Le latin, discipline de l’esprit | Causeur

Le latin, discipline de l’esprit

Nos élèves doivent savoir s’abstraire

Auteur

Antoine Desjardins

Antoine Desjardins
professeur de lettres modernes et membre du Comité Orwell

Publié le 06 janvier 2016 / Société

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latin école Education nationale

« Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de “Rosa, Rosae” n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. »

Péguy, L’Argent, 1913

Dès lors qu’on s’en prend au latin, à l’allemand (langues à déclinaisons), qu’on affaiblit ou qu’on dilue ces enseignements, on s’en prend à la grammaire mais aussi aux fonctions cognitives : à l’analyse et à la synthèse, à la logique, à la mémoire pourtant si nécessaire, à l’attention. On s’en prend à la computation sémantique et symbolique, au calcul (exactement comme on parle de calcul des variantes aux échecs), à la concentration. On s’en prend donc indirectement à la vigilance intellectuelle et à l’esprit critique.

« L’âme intellective » qu’Aristote plaçait au dessus de « l’âme animale », elle-même supérieure à « l’âme végétative » : voilà désormais l’ennemi.

Mais le pédagogisme a déclaré la guerre à cette âme. Il est un obscurantisme qui travaille à humilier l’intelligence cartésienne, présumée élitiste : il est un mépris de la mathématique et de la vérité, il sape le pari fondateur de l’instruction de tous, il nie les talents et la diversité, fabrique de l’homogène ou de l’homogénéisable. Il mixe et il broie, il ne veut rien voir qui dépasse. Il est d’essence sectaire et totalitaire. Il est un ethnocentrisme du présent  comme le souligne Alain Finkielkraut : « Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui même. »  Il utilise à ses fins la violence d’une scolastique absconse,  jargon faussement technique destiné à exercer un contrôle gestionnaire. Le novmonde scolaire exige en effet sa novlangue. Activement promue par nos managers, elle est loin d’être anodine : elle montre l’idée que ces gens se font de ce qu’est la fonction première du langage : une machine à embobiner et à prévenir le crime par la pensée claire.

L’URSS, à qui ont peut faire bien des reproches, eut au moins cette idée géniale, à un moment, de faire faire des échecs à tout le monde ! Quel plaisir pour beaucoup d’enfants, quelle passion dévorante qui vit éclore tellement de talents. De très grands joueurs vinrent des profondeurs du petit peuple russe : c’est cela aussi ce que Vilar appelait l’élitisme pour tous, utopie pour laquelle je militerai sans trêve ! Si j’avais la tâche d’apprendre les échecs à mes élèves, je ne leur ferais pas tourner des pièces en buis avec une fraise à bois dans le cadre d’un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) ! Je leur apprendrais, pour leur plus grand bonheur, le déplacement des pièces, les éléments de stratégie et de tactique ! je les ferais JOUER : Je ne pars pas du principe désolant, pour filer mon analogie, que ce noble jeu est réservé à une élite, aux happy few, tout simplement parce que c’est faux ! Je ne pars pas du principe également faux que ce jeu est ennuyeux !

Le plaisir de décortiquer une phrase latine est unique : c’est un plaisir de l’intelligence et de la volonté, une algèbre sémantique avec ses règles, comme les échecs. On perce à jour une phrase de latin comme Œdipe résout l’énigme du Sphinx. Tout le monde devrait pouvoir y parvenir. Construire une maquette de Rome avec le professeur d’histoire ou un habit de gladiateur avec celui d’arts plastiques… ne relève pas du même plaisir ! Je pense que ce qui ressortit au périscolaire, même astucieux, ne doit plus empiéter sur le scolaire.

Mais la logique, aujourd’hui, est attaquée et l’Instruction avec elle. Des dispositifs « interdisciplinaires » nébuleux proposant des « activités » bas de gamme et souvent franchement ridicules, viennent jeter le discrédit sur les disciplines et dévorer leurs heures. Comme si des élèves qui ne possèdent pas les fondamentaux allaient magiquement se les approprier en « autonomie » en faisant n’importe quoi. Pauvre Edgar Morin ! La complexité devient… le chaos et la transmission, le Do it yourself. Portés par une logorrhée toxique produite en circuit industriel fermé, des « concepts » tristement inspirés du management portent la fumée et même la nuit dans les consciences. La « langue » des instructions officielles donnerait un haut-le-cœur à tous les amoureux du français : on nage dans des « milieux aquatiques standardisés », on finalise des « séquences didactiques », on travaille sur des « objectifs » (de production), on valide des « compétences » (Traité de Lisbonne), on doit « socler » son cours, donner dans le « spiralaire » et le « curriculaire », prévoir des « cartographies mentales ». Voilà à quoi devrait s’épuiser l’intelligence du professeur. Voilà où son désir d’enseigner devrait trouver à s’abreuver. Cela ne fait désormais plus rire personne… En compliquant la tâche du professeur, on complique aussi celle de l’élève. On plaque une complexité didactique artificieuse et vaine sur la seule complexité qui vaille : celle de l’objet littéraire, linguistique, scientifique, qui seul devrait mobiliser les ressources de l’intelligence.

