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Affaire Armstrong : et pourquoi pas le droit au dopage pour tous ?

L’égalité, y’a que ça de vrai !

Publié le 21 janvier 2013 à 17:30 dans Monde

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lance armstrong dopage

Alors que Lance Armstrong, héros déchu, vierge, traître et martyr, se confesse en direct devant Oprah Winfrey sous l’œil avide de quelques milliards de téléspectateurs en pantoufles – et avoue l’énormité diabolique de son crime, qui consiste à avoir pris des hormones et à s’être fait transfuser son propre sang afin de d’améliorer ses performances, se pose la question du sérieux de toute cette comédie. On a bien conscience que, ce faisant, on risque de se mettre à dos quelques laboratoires spécialisés et une poignée de journalistes pour qui le dopage constitue, depuis plusieurs décennies, une véritable poule aux œufs d’or.  Mais soyons francs : pour quelles raisons maintenir indéfiniment une prohibition du dopage qui s’avère à la fois inutile et impossible ?

Inutile ?, s’offusqueront certains ? Mais pas du tout ! Elle est indispensable, au contraire, le dopage mettant en danger l’esprit du sport, la santé des sportifs et la morale publique … ! Autant de lieux communs inlassablement ressassées, mais que quelques secondes de réflexion suffisent à écarter.

Le premier reproche fait au dopage est qu’il remettrait en cause l’égalité entre compétiteurs, et qu’il fausserait ainsi les résultats des compétitions :  argument incontestablement sympathique – il faut que le Saint sport soit Juste-, mais difficilement recevable, le sport en général, et particulièrement le sport de haut niveau, étant par nature le lieu de déploiement de toutes les inégalités : inégalité physique entre les sportifs – ce n’est pas Pierre de Coubertin qui aurait dit le contraire -, inégalité entre les pays d’où ils proviennent –comment se fait-il que presque toutes les médailles d’or aux Jeux olympiques soient raflées par des pays riches ?-, inégalité, enfin, entre les modes de préparation à la compétition, entre ceux qui peuvent consacrer la totalité de leur temps à un entraînement sophistiqué, et les autres. Dans la plupart des cas, les jeux sont faits lorsque les athlètes entrent dans le stade. Dans ces conditions, le fait que certains d’entre eux prennent, en plus, des substances susceptibles d’améliorer leurs performance ne fait que rajouter (ou retirer, selon les cas) un peu d’inégalité à cette activité où l’égalité n’a jamais eu la moindre place. Du reste, remarquerait un esprit cynique, il suffirait que l’interdiction du dopage soit levée, et qu’ils puissent tous utiliser lesdites substances, pour que, sur ce plan,  l’égalité entre sportifs se trouve restaurée.

Deuxième reproche, les dommages pour la santé. Mais si nul ne conteste les bénéfices liées à la pratique d’une activité physique modérée, en revanche, note Gilles Goetghebuer, beaucoup d’indices laissent à penser que le taux de mortalité est plus élevé parmi les sportifs de haut niveau que dans l’ensemble de la population,  sans que l’on puisse déterminer si cette surmortalité résulte du dopage, ou d’une pratique trop assidue, ou encore, de la surconsommation médicamenteuse induite par cette dernière : « dans l’état actuel des connaissances, il paraît difficile de répondre ». Quant au Professeur Ahmed Bennis, il constate, en tant que cardiologue, que dans le cadre d’une pratique de haut niveau impliquant un entraînement de plus de 10 h par semaine, «  les sportifs poussent leur corps à l’extrême. Les sollicitations cardio-pulmonaires dépassent les capacités physiologiques normales. Ces corps sont-ils capables de développer ces performances sans laisser de dégâts ? (…) Trois matches par semaine de compétition, avec des entraînements de plus en plus durs font courir des risques certains aux organismes exposants. » No sport, conseillait Churchill à ceux qui veulent vivre vieux. Ce n’est pas le dopage qui est dangereux, c’est le sport. Ce qui n’empêche pas ceux qui le souhaitent de prendre les risques inhérents, dopage ou non, à ce type de pratique transgressive mais économiquement fructueuse.

