La ville dont le prince est un rat | Causeur

La ville dont le prince est un rat

À Marseille, les rongeurs pullulent

Auteur

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli
Enseignant et essayiste, anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

Publié le 07 décembre 2013 / Société

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Préambule et avis à la population : une amie chère, qui connaît la vie et qui sait que les cons, ça ose tout, comme disait le regretté Audiard dans le film célèbre du regretté Lautner, me conseille de préciser que dans le texte suivant, il est question de rats, juste de rats, et pas d’autre chose. Que le diable patafiole les extracteurs de métaphores !

Vendredi 22 novembre. Le train de Paris a du retard, à cause de la neige dans la vallée du Rhône, et nous ne sommes finalement arrivés à Marseille qu’à minuit et demi. L’air est presque doux, je ne suis pas chargé, je décide donc de rentrer à pied chez moi — tout au bout du quai de Rive-Neuve, juste au niveau du théâtre de la Criée.
À partir de la gare Saint-Charles, la diagonale la plus courte passe par la rue de Petites Maries, qui descend tout droit vers la rue d’Aix.

C’est, je ne l’ignore pas, l’heure des rats.
Le premier, à 30 mètres de la gare, est encore furtif, rasant les murs, disparaissant dans un soupirail. Mais dix pas plus loin, la bête qui me regarde de ses petits yeux rouges, sans ciller ni reculer, avance en territoire conquis, et me fait bien comprendre que c’est moi l’intrus.
Je suis un Marseillais aguerri, un rat ne m’inquiète pas. Je continue donc à descendre. Mais avant d’arriver au croisement avec la rue Longue des Capucins, j’en ai déjà croisé quatre — dans une ville déserte. Dans ce qui est, de jour, le quartier le plus arabe de Marseille, animé au-delà de l’imaginable, je progresse dans une parfaite solitude. Je pourrais me raconter que je suis dans une séquence coupée au montage de Je suis une légende, où Charlton Heston (Will Smith dans le remake) survit seul dans un Los Angeles dévasté par une quelconque catastrophe familière au cinéma des sixties. Les rats sont les morts-vivants des villes en faillite.
Et Marseille est en faillite. Marseille est une faillite.

Au croisement, il y a meeting. Je m’arrête le temps de dénombrer les rats qui courent, passant de l’abri d’un bac à arbres sans arbres à un autre. Une vingtaine en moins de trente secondes.
Et sans être paranoïaque, plusieurs me dévisagent d’un air tranquille, plus inquiétant au fond qu’un œil agressif. Ils me frôlent, me testent, me tâtent presque. Si jamais j’avais là un malaise…
Que font-ils en ces lieux ? Ma foi, ils s’approprient la ville en passant par ses déchets. Ils butinent les poubelles, rarement ramassées. Il y a de quoi faire. Le couscous légèrement rance, dont parle Barthes dans son article sur Fourier, est un mets de choix pour les rongeurs impavides de la « cité phocéenne », comme disent les commentateurs sportifs.
Que je défie, au passage, de situer exactement Phocée sur une carte de la Méditerranée antique — allez, c’est la moderne Foça, tout à côté d’Izmir, sur la côte turque. Evidemment, ce n’étaient pas des Turcs, à l’époque.
Avant d’arriver chez moi, finalement, j’en avais dénombré une quarantaine. En quinze minutes d’une marche rapide — des bribes de mistral qui déboulaient du couloir rhodanien, avec dans l’haleine des relents de frimas, n’incitaient guère à la promenade digestive.

Qu’est-ce que c’est que cette ville ? Un stade vélodrome avec des rats autour. La « capitale de la Culture européenne » pour deux mois encore. Une cité admirable en tous points, pourvu qu’on la regarde de loin.
La distance, j’imagine, à laquelle la contemplent les élus de la ville, qui ne sont visiblement pas au courant que leur cité, le soir (et en fait le jour aussi — le rat ne meurt jamais) est la proie des rats. Et pas le rat sympathique de Ratatouille — non, le rongeur qui amena en 1720 les tiques qui dévastèrent la ville en lui inoculant la peste.

