisse en baissant la tète de surcroit !