Troisième argument, le caractère immoral du dopage. Mais là encore, sachons distinguer la paille et la poutre : dans un monde où chacun se dope, du candidat aux présidentielles au présentateur TV, de l’avocat d’assises à la ménagère de moins de cinquante ans, de la maîtresse d’école stressée à l’octogénaire qui se demande comment il va remplir son devoir conjugal, et où l’usage d’excitants, de tranquillisants et d’antidépresseurs est devenu aussi ordinaire que celui de l’aspirine, pourquoi le sportif de haut niveau serait-il le seul à échapper à la règle ? Parce qu’il est un surhomme ? Quant à l’argument selon lequel le dopage serait immoral dans la mesure où il implique la violation d’un interdit légal, il est encore plus fragile que les autres, puisque là encore, il suffirait d’abolir la loi pour supprimer la cause de l’immoralité.

Inutile, la prohibition du dopage est également impossible. Même si l’on aggravait considérablement les peines (par exemple, en coupant les pieds à un sprinter pris sur le fait, ce qui le dissuaderait certainement de recommencer), même si l’on multipliait les contrôles, on n’empêcherait pas le phénomène – du moins, là où les enjeux financiers sont devenus considérables. Car au fond, tout est là. Pour pouvoir se doper, il faut de l’argent : mais il en faut aussi pour vouloir se doper. Au début du XXème siècle, alors que le sport restait un loisir d’aristocrates et que l’idée même d’une professionnalisation eût semblé bouffonne ou inconvenante, on ne se dopait pas – ou si peu, une grosse cuiller de miel, un verre de calva, une tranche de saucisson, et hop… Mais dès lors que le sport apparaît, notamment aux « jeunes de milieux défavorisés », comme l’unique moyen légal – avec le loto – de devenir rapidement riche et célèbre, il est inévitable que  les plus ambitieux, les plus gourmands, les plus affamés, acceptent de jouer le jeu, et le cas échéant, d’en payer le prix. Et qu’ils se débrouillent pour y parvenir, quels que soient les risques, les contrôles ou les peines encourues.

Du reste, le sport-spectacle  implique nécessairement l’utilisation de produits dopants, seuls susceptibles d’améliorer progressivement et régulièrement les performances des sportifs : qu’est-ce qu’attendent les spectateurs, à l’issue d’une course à pied ou d’une compétition de natation ? Que soient battus les précédents records. Comme s’il était normal que les performances physiques s’améliorent au cours du temps, à mesure que l’homme se rapproche du surhomme… Les commentateurs sportifs n’hésitent pas, du reste, a souligner avec surprise les anomalies, c’est-à-dire, les disciplines dans lesquelles les records n’ont pas été battus depuis plusieurs années… Comment l’homme pourrait-il ne plus progresser ? Comment surmonter un tel scandale ? Et qui s’intéresserait encore aux compétitions sportives si les résultats avaient tendance à se stabiliser, voire à régresser ? Heureusement, les dopants sont là pour rassurer les spectateurs sur la perfectibilité sans limite de leurs héros.

Entre 1919 et 1933, les Etats-unis, pris d’un soudain accès de vertu, décidèrent d’interdire la fabrication, la vente et le transport des boissons contenant plus de 0,5 % d’alcool – ce qui, malgré les sanctions infligées aux contrevenants, s’avéra très vite illusoire. La Prohibition suscita en revanche d’innombrables vocations de trafiquants et de gangsters, et habitua l’Américain moyen à prendre ses aises avec la loi tout en prenant de gros risques avec sa santé, l’alcool de contrebande étant souvent d’une qualité exécrable. Rétrospectivement, la Prohibition nous semble si intenable qu’elle en paraît absurde : autant construire un barrage contre le Pacifique.  Il en va de même pour le dopage : quels que soient les moyens prodigués, on n’en aura jamais fini avec lui. Aussi longtemps, du moins, qu’il y aura quelque chose à y gagner… Les Etats-Unis finirent par le comprendre et levèrent l’interdit en 1933, faisant ainsi coïncider le droit avec le fait.  Les pouvoirs publics auront-ils un jour la même sagesse à propos du dopage ?