Dans les années 2000, déjà, le grand professeur Henri Mitterand, spécialiste de Zola,  appelait le quarteron d’experts médiocres qui s’appliquaient et s’appliquent encore  à la destruction de l’école républicaine, les « obsédés de l’objectif » ! Depuis, ils sont passés aux « compétences » et noyautent toujours l’Institution : rien ne les arrête dans leur folie scientologico-technocratico-égalitaro-thanatophile. Finalement ces idéologues fiévreux ne travaillent pas pour l’égalité (vœu pieux) mais pour Nike, Google, Microsoft, Coca-Cola, Amazon, Bouygues, etc. Toutes les multinationales de l’entertainment, de la bouffe, des fringues, de la musique de masse, disent en effet merci à la fin de l’école qui instruit : ce sont autant de cerveaux vierges et disponibles pour inscrire leurs injonctions publicitaires. Bon, il est vrai que nos experts travaillent aussi pour Bercy : l’offre publique d’éducation est à la baisse, il faut bien trouver des « pédagogies », si possible anti-élitistes et ultra démocratiques, pour justifier ou occulter ce désinvestissement de l’État et faire des économies.

Après trente ans de dégâts, il serait temps de remercier les croque-morts industrieux de la technostructure de l’E.N. qui travaillent nuit et jours à faire sortir l’école du paradigme instructionniste à coup de « réformes » macabres. Des experts pleins de ressentiment, capables de dégoûter pour toujours de la littérature (bourgeoise !) et de la science (discriminante !) des générations d’élèves ! Des raboteurs de talents qui, et c’est inédit, attaquent à présent, en son essence même, l’exercice souverain de l’intelligence : les gammes de l’esprit ! Ils n’ont toujours pas compris que l’élève joue à travailler et que l’art souriant du maître consiste à exalter ce jeu.Plus que jamais aujourd’hui, nos élèves ont besoin, avec l’appui des nouvelles technologies s’il le faut, mais pas toujours, de disciplines de l’esprit qui fassent appel à toutes les facultés mentales. Ils doivent décliner, conjuguer, mémoriser, raisonner, s’abstraire. Ils doivent apprendre la rigueur, la concentration et l’effort : toutes choses qu’un cours transformé en  goûter McDo interdisciplinaire ne permet guère. Ils ont besoin d’horaires disciplinaires substantiels à effectifs réduits, de professeurs  passionnés et bien formés et non d’animateurs polyvalents : la réforme du collège prend exactement le chemin inverse.

Quant à moi, dans l’œil de tous mes élèves, je la vois, oui, l’étincelle du joueur d’échecs potentiel, du latiniste en herbe qui s’ignore, du musicien ou du grammairien, du germaniste, de l’helléniste en herbe qui veut aussi faire ses gammes pour pouvoir s’évader dans la maîtrise. Déposer dans la mémoire d’un élève de ZEP, pour toujours, le poème fascinant et exotique de l’alphabet grec. Peu me chaut qu’on ne devienne pas Mozart ou Bobby Fischer ou Champollion, c’est cette étincelle ou cette lueur qu’il me plaît de voir grandir. L’innovation en passera désormais par une ré-institution de l’école et une réaffirmation de ses valeurs. Il faut participer à la reconstruction d’une véritable culture scolaire, où l’élève apprenne à conquérir sa propre humanité. Au lieu de moraliser, il faut instruire ! Au lieu d’abandonner l’élève il faut le guider.

Par la pratique assidue des langues, la lecture des grands textes, il faut maintenir les intelligences en état d’alerte maximum au lieu de baisser pavillon et de glisser plus avant dans l’entonnoir de la médiocrité en prêchant un catéchisme citoyen bas de gamme à usage commun. Il ne s’agissait pas pour Condorcet et les autres de fabriquer du citoyen pacifié, docile, lénifié, mais bien de porter partout la connaissance, l’esprit de doute méthodique, l’esprit scientifique, la fin des préjugés ! Dans le même mouvement, qu’on en finisse avec cette espèce de maximalisme égalitaire qu’on dirait inspiré de doux idéologues cambodgiens génocidaires. Comme l’a montré Ricœur en son livre sur l’histoire (La mémoire, l’histoire, l’oubli) une société dépense une grande violence pour ramener à chaque instant une position d’équilibre (égalité/normalité) quand il y a un déséquilibre (inégalité/anormalité). A grande échelle, cette violence peut s’avérer meurtrière et criminelle. Relisons notamment Hannah Arendt sur les questions d’éducation et sur l’analyse du totalitarisme. L’égalité ne saurait être l’égalisation, elle doit être l’égalité des chances : chacun a le droit de réussir autant qu’il le peut et autant qu’il le mérite.

