Lagerfeld, l’homme le plus classe du monde
Son royaume n’est pas seulement la haute couture, mais la haute culture
Publié le 15 octobre 2008 à 8:11 dans Culture
J’avais déjà eu l’occasion, l’été dernier, d’apprécier la culture et l’esprit de Karl Lagerfeld à l’occasion d’un débat organisé par Télérama entre lui et Fabrice Luchini – à l’initiative de ce dernier, l’inconscient !
Il en ressortait de manière criante l’abîme qui peut séparer un authentique honnête homme du XVIIe siècle d’un histrion dissimulant sa vacuité sous une avalanche de citations apparemment sélectionnées au ventilateur…
Eh bien, j’ai eu le plaisir de le revoir et de l’entendre (l’homme d’esprit, pas le piètre bateleur !) un peu partout cette semaine à l’occasion de la fashion week. Une interview-fleuve dans Elle, une autre dans Le Figaro, une troisième au micro de Fogiel sur Europe 1.
Et surtout, sur France 5, un doc épatant de la série Empreintes : “Karl Lagerfeld, un roi seul”. Joli titre au demeurant, dont le côté un peu pléonastique est largement compensé par la pertinence poétique.
Mais quel est donc le royaume de ce Karl Ier ? Le monde de la mode ? Pas seulement. Certes, il a magistralement dépoussiéré la maison Chanel, dont il est l’âme depuis un quart de siècle. Mais ce couturier est aussi un homme de lettres accompli, un bibliophile aux 50 000 volumes dont l’écrivain préféré est Bossuet et le livre de chevet L’oraison funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves… après ça, peu me chaut qu’il soit aussi allemand, né à Hambourg dans une famille de la grande bourgeoisie prussienne (et non pas “prusse” – comme on pouvait l’entendre l’autre jour sur France Culture…)
Bref, contrairement à un vulgaire Galliano, son “royaume” n’est pas seulement de ce petit monde qu’est la haute-couture. Lagerfeld est aussi, et surtout à mes yeux, un homme de haute culture.
Chez lui l’affectation, même poussée jusqu’à l’extravagance n’est pas une posture/imposture (comme on dirait chez les lacaniens attardés) : elle “fait sens” (ibid.). Gêné aux entournures de son costume spatio-temporel, le couturier ne souhaite pas être résumé à son pays, ni même à son siècle. Il ne prétend pas pour autant être “de nulle part”, contrairement à notre élite moutonnière – qui croit même désormais pouvoir se passer de bergers.
Ces postmodernes de papier, comme dirait Mao, ne sont que des post-it recopiant tant bien que mal l’aphorisme le plus bête du monde, dans la catégorie “métaphysique” : Il faut suivre ceux qui cherchent, et fuir ceux qui ont trouvé. (Gide, XXI, 13)
Je ne connais pas personnellement Lagerfeld, et le suppose d’ailleurs d’un abord plutôt difficile – comme les génies, les fêlés, et l’intergroupe. Mais je gage qu’il n’est pas de ces Béotiens de l’intelligence, persuadés qu’il leur faut couper leurs racines pour déployer leurs ailes. (Merci à France 3 pour la métaphore !)
“Il ne faut pas penser avec son époque ; il faut penser avec toutes les époques”, disait Charles Maurras.
Dans le même sens, je trouve plus lumineuse encore la phrase de Simone Weil – sans doute parce qu’elle est éclairée par la foi : “Il faudrait dire des choses éternelles pour être sûr qu’elles soient d’actualité.” Et bien sûr, comme l’a démontré Rivarol et compris Lagerfeld, pour atteindre à l’universalité, il n’est point de meilleur véhicule que la langue française.
-
L'auteur
Basile de Koch est chroniqueur des nuits parisiennes à "Voici" et du PAF à "Valeurs actuelles". Il est aussi essayiste à 16h.
-
Plus








La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
17Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
Nlnelly dit
J’ai regardé la fameuse émission sur Karl L. Très intelligent, très drôle, très brillant. Un petit bémol: ce monsieur ne s’est jamais demandé quelle était la position politique de ses parents (riches industriels allemands) en 1938. Même s’il n’était pas né, il a bien dû a bien dû se faire une petite idée. Non?
Mathieux dit
Je me rappelle un article dans un journal où Karl avouait avoir une passion pour acheter les livres, plusieurs par jours… ce qui semblait évident, c’est que cet homme pressé n’avait pas la même passion pour les lire. D’ailleurs, il ressemble plus à Paris Hilton qu’à un intello…. Comme a écrit je ne sais plus qui dans un article que j’ai lu dernièrement, certains couturiers exploitent de jeunes filles rachitiques et mangent du caviar, lui, au moins, il se prive de manger.
Agathon dit
Moi je suis souvent choqué de voir un barbon faire le joli coeur..
Mais on peut apprécier ces choses très culturelles en somme.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s’éprennent !
Patrick dit
Le ramenard scientiste, l’alias Adam Pollo en commentateur de la mode et du goût, en critique outragé de King Karl, c’est l’un de ces grands moments que nous réservent le hasard et la nécessité.
