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Ego sapiens

Lasch et Castoriadis décrivaient déjà l’enfer contemporain

Publié le 26 janvier 2013 à 9:30 dans Culture

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Êtes-vous déjà entré dans un Apple Store ? Dans une grande salle aussi aseptisée qu’un lavabo propre, des dizaines de vendeurs en gilet bleu s’affairent pour vous donner satisfaction. La demande de réparations matérielles y rencontre une offre pléthorique de services après-vente. À quoi tout cela rime-t-il ?

Cette allégorie du monde moderne renvoie aux pistes ouvertes par Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis dans un débat télévisé diffusé sur la chaîne britannique Channel 4 le 27 mars 1986. Sous le titre La Culture de l’égoïsme, Jean-Claude Michéa propose la transcription de la conversation entre l’imprécateur du progrès et l’ancien social-barbare Castoriadis1, sous l’arbitrage avisé du philosophe canadien Michael Ignatieff.

Leur questionnement est simple : comment l’homme peut-il décemment vivre dans des sociétés modernes où il croule sous la liberté mais ne sait plus à quel saint moral se vouer ? Peut-on « faire société » en privatisant la morale ? Depuis déjà plusieurs décennies aux États-Unis, le débat public oppose les communautariens − partisans d’une définition commune du Bien − aux libéraux adeptes d’une justice neutre et procédurale, indépendante de toute référence morale, voire aux libertariens parfois partisans d’une absence totale de règles. En l’espèce, les trois intervenants se rattachent clairement au premier camp, et se désolent du désert spirituel et moral qui prospère sur les décombres des allégeances seigneuriales, idéologiques ou religieuses.

« La liberté, pour quoi faire ? », demandait Bernanos dans un essai resté célèbre. Debord reformulera la question plus cruellement : « Pour la première fois dans l’Histoire, le vieux problème de savoir si les hommes, dans leur masse, aiment réellement la liberté, se trouve dépassé : car maintenant ils vont être contraints de l’aimer. » Sois libre et tais-toi ?  De fait, le citoyen moderne peut, certes, voter, à échéance régulière, pour élire ses représentants et, s’il est occidental, consommer jusqu’à satiété. Cela n’accroît pas sa capacité de juger, d’arbitrer et de s’engager. L’Apple Store ne sera jamais l’agora.

Comme le note Ignatieff au détour d’une question, l’existence d’un domaine public séparé de la vie privée des individus suppose une certaine continuité historique dans l’environnement qui les entoure. Hannah Arendt relevait déjà que l’obsolescence croissante des objets courants, là où une table fabriquée par un artisan pouvait jadis durer des décennies voire des siècles, altère en profondeur la réalité de l’homme moderne et sa perception. Nos démocraties médiatiques font la part belle à l’instantané,  souligne Ignatieff, en dépeignant « un monde d’images hallucinatoires dont les dimensions temporelles sont très limitées » et où la politique « apparaît comme quelque chose de fantasmatique, un monde rêvé », où règne désormais le sentiment justifié que « les idées politiques qu’on trouve sur le marché […] ne valent pas la peine qu’on se batte pour elles ».

Ah, que la politique était belle !

À Rome, le patricien divisait ses journées entre l’otium et le negotium. Autrement dit, le temps consacré aux affaires se voulait l’antithèse du noble travail sur soi, dédié à l’introspection, aux choses de la vie et de la culture. Aujourd’hui, il n’est plus question de retour sur soi, mais de repli. Pour Castoriadis, la séparation était la logique profonde, « le mouvement intrinsèque du capitalisme − expansion du marché, consommation, obsolescence programmée […] expansion de la domination sur les peuples, non seulement comme producteurs, mais comme consommateurs. »

Ainsi, les identités stables se dissolvent au même rythme que le langage commun et menacent la possibilité même d’une  reconnaissance de l’Autre. On parle désormais la novlangue de ses intérêts catégoriels. Traduit en termes concrets, cela donne un échange drolatique où s’exprime le tragi-comique de l’époque : Castoriadis : « [pour les néoféministes] On ne peut comprendre les femmes que si… » ; Lasch : « …que si on est une femme, pour commencer. » Casto : « ou peut-être si on se fait castrer, ou je ne sais quoi » !