Marseille est la seule ville de France dont le centre n’est pas réhabilité. Dont le centre est colonisé par les rats, ce qui a eu une incidence certaine sur l’immobilier. Rêvez, amis parisiens : en plein centre ville, à trois minutes de la gare, sur une artère centrale (le Cours Lieutaud), une amie vient d’acquérir un splendide appartement de 200 m2, refait à neuf, Sept grandes pièces, deux salles de bain, pour 330 000 euros — le prix d’un deux-pièces parisien moyennement bien placé. La seule ville de France où, à partir de minuit, les rats sont chez eux.
Jean-Claude Gaudin feint de l’administrer depuis 1995. Quand on sait qu’une rate met bas de six à dix petits par portée, et qu’elle peut avoir six ou sept portées par an, on calcule (mal, les grands chiffres indisposent) ce qu’il est né de rats durant les mandats successifs de l’édile en chef de la ville fondée par Protis — à l’époque, il n’y avait pas de rats dans l’admirable calanque du Lacydon, juste une aimable princesse Gauloise du nom de Gyptis. D’ailleurs, les Grecs, en bons marins, n’auraient pas toléré des bêtes susceptibles de ronger les drisses de leurs voiles. Calculez l’infini, et vous approcherez.

Lorsque je suis revenu enseigner à Marseille, en 2008, les éboueurs se sont mis en grève. Sous prétexte que la société qui les employait était privée, le maire n’a pas levé le petit doigt pour mettre fin à un conflit qui a empuanti la ville trois semaines durant. Je travaille au lycée Thiers, et pour rentrer chez moi, je traverse (parfois assez tard, parce que nos élèves nous occupent pas mal, en prépas) le marché des Capucins, sis juste en dessous. Là aussi, colonisation. Aller manger un couscous (un vrai, un délectable, à la semoule d’orge, par exemple au Femina, rue du Musée), c’est entrer dans le dernier cercle de l’enfer, le paradis de rattus rattus : maisons branlantes ou écroulées, chantiers toujours en cours, ventes d’objets hétéroclites au ras du sol, débris alimentaires trop nombreux pour être détaillés.
La dernière campagne interne du PS pour désigner un candidat à la candidature a négligé ce point : Marseille est la ville la plus sale de France assurément, d’Europe peut-être — avant ou après Naples, en tout cas, pas loin.

On se rappelle la légende du joueur de flûte de Hamelin, telle que la racontent les frères Grimm. L’expert embauché pour éliminer les rats de la cité, faute d’avoir été payé par des édiles qui préféraient faire bombance (et Gaudin, qui s’endort régulièrement sur les dossiers brûlants, au point de laisser son ami Claude Bertrand régler les détails de la gestion de la ville — l’accessoire et l’essentiel, n’est pas le dernier à lever sa fourchette dans tel petit resto situé près du port), élimina le lendemain soir tous les enfants de la ville.
Ça n’arrivera pas ici : les enfants de Marseille s’éliminent tout seuls.

Ce n’est pas d’un Menucci que nous avons besoin (lui non plus ne déteste pas manger, comme en témoigne son impressionnant volume), mais d’un joueur de flûte. D’une personnalité qui fasse sortir Marseille du Moyen Age moderne où elle se complaît par la faute d’élus tous plus incapables les uns que les autres. Des cités comparables en importance (Lyon) ou en localisation sudiste (Toulon ou Nice) sont impeccables. J’étais il y a huit jours à Montpellier, pour l’expo Diderot et ses peintres du musée Fabre (à voir). Georges Frèche et son successeur n’ont jamais transigé sur l’hygiène, et le centre-ville, aux ruelles plus étroites encore que celles du Panier, est un exemple de propreté.
Alors oui, j’appelle de mes vœux, dans l’ancienne cité de Pythéas (cherchez, bande de paresseux !), l’élection d’un grand dératiseur. Que l’on puisse rentrer chez soi sans se heurter aux hordes furtives des rongeurs — ou bien nous récolterons, un de ces soirs, la peste.

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA. 00415546_000030.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 9 Décembre 2013 à 16h31

      Jacques des Ecrins dit

      Bernanos pensait que l’Afrique commençait au sud de la Loire…Alors, pensez, Marseille !

      Géographie mise à part, Monsieur Brighelli, vous l’entendez comment “patafioler” ?

      Le CNRTL donne deux sens. Un principal : maudire, confondre.

      L’autre, ironique : bénir.

      Voyant le mal partout, je me lisse la moustache en imaginant que l’extraction d’une métaphore n’encourrait pas forcément votre courroux.

