Le bac ? Méritez-le !
Entretien avec Estéban Piard
Publié le 16 janvier 2012 à 17:30 dans Société
Mots-clés : bac, École, Estéban Piard, Méritez-le

Entre les murs
David Desgouilles. D’où vient cette idée de créer un collectif consacré à la refonte du bac ?
Estéban Piard1. Cette idée m’est venue pendant les épreuves du Baccalauréat, que j’ai passé l’an dernier. J’ai été effaré par les exigences demandées, bien loin de ce que devrait normalement être un niveau de fin de Terminale, d’autant plus que certains enseignants nous avaient donné des cours très pointus. J’ai pu alors constater la baisse grandissante de niveau dans l’Education Nationale.
Au lycée, vous étiez donc déjà sensible à la grande querelle sur l’Ecole ?
Effectivement, je lisais régulièrement des articles de Jean-Paul Brighelli, Natacha Polony, Claire Mazeron.
Je comprends mieux… Il ne s’agit pas de personnalités bienveillantes envers les politiques éducatives menées.
En effet. Je me suis donc dit qu’il était important de réagir, de montrer que certains refusaient cette baisse de niveau, cette infantilisation des lycéens et de tous les écoliers français.
Mais les écoliers sont justement des enfants et qui doivent écouter le Maître !
Certes, ils sont des enfants mais aussi des adultes, des citoyens, et des esprits en puissance. Le rôle de l’Ecole est notamment de les amener à cela. Le fait que ce soit justement un lycéen qui s’oppose à tout cela me semblait être un meilleur moyen de se faire entendre, de témoigner d’une réalité subie durant toutes ces années. C’est aussi peut-être pour cela que j’ai décidé d’entrer en classe préparatoire : recevoir un enseignement d’une qualité véritable, d’après des exigences qui permettent à chacun de s’exalter dans le travail et d’essayer d’atteindre un certain degré perfection : c’est ce que devrait être l’Education Nationale depuis la maternelle…
L’idée de ce collectif est restée en suspens un certain temps, et puis par hasard, j’ai rencontré Maxime Fialon sur Twitter qui partage le même constat que moi et a décidé de s’investir dans la création de l’association. Nous souhaitons partir d’un constat simple : l’échec du Baccalauréat. Comment peut-on arriver à 85% de réussite chaque année et voir autant de défections en première année de licence ? Ce précieux diplôme a été dénaturé. Il conserve une valeur symbolique pour les élèves de terminale, mais après ? Plus rien. Le Bac était autrefois un péage. Il est aujourd’hui devenu une simple porte grande ouverte.
Une porte grande ouverte ? Vous y allez fort !
Mais c’est le cas ! En faisant quelques recherches, on peut trouver des consignes de correction données par les inspecteurs ou encore des témoignages d’enseignants qui rendent compte des conditions dans lesquelles sont corrigées les copies. C’est édifiant de voir qu’on demande de très peu pénaliser l’orthographe par exemple, ou encore de ne pas sanctionner un candidat qui ne construit pas bien un commentaire de texte ! Le Bac est aujourd’hui organisé de telle manière qu’on encourage les élèves dans leur médiocrité, sans trop leur en demander, de telle sorte qu’il sont, d’une certaine façon, conditionnés dans cette médiocrité. Où est donc passée la « méritocratie républicaine » que l’on associait autrefois à l’Ecole ?
Certes ! Partant de ce constat, en quoi consiste votre démarche ?
Elle se veut à la fois une dénonciation de cette aberration mais également une force de proposition pour revenir à un véritable Baccalauréat comme diplôme sanctionnant un cycle d’études. Or ce constat amène naturellement à une réflexion sur le système éducatif dans sa globalité. Le Bac n’est qu’un point de défaillance dans la façon de concevoir l’éducation des futurs citoyens. L’Ecole n’a plus vocation à élever (idée contenue dans la racine latine d’« éduquer » : ex-ducere, conduire hors de) l’élève vers un idéal. Elle se comprime dans un à-peu-près néfaste.
L’heure est plutôt à la mise en place d’un contrôle continu, quitte à ce qu’on impose la sélection à l’entrée de l’université. Ce n’est donc pas ce que vous préconisez ?
Le contrôle continu pose un problème : il vérifie que l’élève apprend bien ses leçons et c’est tout. Il n’encourage aucunement l’élève à se surpasser à un moment donné, à faire preuve d’esprit critique et à montrer ses connaissances personnelles, en plus de celles acquises grâce à l’Ecole. Le Bac devrait avoir cette vocation : pouvoir se mettre en avant, se dégager du lot. La sélection à l’entrée en Université serait inutile si le Bac jouait ce rôle. Or, ici il ne sanctionne rien, il donne juste un clef pour aller dans un autre cycle. Avec tout l’échec inhérent à la première année de licence.
Le Bac doit garder sa valeur, certes symbolique, mais essentielle de dire : « Voilà, vous avez réussi, félicitations, nous certifions que vous êtes apte à aller à l’Université ». Aujourd’hui, le bac est une simple formalité de vérification, à la manière d’un devoir quelconque en cours d’année. Du coup, le contrôle continu est presque déjà en place…
Le fonctionnement de l’Ecole devrait au contraire vérifier régulièrement que les leçons sont apprises par des devoirs mais également arriver en juin et présenter l’ « épreuve finale » en disant : voilà, vous maîtrisez ce qu’on vous a appris, à vous de le réutiliser dans un contexte différent. Soyez vous-mêmes !
Méritez-le est un slogan fort. A qui s’adresse cette interpellation ? A ceux qui n’ont pas encore passé le Bac ?