La dépénalisation du dopage sera peut-être le meilleur, sinon le seul moyen, d’y mettre fin. Si tous les sportifs de haut niveau avaient la possibilité de se doper, alors, le dopage cesserait de constituer un avantage pour ceux qui s’y adonnent : sur ce plan au moins, tous se retrouveraient enfin sur la même ligne. Et c’est ainsi que le dopage, en se banalisant, perdrait tout intérêt.

*Photo : cal_gecko/Mark Brooks.

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  • 26 Janvier 2013 à 0h54

    ALMFBTYPP dit

    a ce sujet , notons l’inqualifiable cynisme du journal l’équipe qui tue 1 amstrong déjà mort aprés l’avoir porté au pinacle alors que savait bien que ses performances à l’eau claire étaient impossibles; ont gané sur les 2 tableaux de vente: sur les 7 tours de france ganés, sur le retour en 2009 et sur la ” découverte” du fait qu’il était dopé:

  • 25 Janvier 2013 à 16h40

    Mangouste1 dit

    Frédéric Rouvillois,

    Je ne suis pas convaincu cette fois-ci : vous ne pouvez pas gagner à tous les coups.

    Le dopage légalisé, ce serait l’obligation de se doper pour tous ceux qui veulent un jour faire des résultats. Plus grave encore, ce serait une prime versé aux vrais cinglés, aux chaudières les plus inconscientes, ceux qui sont près à taquiner la mort pour gagner ; Bref, la situation actuelle, mais en pire. 

    La lutte antidopage n’arrêtera jamais le dopage, on est bien d’accord, elle peut juste le contenir et ça vaut déjà son prix. 

  • 22 Janvier 2013 à 19h58

    geand01 dit

    ne gagneront jamais

  • 22 Janvier 2013 à 16h28

    Jipépé dit

    De surcroît, le dopage pour tous présenterait un substantiel avantage économique : à doses répétées, il abrégerait la vie des utilisateurs – allégeant d’autant le coût des retraites – , permettrait de baisser les cotisations ad hoc de quelques points (partant, assécherait les grosses larmes du MEDEF) et, in fine, nous éviterait le conflit de générations qui s’amoncelle en noirs nuages au-dessus de nos têtes.

    Enfin, les débats sur les soins palliatifs ou sur une digne fin de vie n’auraient plus lieu d’être, ce qui économiserait encre et invectives, reposant ainsi nos yeux las et nos oreilles qui sifflent.

    Évidemment, lesdites économies seraient strictement subordonnées à la non-prise en charge médicale de tout malaise dû à la moindre outre-dose, faute de quoi nous eussions risqué ce bref commentaire de votre article pour rien.

  • 22 Janvier 2013 à 15h10

    geand01 dit

    Ce qui est sûr, c’est que tous les beaufs qui se dopent au pastis et au cochonou, en attendant de voir passer la caravane et l’hélico de la TV, ne gagnerons jamais la moindre petite, que dis-je la plus minuscule course de vélo.
    Amen. 

    • 22 Janvier 2013 à 16h33

      saintex dit

      Quoi ! Le Cochonou est dans la liste ?

  • 22 Janvier 2013 à 12h40

    saintex dit

    Bande de p’tits salopards, leur faudrait une bonne jungle, tiens !

  • 22 Janvier 2013 à 12h30

    Jean dit

    Le problème en amont est la professionnalisation du sport, qui se dénature en s’éloignant des pratiques quotidiennes, socialisantes.
    Comme dit Chesterton à propos du concert en notant que la modernité ne cesse de spécialiser les personnes (mal cité de mémoire) : “sous prétexte qu’un chante mieux, 999 doivent l’écouter passivement.”
    Il préfère manifestement un amateurisme où tout le monde apprend à chanter, et apprend ainsi à s’animer soi-même que d’être vide et devoir être animé de l’extérieur.
    Il y aurait un parallèle à faire avec tous ces “experts” qui gouvernent notre vie à notre place, et qui connaissent tout de rien.