      • 8 Décembre 2013 à 23h48

        cage dit

        document terrible; envoyer l’armée.

    • 8 Décembre 2013 à 11h14

      cage dit

      Marseille est un porc.
      Henriette et ses seins doux aussi sont là. 

    • 7 Décembre 2013 à 19h37

      Marie dit

      Montpellier ville très propre???? on a pas dû aller dans les m^mes quartiers.

    • 7 Décembre 2013 à 16h28

      néonéo dit

    • 7 Décembre 2013 à 16h09

      agatha dit

      Il ne faut pas rater cet article, je le signale au cas où il serait remplacé dans le placard dédié au Point, en page d’accueil de Causeur :
      http://www.lepoint.fr/societe/marseille-mennucci-le-parquet-classe-l-affaire-sur-ordre-07-12-2013-1765786_23.php

    • 7 Décembre 2013 à 14h14

      agatha dit

      Et bien sûr, il vaut mieux connaître les codes, pour ne pas faire n’importe quoi. Il y a des quartiers à éviter à certaines heures, sans doute, un peu comme dans toutes les villes.
      Et descendre à pied de la gare Saint-Charles à minuit et demi : je ne le ferais pas.

    • 7 Décembre 2013 à 12h00

      Georges_Kaplan dit

      Allons jusqu’au bout. S’il y a des rats, si nos rues sont si sales, c’est parce que les ordures jonchent les trottoirs et si les ordures prolifèrent, c’est parce que les camions-bennes qui sont supposés les ramasser ne le font pas. C’est le fameux fini-parti, maintes fois dénoncé, notamment par la Cours des comptes, qui permet à nos sympathiques « agents de surface » de rentrer chez eux quand ils estiment avoir accompli leur tâche. En pratique, cela signifie qu’ils ne ramassent qu’une poubelle sur deux – quand ils ne sont pas en grève, bien sûr – et bouclent leurs tournées en 3h30 au lieu des 7h00 sur la base desquelles ils sont payés (chiffre de la Chambre régionale des comptes de Provence-Alpes-Côte d’Azur pour 2007).
      Saviez-vous que la Taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM) dont s’acquittent les marseillais est la plus élevée de France ? En 2011, à Lyon, s’était 70 euros la tonne par habitant tandis qu’à Marseille c’était 149 euros ; 5 euros de plus qu’à Paris ; plus du triple de ce que payaient les brestois.
      L’origine de cette peste, c’est le système Defferre. Né en 1953 lorsque « gastounet », qui n’aimait pas les communistes de la CGT, a donné les clés de la ville à la CGT-FO, Force Ouvrière, le syndicat majoritaire qui fait la pluie et le beau temps à Marseille.
      Ce ne sont pas les rongeurs qui coulent la ville ; c’est une toute autre espèce de nuisibles qui a pris le pouvoir à tel point que Gaudin, comme Vigouroux avant lui, n’imaginent même pas les défier et que les frères Guérini en ont fait les chevilles ouvrières de leurs petits systèmes. Voilà les véritables rats ! Ils se cachent encore moins que les rongeurs ; ils défilent même régulièrement au grand jour en chantant l’hymne de la justice sociale et de l’intérêt général. 

      • 7 Décembre 2013 à 14h07

        agatha dit

        Le constat est juste, ajoutons que les étiquettes syndicales ne sont ici que l’alibi de comportements de voyous.
        Mais que cela ne décourage pas le visiteur : il y a beaucoup à voir et à faire à Marseille. J’ai parfois parcouru des milliers de km pour passer des vacances dans des lieux moins attrayants. Les rénovations autour du Vieux-Port, jusqu’à l’esplanade des musées, sont très réussies, les points de vue sont superbes ; et l’année de la culture a été, semble-t’il, une réussite. Enfin, moi, j’ai apprécié les expos.
        Les Français, même ceux qui habitent dans des coins gris et banals, adorent dénigrer Marseille, c’est un peu sot.

        • 7 Décembre 2013 à 16h00

          Pampam dit

          Marseille est la plus belle ville du monde, et est loin d’être une des moins sûres.

      • 7 Décembre 2013 à 18h09

        Saul dit

        Pour une fois totalement d’accord avec Kaplan :-).
        Ajoutons que le “fini-parti” est aussi très accidentogène, les agents négligeant les règles de sécurité pour finir au plus vite leur “travail”.