Plus sérieusement, comment définir un « moi » et un « nous » ?  La société n’assignant plus de rôles sociaux contraignants, nos trois compères peinent à débusquer les dernières traces d’un ciment entre les individus branchés au tout à l’ego. Michael Ignatieff a beau essayer de dégager un caractère, des qualités morales reconnues et promues par l’ensemble de la société, il est tout simplement vain de vouloir leur imprimer un contenu consensuel. Qui peut définir la substance du « vivrensemble », cette religion post-moderne ? Certainement pas ses apologistes, disciples de Stéphane Hessel, dont le catéchisme se réduit à un bréviaire de lieux communs difficilement convertibles en termes politiques. Quand bien même la révolte gagne des foules entières, sa traduction politique fait souvent peine à voir, à l’image de ces familles américaines déclassées qui vomissent le « musulman néo-bolchévique » Obama au sein du Tea Party ou de ces Indignés européens partis en croisade contre l’hydre réactionnaire.

La Culture de l’égoïsme s’achève sur une note de désarroi, sinon de désespoir. Le lecteur partage alors la frustration du spectateur de 1986 devant la clôture d’une disputatio à peine esquissée. Lui reste à dévorer la revigorante postface de Michéa (« L’Âge de l’homme sous le capitalisme »)  pour assouvir son appétit intellectuel. Contre la frénésie consumériste et la religion de la croissance, Michéa entend recréer une communauté de sens respectueuse de l’individu.

« Maurrassien ! », crieront certains. Prenant le terrorisme intellectuel à revers, notre postfacier appelle le jeune Marx à la rescousse, arguant que  l’homme « est non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut s’isoler que dans la société ». Et si le communautarisme bien entendu était une idée neuve en Europe ?

Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis, La Culture de l’égoïsme (postface de J.-C. Michéa), Climats, 2012.

*Photo : lgerghi.

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  • 1 Février 2013 à 21h03

    GalaadWilgos dit

    Très bon article, et pour ceux qui seraient intéressés, voici une recension de mon cru de cet ouvrage : http://laicard-belge.blogspot.com/2012/11/recension-de-louvrage-la-culture-de.html.

  • 29 Janvier 2013 à 20h50

    MrSatori dit

    Je signale aux causeurs intéressés par les idées de Jean-Claude Michéa, Orwell et Lasch, l’existence d’un nouveau magazine en ligne : Ragemag, fortement inspiré par ces penseurs.  http://ragemag.fr/
     

  • 26 Janvier 2013 à 18h11

    Mangouste1 dit

    Jesse Darvas,

    Merci pour la référence à Reuwen Ogien, que je ne connaissais pas et que je me réjouis de découvrir, même si je sens que sa pensée est très éloignée de mes valeurs. La question de savoir ce que deviennent l’éthique et la morale dans un monde qui a évacué le religieux est en effet centrale, et les réponses que j’ai rencontrées jusqu’ici paraissent bien faibles – pour Michéa, vous avez raison, même si il semble s’accrocher en la matière à la notion de common decency, dont je ne sais si elle peut résister à quelques décennies de consumérisme acharné et de relativisme des valeurs. 

  • 26 Janvier 2013 à 18h00

    Mangouste1 dit

    Merci Daoud, la parution de ce livre m’avait échappée : je file l’acheter. 

  • 26 Janvier 2013 à 14h19

    cage dit

    L’espoir est permis: JC Cambadélis a fait une lettre ouverte à Mélenchon.