Adam Pollo dit
Résumons l’article:
classe égale culture
culture égale littérature
L’égalité étant une relation d’équivalence: réflexive, symétrique et transitive.
Karl Lagerfeld est “classe” parce qu’il possède (et peut-être a lu) 50000 livres rares (et sans doute très chers) et parle excellemment la langue française.
C’est marrant, les gens “classes” que je connais ne sont pas du tout comme ça. Ils sont juste gentils, simples, serviables, intelligents, joyeux et attentionnés, et certain(e)s n’ont lu presque aucun livre (et sûrement pas Bossuet).
Chacun ses références.
Lagerfeld a énormément de talent, un charisme certain, une grande culture (mais encore faut-il définir ce qu’est la culture: je ne suis pas certain que Karl puisse dire quoi que ce soit au sujet de la thermodynamique, de la génétique ou des espaces vectoriels normés, qui sont pourtant des notions universelles). C’est aussi un être très pédant et d’une grande futilité, qui se pose d’emblée en représentant du “bon goût”.
Moi, le Karl, je ne le trouve pas classe.
Chez les gens connus, la classe véritable, c’est lui:
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/ba/Tagore3.jpg
ou elle:
http://www.cdad.com/tuan/mariecurie/otherpics/hist-curie1.jpg
Enfin, selon moi…
Bien à vous
Adam Pollo
Ortie dit
@Nina:
“Se faire traiter de salope par un phoque…”: vous avez entièrement raison, j’applaudis!
Pascal dit
Notez que pour les années de naissance douteuses de Karl, elles sont toutes les deux funestes.
L’arrivée d’Hitler au pouvoir,pour l’une;l’Anschluss pour l’autre.
Nina dit
Mais vous plaisantez Pascal !
Se faire traiter de salope par un phoque c’est vachement humiliant, bien plus que par un hétéro en fait…J’sais pas trop pourquoi, je le sens c’est tout. lol !
Pascal dit
@Nina
Pour qu’un homme ait encore envie de traiter les femmes de salopes,il faudrait ,pour leur rendre hommage,qu’il n’ait pas choisi de s’attarder dans les toilettes pour “tantes”.
Un doute plane sur l’année de naissance de Karl…1933?1938?
Allez mesdames,vous qui savez être perfides quand vous voulez,fait-il plus jeune? plus vieux?ou ne voyez vous aucune différence entre les deux dates,dans l’extérieur du jeune homme?
Mlle Bürstner dit
50 000 livres ! On sait au moins qu’il en a ouvert 2 et qu’il rame sur l’un d’eux !
Nina dit
Je vais tout de même y mettre un bémol à l’admiration du Prussien.
D’une part, il donne une orientation à la collection mais ce sont des stylistes qui vont en chier des années qui créent. Ca a toujours été ainsi depuis au moins une bonne trentaine d’années.
En plus, le Prussien fait flipper tout le monde dans son entourage et surtout les nanas qui si elles refusent son autorité se font traiter de salopes à tout bout de champ.
Pis, un mec qui se vante d’avoir pourri la vie d’autres gosses parce qu’il était riche…je trouve ça moche.
Qu’il remette son casque à pointe le Karl, tout lettré qu’il soit, c’est un méchant homme !
spip dit
Cher Basile,
Georges Abitbol est foutu !
Votre article tempère quelque peu le jugement de “dandysme ridicule” qui a pu parfois être porté à propos de Karl Lagerfeld.
Odilon dit
“pour atteindre à l’universalité, il n’est point de meilleur véhicule que la langue française”
C’est sûr que ce ne sont pas les idiomes barbares qui permettent d’y écrire de la vraie philosophie. Même pas le grec.
Bruno Maillé dit
Cet article est très beau, Monsieur.
Mais êtes-vous réellement objectif en matière de karlophilie ?
ludovic Lefebvre dit
J’aime beaucoup cet article et l’homme, ce qui n’est pas une note ou un critère en soi. Ha Bossuet ! Quelques uns connaissent-ils Vincent Voiture, ce faiseur de poésies, pas si génial, mais si empli de Bienséance qu’il refusa d’être imprimé et de faire commerce de son art afin d’échapper à la vulgarité marchande ? Il manque beaucoup et surtout les valeurs du dix septième siècle de nos jours. Quel dommage que nos nobles d’antan aient une figure télévisuelle et cinématographique de partouzards, d’idiots, d’esclavagiste, nonobstant la noblesse de coeur, l’étude, la responsabilité etc.
Thierry Ardisson est à la monarchie ce que Bernard-Henri Lévy est à l’esprit juif, un massacre en terme d’image, image d’Epinal, bien sûr. Triste époque.
entropik dit
perfect! la grande Klaasss …
j’ai vu, j’ai entendu, ému…le Karl était impeccable !
ps: c’est autre choses que BHL et H…
Patrick dit
Superbe article, très perspicace, sur un fond de mélancolie tendre. C’est le genre de désespoir exigeant qu’on aime à partager, quand on est un réactionnaire conséquent. Le Karlprintz est un merveilleux compagnon, de ceux qui ne vous font pas espérer dans un monde meilleur, mais attendre une meilleure fin du monde.