  • 22 Janvier 2013 à 9h40

    panpan2017 dit

    Plus sérieusement : tout s’écroule au dernier paragraphe. 
    Ecrire que si on autorisait le dopage, tous les sportifs se retrouveraient sur la même ligne, c’est partir du postulat (faux et libéral)  que tous les sportifs disposeraient des mêmes moyens (ce qui est faux). Se souvenir de la glorieuse époque de l’ex-RDA et de ses puissants moyens mis au service de ses nageuses.
    Donc l’athlétisme (ou le vélo, ou la natation etc…) deviendrait une autre instance de la formule 1. Ou le robot le plus sophistiqué gagnerait.

    Autre effet de bord a prévoir : des athlètes n’hésiteraient pas a faire le choix d’un produit qui va les tuer a coup sur si cela peut les faire gagner. 

    Bienvenue aux jeux du cirque, surement appréciés des médias et des spectateurs. Tres peu pour moi. 

    • 22 Janvier 2013 à 13h09

      Aël dit

      Ah bah zut! J’ai encore tout faux alors? C’était donc du sérieux? moi qui croyait que Frédéric Rouvillois par l’absurde voulait nous laisser deviner… Décidément, je dois manquer de 1er degré!

  • 22 Janvier 2013 à 8h20

    Chabert dit

    ben ma foi…

    On peut aussi remplacer les capsules de peinture par des balles réelles au paint-ball…

    Bon, je vous laisse; je vais me doper au café pur arabica.

  • 21 Janvier 2013 à 21h30

    Quentin albert dit

    Oui, ces arguments se tiennent mais si on les étend un peu : on n’a jamais réussi à empêcher la circulation et la consommation de drogues, dures ou douces. On légalise?
    On n’a jamais réussi à empêcher les morts sur la route. On supprime la ceinture de sécurité et les limitations de vitesses?
    On n’a jamais réussi à stopper la fraude fiscale. On fait disparaître les inspecteurs du fisc?
    Attitude ultra-libérale, certainement “efficace” mais on s’arrête où?

  • 21 Janvier 2013 à 21h30

    zapping dit

    Kerviel et Armsrtong ont un point commun : ils n’ont pas fait ça tout seuls. Ils en ont un deuxième : quand ils n’ont plus servi à rien, on les donnés en pâture, bien fait. Aucun des deux n’étant issu de la bonne bourgeoisie ou de l’aristocratie, pourquoi les sauver ? Pauvres esclaves de luxe étonnés de leur disgrâce. Ils se sont crus libres, leur maître en rit encore.
    http://www.exorcismes-postmodernes.fr

  • 21 Janvier 2013 à 18h52

    L'Ours dit

    Une chose me semble certaine:
    si une affaire vous échappe et qu’après coup, vous avez la preuve que l’entreprise qui a emporté le marché  a payé des bakchichs, que faîtes-vous? Vous vous laissez faire ou vous lancez un peloton d’avocats sur l’affaire?
    Quand on sait le pognon qu’il y a en jeu au tour de France, sans compter la renommée, soit les coureurs sont de fieffés idiots, soit ils n’ont jamais entendu parler d’un avocat, soit plus sûrement ils étaient tous dopés et préfèrent la jouer profil bas. 

    • 21 Janvier 2013 à 18h59

      Eugène Lampiste dit

      et puis bon, les amoureux du Tour (comme moi), on s’en tape un peu (beaucoup) que les coureurs soient dopés.

      c’est le Tour en lui même, et particulièrement son ambiance, qu’on aime. 

  • 21 Janvier 2013 à 17h41

    panpan2017 dit

    Avant de légaliser le dopage, on pourrait peut-être légaliser la beuh, non ? :-)