François Hollande a beau s’égosiller, la Turquie s’acharne à ne pas laisser passer les réfugiés en provenance de Kobané la syrienne, où les forces kurdes luttent héroïquement contre l’Etat islamique. On pourrait croire l’AKP inactive dans la guerre entre peshmergas et djihadistes. Mais la vérité dépasse les pires spéculations : le gouvernement d’Erdogan persiste à bombarder les bases arrières du PKK en pays turc, et se garde bien de contrer l’Etat islamique,  au prétexte que les combattants kurdes maltraiteraient les populations civiles ! D’où une interrogation lancinante : jusqu’à une date récente, Ankara a-t-elle laissé passer les djihadistes de l’Etat islamique vers la Syrie et l’Irak ? Poser la question, c’est déjà y répondre…

À la différence des complotistes qui nous gouvernent[1. D’après François Hollande et Manuel Valls, l’Etat islamique en Irak et au Levant serait la création de Bachar Al-Assad. Suivant le même raisonnement, des esprits farfelus ont fait du 11 septembre un complot américain pendant que d’autres voyaient en Saddam Hussein l’allié d’Al-Qaïda…], le vice-président américain Joe Biden n’a pas hésité à brocarder les louvoiements des gouvernements turcs et émiratis, englués jusqu’au tapis de prière dans l’aide à l’Etat islamique, qui font aujourd’hui partie de la coalition contre le « califat » autoproclamé.  Ni une ni deux : les Emirats arabes unis ont opposé un démenti poli, cependant que le Président Erdogan, auréolé de son récent plébiscite, niait l’évidence en feignant l’indignation. Le jeu de dupes marche si bien que Paris n’a aucun scrupule à développer sa coopération avec le Qatar, autre grand pourvoyeur de fonds du Djihad mondial, et la Turquie alors que le quai d’Orsay rechigne à reconnaître le rôle crucial que le régime syrien pourrait jouer dans la lutte antiterroriste. Dans un article très documenté, notre confrère de Marianne Régis Soubrouillard s’est fait le relais de nos services de renseignement en quête de coopération avec leurs homologues syriens afin d’endiguer le flot de djihadistes de retour du Levant. En off, nos services se disent très remontés contre notre diplomatie intransigeante avec Damas, mais si coulante avec Ankara, Dubaï et Doha… Il est vrai que ces trois pays islamistes ne massacrent pas leur propre population comme les troupes prétoriennes du régime syrien le font méthodiquement depuis trois ans, mais face au péril extrême de l’Etat islamique, on ne mégote pas sur le CV de nos alliés

L’Occident a longtemps accrédité la fable des « musulmans-démocrates » turcs, Frères Musulmans repentis, supposés aussi peu attentatoires aux libertés publiques que la chrétienne-démocrate Angela Merkel. C’était oublier les racines idéologiques de l’AKP, dont la doctrine diplomatique a été directement façonnée par Ahmet Davutoglu, ancien conseiller puis ministre des Affaires étrangères d’Erdogan, qui vient de lui succéder à la tête du gouvernement.  Toutes les ambiguïtés de la position turque se retrouvent dans cette synthèse « néo-ottomane », ainsi que l’a excellemment démontré Tancrède Josseran[2. « Ahmet Davutoglu : Prophète de l’ottomanisme, Conflits n°3, automne 2014.] dans la revue Conflits. Avant l’éruption du « printemps syrien », Davutoglu avait appliqué sa (géo)politique du « zéro ennemi »  vis-à-vis de ses partenaires musulmans, ménageant tout à la fois l’Arabie Saoudite, l’Iran, et la Syrie. Partant de l’incompatibilité entre aires civilisationnelles occidentales et l’Islam[3. Ce qui rapproche les vues essentialistes de Davutoglu des thèses de Huntington, si vilipendé en France par ceux-là mêmes qui défendent «l’islamiste modéré» Erdogan !] , la projection néocalifale de la puissance turque conçoit l’ensemble du monde musulman comme la « profondeur stratégique » d’une Turquie réconciliée avec son identité islamique. Mais la « politique multidirectionnelle » du tandem Erdogan-Davutoglu s’est heurtée à l’épineux cas syrien : après quelques mois de tergiversations entre Bachar Al-Assad et son opposition armée, le gouvernement turc s’est replié sur son réduit sunnite le plus radical, se joignant aux efforts du Qatar pour armer et assister la guérilla islamiste locale. Rebelote en Egypte, où le président Sissi a déclaré l’ambassadeur turc persona non grata. Dura lex sed lex, on ne soutient pas impunément ses Frères égyptiens …

Tiraillée entre son appartenance à l’OTAN et ses affinités islamistes, la Turquie gouvernée par l’AKP ne sait plus où donner de la tête. À moins qu’il ne se résolve à commercer qu’avec le Pakistan, le Qatar et le calife de Mossoul, Davutoglu  devra réviser ses principes géopolitiques s’il veut consolider la puissance turque.  L’affaire des otages turcs aux mains de l’Etat islamique, libérés à l’issue d’une longue négociation, fut un avertissement sérieux adressé à Ankara. À force de jouer sur tous les tableaux, la Turquie pourrait bien perdre sa mise.

*Photo : Seth Wenig/AP/SIPA. AP21628452_000001. 

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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