Il faut défendre et promouvoir la laïcité | Causeur

Il faut défendre et promouvoir la laïcité

A l’école, au travail et à l’université

Auteur

Florent Stora
Docteur d'Etat en science politique

Publié le 07 avril 2017 / Société

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Bustes de Marianne, Hotel de Ville de Paris, novembre 2016. SIPA. 00779433_000029

Alors que la laïcité – et son idéal d’émancipation – se situe au cœur de notre édifice républicain, elle se retrouve aujourd’hui attaquée et contestée dans sa légitimité. Certains, lui reprochant son sectarisme et son intolérance, plaident pour une laïcité ouverte ou accommodante. Si l’exercice du doute critique est salutaire et atteste de la volonté d’échapper à tout dogmatisme, le relativisme sceptique est un poison tout aussi dangereux. Pour être mieux armés et ne céder ni aux sirènes communautaristes, ni à ceux qui voudraient dévoyer la laïcité et la mettre au service de la xénophobie, il est urgent de rappeler l’esprit qui l’anime et de ne pas laisser tarir la source qui lui a donné naissance et qui doit continuer à l’alimenter.


9 décembre 1905 : loi de séparation des Eglises… par Europe1fr

Si la constitution française énonce en son article 1er que « la France est une République laïque, démocratique et sociale », c’est la loi de séparation du 9 décembre 1905 qui invente la laïcité à la française, proclame la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et pose le principe de séparation des Églises et de l’État. Est laïc un esprit, une institution qui a écarté la possibilité pour les instances religieuses d’être invoquées et évoquées pour le gouvernement des hommes et des choses. Il s’agit, dans le processus de laïcisation, de se délivrer de toute entreprise de soumission des consciences. Affirmer le principe de la liberté de conscience implique de manière nécessaire que l’élaboration des lois ne peut relever que de l’expression de l’ensemble des citoyens et non pas d’une conception particulière de l’homme qu’on imposerait à tous. C’est pourquoi la foi ne peut faire loi. Avec la laïcité, le politique s’émancipe par rapport au théologique et en retour, le théologique est protégé de toute ingérence du politique.

Elle doit être réaffirmée à l’école…

C’est alors ce processus de séparation qui permet de réunir dans une fraternité citoyenne des hommes séparés et divisés par leurs appartenances. Car la laïcité rend impossible l’établissement d’une religion hégémonique qui prétend au monopole de la pensée, de la morale, de la politique et l’oblige à rester dans son domaine. Elle devrait rendre impossible la condamnation des apostats, les intimidations, les fatwas vis à vis de ceux qui pourraient mettre à distance leur appartenance par la non pratique du jeûne, ou encore le refus de porter le voile. Ces intimidations au sein de la société civile sont intolérables et devraient être fortement dénoncées et combattues en nous rappelant de la parole d’Helvétius : « Qui tolère les intolérants se rend coupable de tous leurs crimes ».

La laïcité est donc à la fois notre héritage à préserver en même temps qu’une promesse encore vivante d’émancipation à promouvoir. Elle doit donc être réaffirmée avec force à l’école et promue avec courage à l’université ainsi que dans le monde du travail. Le processus de laïcisation commence historiquement par l’école avec les lois et textes réglementaires de 1881 à 1886 qui instituent l’école publique gratuite, laïque et obligatoire. Il rend possible l’émancipation du savoir par rapport à la croyance et substitue à l’argument d’autorité, l’autorité de l’argument. L’école est cet espace où l’on apprend à se déprendre de toutes les servitudes. L’École a donc pour finalité ultime de construire le citoyen et l’homme par l’instruction qui est une transmission de savoirs libres et libérateurs. C’est pourquoi une école de la République laïque n’inculque rien, n’impose aucune orthodoxie. Elle n’enrôle ni n’embrigade personne. Elle engage les jeunes esprits sur la voie d’une rationalité critique permettant de les mettre à l’abri de toutes les séductions mortifères qui conduisent aux fanatismes. C’est pour préserver cette noble mission que la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires pour l’école primaire, le collège, le lycée et les classes préparatoires était indispensable pour mettre un terme au long flottement des pouvoirs publics et à l’appréciation des situations au cas par cas. Et c’est dans cet esprit que devrait être réaffirmée sans ambiguïté et avec autorité la circulaire Chatel du 27 mars 2012 sur l’interdiction de ces mêmes signes religieux ostentatoires pour les mères qui accompagnent les enfants dans le temps extrascolaire, car celles-ci, en tant que collaborateurs occasionnels du service public, sont soumises à une obligation de neutralité dans l’exercice de leurs missions d’intérêt général.