Pour un pouvoir politique, quel qu’il soit, c’est prendre un grand risque d’émanciper le peuple, de le rendre autonome. L’école des « compétence » et de « l’employabilité » qu’une poignée de réformateurs nous impose est une école du brouillage et de l’enfumage des esprits, de l’asservissement du prof-exécutant et des élèves « apprenants ». En attaquant le latin, elle s’en prend de façon larvée non pas à un ornement scolaire, mais à sa substance même : la gymnastique de l’esprit.

Si, comme le pensait Valéry, la politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde, on comprend mieux que l’école programme désormais l’impuissance intellectuelle et l’art d’apprendre à ignorer.

*Photo : Pixabay.com.

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    • 1 Février 2016 à 13h23

      C. Canse dit

      Qu’en est-il de l’enseignement des mathématiques ?

      C’est surprenant, il ne s’agit plus de déduire mais d’expliquer avec force “car”, “puisque”,et exit les quantificateurs, pour quelle raison ? 

    • 10 Janvier 2016 à 3h09

      Jacques Bonhomme dit

      Merci pour cet exposé revigorant.
      Pour ma modeste part depuis cet été je sabote la réforme de la ministre en faisant du latin à la maison avec mon grand de 9 ans. Avec la méthode O«LinguaOrbergaLingualatinae illustrata» de 1961 mais rééditée, et toute en latin, c’est un plaisir et on avance bien plus vite qu’avec les méthodes que nous avons pour la plupart connues (souvent avec peu de souvenirs).
      Avec le grand de 13 ans, un autre attentat anti Najat: une vidéo youtube avec les déclinaisons à réviser sur l’air de Get Lucky.
      Vis vobiscum sit.

    • 9 Janvier 2016 à 18h41

      rigaudon dit

      merci pour cette intelligente contribution à la logique des choses. Si l’on consomme, c’est par défaut. Connaître demande un effort à défaut duquel on sombre dans le convenu. La lobotimisation commence par l’inculture et l’absence de curiosité. Oui, le latin, les échecs, les maths, ce qui contraint à un effort de réflexion ne peut que faciliter l’éveil et l’éclosion du citoyen.

    • 9 Janvier 2016 à 14h21

      rolgrenier dit

      Je ne suis pas d’accord avec l’auteur qui met l’apprentissage du latin et de l’Allemand sur le même plan .Le latin est une langue morte, à part de faire travailler la mémoire, comprendre quelques expressions ou façons de penser (il suffirait de connaître quelques traductions célèbres , ou une base minimale), son utilité peut être discutable , alors que l’apprentissage de l’Anglais et de l’Allemand voire le chinois sont et seront d’une utilité évidente dans la vie professionnelle et sociale !

    • 8 Janvier 2016 à 20h59

      AGF dit

      “Le latin discipline de l’esprit”…Raison de plus pour l’interdire .vous rendez-vous compte si les jeunes des classes populaires se mettaient à réfléchir, quel danger !

      • 12 Janvier 2016 à 12h53

        lisa dit

        Ben non, au contraire, ils seraient peut-être moins attirés par l’islam radical.

    • 8 Janvier 2016 à 19h43

      salaison dit

      désormais c’est :Latin….. tin-tin! (grec itou)

    • 7 Janvier 2016 à 19h13

      Pierre Jolibert dit

      Je sens que divers commentateurs ont grande envie de voir derrière l’écrit.
      ça rue un peu, ça frémit, ça s’interroge ; j’ai fait un peu exprès plus bas de changer en un pudique (…) les quelques mots de Péguy intermédiaires : “j’étais déjà parti, j’avais déjà dérapé sur l’autre voie, quand M. Naudy, etc. (…) je veux dire qu’on m’avait mis à l’école primaire supérieure d’Orléans (que d’écoles, mais il faut bien étudier) (qui se nommait alors école professionnelle).” (…) “il faut qu’il fasse du latin, avait-il dit [M. Naudet]”
      Ce n’est pas le seul fait de Péguy s’il perçoit son point de croisement comme l’occasion d’éviter un dérapage, c’est collectif,
      mais si on veut voir un panachage assez différent parce que bien antérieur, mais dans un texte tout à fait équivalent, qui parle d’école, de latin, de classes sociales et de changements de classes, de problèmes y liés, d’harmonie entre les classes, d’harmonie personnelle, et d’ailleurs aussi de Révolution, et de machinisme, avec un très fort leitmotiv antibritannique (et il faut en avertir le lecteur, des traits qui pourraient facilement être tenus pour antisémites / rappelons également que fumer provoque le cancer), je me permets de renvoyer à Michelet, Le Peuple :
      “Mon charme le plus grand, qui me remettait le cœur, c’était le dimanche ou le jeudi, de lire deux, trois fois de suite un chant de Virgile, un livre d’Horace. Peu à peu, je les retenais ; du reste, je n’ai jamais pu apprendre une leçon par cœur.”
      http://www.gutenberg.org/files/41969/41969-h/41969-h.htm