  • 26 Janvier 2013 à 13h24

    Jesse Darvas dit

    L’aporie sur laquelle butent tous penseurs a la recherche d’une philosophie politique dans l”empire du rien” (pour reprendre une expression de Benny Lévy issue du détournement d’un propos du Maharal de Prague), c’est la place vide de la référence ultime. Le religieux évacué, ne reste comme “bien commun” que ce qui est reconnu comme tel dans le processus démocratique. C’est ce qui fait la force semble-t-il irrésistible de pensées “minimalistes” comme celle de Reuwen Ogien. L’autre voie (celle proposée par Benny Lévy dans le Meurtre du Pasteur, soit la voie “communautaire” telle que la qualifie l’universalisme occidental – ou ce qui revient au même, le paulinien, donc le chrétien) ne concerne par définition qu’une minorité. En France, elle n’a pas (ou plus) de sens. Ce pourquoi les “maurassiens” comme l’a bien vu Pierre Cormary, butent sur le caractère factice de leur référentiel (une sorte de catholicisme auquel ils ne croient pas vraiment, dont le “catholique athée” Soral est peut-être le paradigme latent – ce qui donne un autre éclairage sur son antisémitisme).

    Bref, Michea est décapant dans la critique, mais n’a pas les moyens de proposer autre chose a la place. 

    • 26 Janvier 2013 à 13h39

      schaffausen dit

      Il me semble que Benny Lévy (RIP) est devenu, animateur du cerle d’études lévinassiennes à Jérusalem, après avoir été “mao” et secrétaire de Sartre. Ce parcours, qui n’est pas pour moi une régression, est intéressant.

      • 26 Janvier 2013 à 17h56

        Mangouste1 dit

        …et je suis d’accord avec vous, Schaffausen, c’est un parcours intéressant.

    • 26 Janvier 2013 à 17h55

      Mangouste1 dit

      Il est même carrément revenu à la religion juive : “de Mao à Moïse”, disait-il.

      • 26 Janvier 2013 à 21h26

        Jesse Darvas dit

        plus précisément, comme il le disait lui-même: “de Moïse à Moïse en passant par Mao”. Benny Lévy est né juif, et est revenu “à la religion de ses pères” après la création puis la dissolution de la Gauche Prolétarienne, au terme d’un parcours de recherche intellectuelle assez unique.

  • 26 Janvier 2013 à 12h20

    schaffausen dit

    @panpan

    Puisque nous tentons d’aller vers les sommets (j’apprécie votre métaphore) , il faut aussi lire Georges Steiner.
    Après de telles lectures (ajoutons Emmanuel Levinas), on mesure mieux l’insignifiance de certains penseurs à qui un vague diplôme de philosophie tient lieu de viatique.

  • 26 Janvier 2013 à 12h00

    schaffausen dit

    J’allais oublier : excellent papier, monsieur Boughezala.

  • 26 Janvier 2013 à 11h56

    schaffausen dit

    Relire de Cornelius Catoriadis : “La montée de l’insignifiance” et “Une société à la dérive”.

    PS vous voyez, panpan, pour être opposé au MPT, on n’en pas moins capable de lire :-)

    • 26 Janvier 2013 à 12h10

      panpan2017 dit

      @schaffausen : lire Castoriadis est pour moi l’équivalent intellectuel de la pente raide en montagne. On en bave mais quel régal. La fulgurance de la vision de ces gens là est impressionnante.

      Je ne veux surtout pas transformer le papier de DB en une nouvelle place de débat sur le MPT. Je respecte profondément ceux qui y sont opposés. J’ai juste un peu de mal avec certains arguments. La parenthèse est close :-) 

  • 26 Janvier 2013 à 9h59

    panpan2017 dit

    Encore un excellent papier de Daoud Boughezala. Bon, en mettant Castoriadis et Michéa dans le titre il jouait sur du velours, mais on lui est reconnaissant d’élever le débat et de nous sortir du comptage de pieds au Champ de Mars.
    Merci Daoud !