…et au travail

Mais il faut aller plus loin et ouvrir le débat sur la possibilité de soumettre les étudiants au principe de laïcité au sein des établissements d’enseignement supérieurs et d’introduire une limitation dans l’expression vestimentaire à l’Université comme l’avait fait la loi du 15 mars 2004 pour l’enseignement primaire et secondaire. Là encore, on retrouve aujourd’hui les mêmes hésitations et la même irrésolution qu’hier, alors que nul ne conteste la montée des revendications religieuses à l’université, avec les contestations du contenu des programmes, ou du mode d’organisation des travaux dirigés pour lesquels on demande une séparation des sexes, le refus de passer un examen avec un professeur de sexe féminin, et qui tentent d’imposer une tutelle intellectuelle rendant impossible la sérénité indispensable au libre exercice de l’étude, de la recherche et de la pensée critique.

Dans le monde du travail enfin, la laïcité doit pouvoir prévaloir. Un règlement intérieur doit pouvoir fixer des règles de neutralité confessionnelle dans les entreprises. On se souvient encore de l’affaire de la crèche Baby-Loup, association de droit privée, qui s’était enfin vu reconnaître dans un jugement de l’assemblée plénière de la cour de cassation du 16 juin 2014, après de nombreux rebondissements judiciaires et à quel prix, le droit de se donner des statuts et un règlement intérieur prévoyant une obligation de neutralité du personnel, impliquant interdiction de porter tout signe ostentatoire de religion. Là aussi, le diagnostic est connu. Les entreprises privées sont de plus en plus confrontées à des revendications religieuses, et notamment à des demandes d’aménagement du temps de travail durant le ramadan, de salles de prières, à des conflits sur le port de signes religieux ostensibles. La loi du 14 septembre 2016 semble prendre acte de ces évolutions en introduisant dans le code du travail le nouvel article L 1321-2-1 qui  indique désormais : «  Le règlement intérieur peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché ». Plus récemment, une prise de conscience semble se faire jour au niveau européen.   La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), dans deux arrêts du 14 mars 2017, reconnaît de manière claire mais nuancée à une entreprise la possibilité d’établir dans un règlement intérieur un principe de neutralité à ses salariés, en leur interdisant l’affichage de signes religieux, politiques et philosophiques, mais à condition que cette démarche poursuive un « objectif légitime », qu’elle soit justifiée, proportionnée et non discriminatoire.

Cependant, la vigilance et la lucidité restent de mise. Devant les provocations et les intimidations incessantes, il nous faut ensemble lutter contre ces deux maux caractéristiques de notre temps que sont le déni de la réalité et le manque de courage.  Notre culture laïque, si elle n’est pas entretenue, finira par s’étioler et entraîner avec elle l’écroulement de toute une architecture mentale structurée par l’idéal d’émancipation. Et il nous faut poursuivre sans relâche cet idéal d’émancipation qui repose sur l’idée majeure selon laquelle la souveraineté d’un peuple sur lui-même se prépare dans la souveraineté de chaque homme sur ses pensées, par l’ouverture à la culture universelle permettant un décentrement critique, seul rempart contre les fanatismes.

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    • 10 Avril 2017 à 20h17

      walkyrie dit

      Dieu étant une escroquerie sociale, c’est évident : il faut promouvoir l’Etat laïc. Mais il faut arrêter avec les prières de rues et les visites obligatoires aux déjeûners du Crif. Non ?

    • 8 Avril 2017 à 20h57

      kriktus dit

      j’ai commencé à lire l’article et puis d’un seul coup stop! Je n’en peux plus, j’en ai marre d’entendre le même refrain: défendons la laïcité sans discriminer.

      Ne pas vouloir discriminer c’est refuser de nommer l’ennemi.

      En 1905 lors de l’établissement de la loi, les promoteurs de la loi avaient clairement défini l’ennemi qui n’en voulait pas le catholicisme dominant et personne n’a parlé de discrimination.ce fut un conflit dure et violent.

      Pour que la laïcité soit rétablie il faut non seulement nommer l’ennemi, lui faire la guerre mais accepter surtout que ce sera dure et violent. la guerre a déjà commencé on appelle ça les attentats.

      Quand allons-nous répondre sur notre territoire à la menace? Serons-nous capables d’être durs et violents pour défendre notre trésor national?

      • 8 Avril 2017 à 21h54

        Bacara dit

        “la guerre a déjà commencé on appelle ça les attentats.”Très bien dit .