        Petite question Georges : un riverain avait porté plainte contre Marseille Métropole (enfin je crois) sur cette question du “fini-parti”.
        Sur quelle base juridique a t-il été débouté ? (sachant que la Recommandation R437 de la CNAM préconise l’abandon de cette pratique) 

        Sur Bordeaux, c’est aussi en vigueur 

        • 7 Décembre 2013 à 18h20

          Villaterne dit

          La réponse m’intéresse Saul !

        • 7 Décembre 2013 à 18h47

          Saul dit

          vous, vous habitez soit à Marseille soit à Bordeaux ;-)
          de ce que je me souviens (cette affaire était plutôt suivie par chez nous…), je crois que c’est une histoire que le riverain n’était pas habilité à porter le p en justice ou un truc comme ça.
          Mais pas plus de précision. 

        • 7 Décembre 2013 à 18h53

          Villaterne dit

          Ni l’un ni l’autre Saul bien que je sois près de Bordeaux!
          Mais cette question du fini-parti fait partie de mon espace professionnel !
          Dommage que vous n’ayez pas les attendus du jugement!

        • 7 Décembre 2013 à 19h15

          Saul dit

          fait partie de votre espace professionnel…tiens comme moi, serait on collègues ?

        • 7 Décembre 2013 à 19h29

          Villaterne dit

          Il me semble en effet !
          Vous me paraissez verser dans la code des marchés publics!
          Je me frotte souvent à ces gens-là!

        • 7 Décembre 2013 à 19h38

          Saul dit

          non, je ne suis pas dans les marchés publics,bien que ça peut toucher quelque fois mon activité.
          Disons dans une activité en rapport avec ce que nous parlons. Mais pas dans notre interco locale ;-)

        • 7 Décembre 2013 à 19h47

          Villaterne dit

          Je suis également dans l’interco!

        • 7 Décembre 2013 à 20h34

          Saul dit

          sorry, mal exprimé. Je ne travaille pas dans l’interco, mais pour une autre collectivité. Disons la ville centre.
          Assez marrant qu’on se croise ici :-)  

        • 7 Décembre 2013 à 22h15

          Villaterne dit

          Ah mais mon cher Saul, les villes centres ne voudront plus rien dire très bientôt sous l’action de la nouvelle sainte synergique. Je veux parler de “La mutualisation”!

        • 8 Décembre 2013 à 11h18

          Saul dit

          tout à fait. D’ailleurs vu ce qui se prépare avec les prochaines réformes sur l’interco (création de la métropole + augmentation des compétences etc), les maires deviendront de plus en plus de simples maires de “quartier”.
          C’est quelque part une façon détournée de diminuer le nombre de communes, l’interco étant à terme appelé à remplacer la mairie, mais c’est dommage que l’on garde encore ces couches subalternes dont les pouvoirs diminuent alors que leur coût financier restent pareils. 

    • 7 Décembre 2013 à 10h14

      Pampam dit

      C’est une plaisanterie ? Baladez vous dans le Vieux Nice vers 2h du matin ou plus tard, et vous ferez approximativement les mêmes rencontres. Peut-être un peu moins nombreuses, mais les spécimens sont de belle taille, promis ! Un chat fera soigneusement le tour pour s’écarter. Les rats sont visibles aussi cote plage. Et nul doute que la nouvelle coulée verte, fermée la nuit, ne soit elle aussi bientôt un terrain de jeu privilégié pour les rongeurs.
      Après, tout dépend de la surface exposée à cette prolifération. Plus elle est vaste, plus la population sera grande et visible.
      Les rats sont partout. Pourquoi est-ce que les bateaux stationnes au Port ont la nuit sur les amarres des dispositifs empêchant les rats de monter à bord ?

      • 7 Décembre 2013 à 11h02

        Pampam dit

        Cela étant dit, d’accord sur le coucous du Fémina (à l’orge bien sur) qui est le meilleur du monde et son patron le plus gentil :-)
        Oui il faudrait éliminer un peu du bordel de Marseille, mais c’est ce qui fait son charme, un peu, aussi. Et la “gentrification” du Vieux Nice ne fait pas vraiment envie. Les galeries, boutiques de fringues et autres savons parfumé qui ont remplacé les vrais commerces sont en train de tuer l’âme du quartier.