Certes, il semble s’adresser aux lycéens, mais notre vocation est de réveiller toutes les consciences, sans mettre en doute la bonne volonté des élèves.
Vous vous adressez donc aussi aux candidats à l’élection présidentielle ?
Tout à fait ! Il faut que les politiques comprennent qu’ils méritent des citoyens instruits, dotés d’esprit critique, de capacités analyse et d’une culture personnelle conséquente. Notre slogan peut également être compris comme une apostrophe aux candidats : méritez-les ces citoyens, réformez l’Ecole, rendez-nous une véritable Ecole !
Les membres de votre collectif sont sans doute politisés. Comment se positionnent-ils dans la campagne présidentielle qui s’annonce ? Et vers qui va leur préférence ?
Certains sont encartés, d’autres non. Mais tous ont une conscience politique très forte, je n’en doute pas. Cependant nous nous voulons un collectif apolitique. Jamais nous n’afficherons un soutien public à un quelconque candidat. Le rôle que nous nous donnons est celui de proposer pour définir des objectifs pour l’Ecole.La campagne présidentielle va être le moment pour chaque candidat d’exposer son programme éducatif. Nous en prendrons alors connaissance et critiquerons ou encouragerons certaines propositions, quel que soit le candidat qui les défend. Nous envisageons également d’envoyer un questionnaire à chaque candidat pour connaître précisément ses positions concernant l’Ecole. Chacun de nos membres votera en son âme et conscience. Moi-même je ne cache pas mes préférences, mais elles n’ont pas lieu de s’affirmer au sein de notre collectif, puisque nous nous rassemblons autour du même constat (l’échec du système actuel) et autour du même idéal : celui de revenir à une Ecole qui remplisse pleinement son rôle.
- Président du collectif Méritez-le ↩
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L'auteur
David Desgouilles est attaché d'administration.
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pepita dit
Sauf erreur, dans ma jeunesse, nous passions DEUX bacs :
le premier comme brevet de fin de 2ème cycle secondaire, l
e deuxième après la Terminale pour entrer à l’Université.
Trop logique ?
Patrick dit
Comme Rotilbis et Skyhight, cette phrase a retenu mon attention :
Il faut que les politiques comprennent qu’ils méritent des citoyens instruits, dotés d’esprit critique, de capacités analyse et d’une culture personnelle conséquente.
Je suis d’accord avec cette affirmation, mais j’ai l’impression que la volonté politique est plutôt de réduire le nombre d’étudiants en dévalorisant le niveau du bac, agrandissant ainsi le fossé entre le bac et le niveau d’entrée en prépa ou en licence.
Et cerise sur le gâteau, on écrème aussi en imposant des frais de plus en plus élevés pour accéder aux études supérieures.
SPQR dit
Mais oui… des frais eleves dans le superieur et en guise de corollaire, des bourses nombreuses mais decernees sur des seuls criteres de merite!!
Gwalchaved dit
Comme l’on dit plusieurs d’entre vous, peut-être est-il naïf. Mais franchement, si on ne l’est pas à 18 ans, à quel âge le sera-t-on ?
Je suis moi aussi ravi de voir des lycéens comprendre qu’on les prend pour des billes, et le refuser.
ylx dit
“L’égalité républicaine” …devrait être “l’élite pour tous” … ceux qui le peuvent”.
Blah dit
«entrer en classe préparatoire : recevoir un enseignement d’une qualité véritable, d’après des exigences qui permettent à chacun de s’exalter dans le travail»
Exactement ce que j’avais ressenti il y a quelques années. La marche en sortant de de Terminale était haute à franchir, mais je me suis vraiment fait plaisir pendant ces deux années de prépa.
Par contre, pour réussir à faire passer ces idées-là dans le discours politique, bon courage ! Et pourtant, il y a du monde qui partage ce ras-le-bol de la médiocrité mise en avant et proposée à tous «parce que c’est plus simple à gérer»…
Florence dit
Je ne sais pas si ce jeune-homme est si naïf que cela. J’ai plutôt l’impression qu’il reproche, à mots un peu couverts, aux politiques de maintenir les jeunes dans l’ignorance et justement qu’il n’est pas dupe de l’abrutissement programmée de la population
maria1 dit
Apparemment, ça s’est encore empiré depuis 15 ans que j’ai quitté le lycée (à mon époque, je ne suis pas sure que nous avions déjà atteint les 80% d’une classe d’âge au bac).
En tous cas, je faisais déjà le même constat que ce jeune homme : le niveau requis au bac est particulièrement affligeant.
J’ai eu cependant la chance d’aller dans un lycée privé où les profs nous sous-notaient par rapport aux notes données au bac (entre 2 et 4 points d’écart), où l’on nous plaçait dans des conditions d’examen chaque semaine, d’où l’on ne pouvait sortir sans autorisation avant 18h…
Tout ça nous faisait évidemment râler sur le moment, mais le bac m’est finalement apparu comme une simple formalité.
@RotilBis et skyhignh
Itou
RotilBis dit
De très belles paroles, mais quand je lis: “Il faut que les politiques comprennent qu’ils méritent des citoyens instruits, dotés d’esprit critique, de capacités analyse et d’une culture personnelle conséquente.” … Je me dis que ce jeune homme semble bien naïf.
Car les politiques, justement, préfèrent de loin des citoyens sans sens critique. Ce qui est bien dommage.
skyhigh dit
Exactement ce que j’ai ressenti en lisant le même passage!!
Un doux rêveur.
Florence dit
Très bien ce jeune-homme ! Très bonne initiative. Cela fait du bien de voir des jeunes de cet âge qui en ont assez qu’on les prennent pour des crétins depuis la plus tendre enfance, et qui le font savoir. Bravo !