    • 8 Avril 2017 à 20h20

      Bacara dit

       Faites votre généalogie et vous comprendrez vite l’impact qu’a eue la Révolution sur l’état civil .
        Au lieu de brailler , interrogez les archives . Elles sont riches en renseignements . 

    • 8 Avril 2017 à 12h06

      lafronde dit

      Article politiquement correct. Il est écrit revendication religieuse à la place de revendication islamique, et “communautarisme” à la place de communauté de l’Oumma. L’Islam n’est pas que religion il est aussi Législation.

      Article progressiste. Il évacue toute mention des religions matérialistes (socialisme, constructivisme) qui font dépendre la morale de la politique. Or justement la religion chrétienne donne toutes les clés pour les combattre. Le catholicisme romain combat spécialement le césaro-papisme, confusion du pouvoir et de la morale.

      Article étatiste. Il oublie que la laïcité remonte à Notre Seigneur Jésus Christ. Que la France concordataire du XIXe siècle était déjà laïcisée. Que “l’émancipation” invoquée décrit une interdiction pure et simple de l’enseignement par les Congrégations. lire “une autre histoire de la laïcité” de JF Chemain.

      • 8 Avril 2017 à 20h27

        Bacara dit

         En 1962 , dans un lycée public, j’ai été mise à l’écart parce que pas baptisée . Alors ces fariboles
        sur la laïcité de toutes ces religions , c’est vraiment d’une bêtise incommensurable. 

    • 8 Avril 2017 à 9h35

      Roturier dit

      Bourré de certitudes, de platitudes et de bonnes intentions dignes d’un Robespierre Florent Stora prêche la laïcitude, religion d’État.

      Aussi original et palpitant qu’un Imam qui prêcherait le respect du ramadan à Marrakech.

      Et naturellement Causeur, dont le principe semble désormais être « surtout si vous dites amen », lui fournit le minaret.

      • 8 Avril 2017 à 19h50

        Hannibal-lecteur dit

        La laïcité n’est certainement pas une “religion” d’état mais un cadre pour toutes les religions, un cadre permettant à chacune de coexister avec les autres et …interdisant à chacune de brimer l’autre. 
        Une fort bonne chose pour les religions …sauf qu’elles s’y opposent viscéralement car aucune n’a perdu l’espoir de…surpasser l’autre !! Si l’une parvient à surmonter les autres, il sera trop tard pour réclamer cette laïcitė qui les aurait protégées. Tant pis pour les perdantes, qui l’auront bien cherché!

        • 9 Avril 2017 à 10h37

          adelannoy dit

          Votre conception de la religion est réductrice. Vous considérez que la religion est ce que l’on connaît en Occident depuis 4 siècles. C’est exclure les 9/10e des religions.

          Pour un Grec ancien, la religion est indissociable de la citoyenneté. Etre Athénien, c’est croire dans les dieux de la cité mais il est impossible d’être Gaulois et de croire dans les dieux d’Athènes. La même chose pour les Hébreux et pour quasi tous les peuples de la terre depuis toujours. Il n’y a que certaines religions modernes qui conçoivent que l’on puisse scinder croyance et nation. Moi je n’ai pas de solution, mais je suis certain que la laïcité de combat promue ici, outre qu’elle est liberticide et injuste, n’en est même pas une.

          Je crois que je préfère quelqu’un qui dit carrément, comme Gert Wilders ou Boris Le Lay, qu’il faut proscrire et chasser l’islam en assumant une pure et franche islamophobie, à qui se cache derrière le paravent de gaze de la laïcité.

    • 8 Avril 2017 à 9h25

      QUIDAM II dit

      Au cours de très nombreuses décennies, la laïcité à la française a permis de faire cohabiter très paisiblement des catholiques, des protestants, des juifs, des bouddhistes et beaucoup d’autres minorités… parmi lesquelles de très nombreux musulmans.
      Elle a prouvé mille fois son efficience.
      Ce n’est pas elle qui pose problème, mais des minorités obtuses, revanchardes, revendicatives, souvent violentes et prenant des poses victimes d’une société qui leur donne pourtant beaucoup non seulement en tolérance et ouverture d’esprit, mais encore en aides sociales.
      Le meilleur conseil qu’on puisse leurs donner est d’aller vivre là où elles peuvent être heureuses. 

    • 8 Avril 2017 à 9h14

      adelannoy dit

      Je reprends. On oublie, dans notre petit univers occidental (et proche oriental) contemporain, que la religion n’est pas “la croyance en un dieu et les habitus qui vont avec”. Non. Ca, c’est vrai pour le christianisme, l’islam et le judaïsme, mais ça ne marche pas pour le shintoïsme, le bouddhisme ou l’hindouisme, ni pour aucune des religions “païennes” de notre ancienne Europe. Voir les choses comme ça, c’est du réductionnisme, du nombrilisme occidental. A l’opposé, quand je parle de la “religion de l’euro”, je pense effectivement, au sens propre, que certaines personnes sont religieusement attachées, reliées, à la monnaie de l’UE et lui accordent crédit, elles ont foi en l’euro. Il y a 1000 exemples de religions – celles du football, du jazz, etc. Après, on veut me faire croire qu’il y a une différence de “nature” entre ces religions que certains diraient laïques (alors que je ne vois pas cette différence qui les obsèdent), différence avec les “religions” instituées en Églises, mais je le redis, cette différence, je ne la vois nulle part: il y a des fanatiques du foot bien plus pratiquants et dans leur foi que beaucoup de ceux qui vont à la messe tous les dimanches ou à la mosquée le vendredi. Ou alors, il faudra que cette attaque laïciste contre toutes les pratiques religieuses ne s’arrête pas à ces chapelles instituées, il lui faudra aussi en venir aux mains avec les “gothiques” qui ont une spiritualité commune qu’ils montrent ostensiblement par leurs vêtements, etc. Je suis évidemment 100 fois contre l’interdiction du voile à l’université, je trouve même cette mesure ridicule, et bien davantage que celle de 2004, dont je condamne, de même que le sociologue de France culture (oublié son nom), la formulation (il fallait interdire le port de couvre-chef, et ranger ses ostensibles au placard!). Fichez un peu à la paix à ceux qui croient en Allah ou en Platini! Gloire soit rendue au Ballon rond et à Odin!

      • 8 Avril 2017 à 20h02

        Hannibal-lecteur dit

        Pas d’accord, quelque soit le dieu et sa religion , le ballon de foot et le club comme les autres, personne n’a le droit d’investir l’espace public pour l’imposer, sa religion, à autrui, les supporters non plus.
        Adelannoy qui faites une religion avec n’importe quoi, vous devriez en réserver le nom à une pratique offrant un minimum de conscience morale et d’exercices intellectuels qui l’élève d’un cran au dessus du ballon de foot … et situe son importance dans le for intėrieur de chacun . Noble endroit pour noble fonction, et non pas la place publique !

        • 9 Avril 2017 à 10h24

          adelannoy dit

          Je suis d’accord que l’on peut interdire l’espace public à toute religion, football compris (ce qui ne me fâcherait pas le moins du monde, au contraire), interdire le gothique et les TS vantant ceci ou cela, mais je ne suis pas pour cette société où tout le monde se retrouve pareil, comme si chacun portait une burqa anonyme.

          Votre définition de la religion exclut le bouddhisme dans la mesure où la “pratique” n’y existe pas plus que les exercices intellectuels (hormis pour les moines et les bobos néo-bouddhistes de pacotille).

    • 8 Avril 2017 à 8h55

      adelannoy dit

      S’il y a bien une chose de commun entre les laïcards et certains croyants, c’est leur obsession quasi pathologique, en tout cas a minima passionnelle, pour la religion. Ce que je remarque de cette religion qui est la même pour ces deux clans minoritaires et opposés de la population, c’est qu’ils essentialisent le fait religieux autour de codes ou de pratiques, que surtout leur définition de ce qui est “religieux” est extrêmement, pour ne pas dire fanatiquement, fermée, qu’enfin, moi le non-croyant en un dieu bien que non athée, ils me donnent envie de porter ostensiblement de grosses croix, croissants de lune, mains de fatma, étoiles de David au cou.

    • 7 Avril 2017 à 19h35

      plouc dit

      je ne vois pas comment ils vont s’ y prendre vu que la population du tiers monde à majorité musulmane ne cesse de croitre exponentiellement en France et en occident aussi !!!!
      la société française devient musulmane et il faut donc arreter de se le cacher !!!!

    • 7 Avril 2017 à 18h00

      dov kravi דוב קרבי dit

      Bon texte sur la laïcité.
      Cependant le combat contre l’islam impérialiste ne peut se fonder sur elle, puisque l’islam n’est pas une religion mais un système politique totalitaire se camouflant derrière l’alibi religieux.
      Ce sont donc les lois républicaines — liberté de croire ou ne pas croire, d’apostasier, égalité (en droit, non par essence) des sexes et individus, fraternité i.e. antiracisme (le vrai, pas l’actuel, dévoyé et instrumentalisé par l’islam victimaire et ses idiots inutiles) — qui doivent être mises en jeu pour vaincre ce totalitarisme nouveau et son arme favorite, le chantage à cette imposture qu’est l’islamophobie.