Charlton Heston dans "Soleil Vert".

On sera encore accusé de millénarisme, de catastrophisme, de réchauffisme et, qui sait, de complotisme. Il y a des semaines comme ça, où la conjonction, sur un temps court, de plusieurs événements planétaires, donne l’impression que nous assistons à la fin d’un monde qui évoque furieusement les films sombres apocalyptiques où jouait Charlton Heston dans les années 70.

Fukushima ouvre le bal

Nous ne parlons plus de la centrale de Fukushima qui continue à fuir quand bien même les médias s’y intéressent beaucoup, mais alors beaucoup moins. Les chaînes d’informations continues nous ont fait sombrer en quelques années dans ce que le philosophe irlandais du début du XVIII, Berkeley, appelait l’irréalisme, c’est à dire une espèce d’aberration mentale très humaine qui consiste à penser que n’existe que ce que nous percevons : esse est percipi aut percipere (être c’est percevoir ou être perçu). Si nous ne voyons plus Fukushima, c’est que Fukushima n’existe plus, quand bien même cet accident serait plus grave que celui de Tchernobyl d’après tous les experts et quand bien même les fuites continuent, essaimant des particules mortelles sur tout le royaume du Soleil Levant. Il est vrai que, caméras ou non, la radioactivité c’est vraiment le contre-exemple que n’aurait pu imaginer l’évêque Berkeley : on ne la voit pas, on ne la sent pas, on ne la touche pas et pourtant elle est. On s’en aperçoit juste un peu plus tard, aux premières leucémies, aux premiers cancers de la thyroïde, aux premiers bébés malformés. « Il me semble parfois que mon sang coule à flots/ Je l’entends bien qui coule avec un long murmure/ mais je me tâte en vain pour trouver la blessure », prophétisait Baudelaire.

Si Fukushima a ouvert la saison avec ce bal pré-apocalyptique, d’autres danseurs se précipitent pour faire leur tour de piste, les uns après les autres.

La sècheresse, par exemple. On sait avec certitude depuis les sorties de Claude Allègre (spécialiste mondialement reconnu sauf par ses pairs) que les scientifiques du GIEC sont des menteurs, des alarmistes, des idéologues. Que les hivers très rigoureux observés depuis quelques années n’ont rien à voir avec la fonte des pôles mais au contraire apportent de l’eau (glacée) à son moulin climatique du Tout va très bien madame la marquise !

En même temps, depuis début avril, les agriculteurs en sont à se demander comment ils vont abattre leur bétail s’ils ne trouvent pas du fourrage avant l’été. Les libéraux qui nous gouvernent songent même à faire intervenir la puissance publique, avec des cellules de crises pour organiser le transport des tonnes de paille pendant l’été si la sècheresse continue. La situation est vraiment grave, donc : un Etat qui estime que des choses aussi anodines que les communications, l’eau ou l’énergie ne sont plus ou ne devraient plus être de son ressort trouve soudain urgent d’éviter que l’Aubrac ou le Pays de Caux aient à la fin août des allures de Sahel avec des carcasses d’animaux au ventre gonflé un peu partout.

C’est que Bruno Lemaire, ministre de l’Agriculture, et Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, savent lire les chiffres et ne peuvent plus faire comme si. Le printemps 2011 en France (mais aussi au Royaume Uni, en Allemagne et en Russie), a été le plus chaud depuis 1900, le plus sec depuis cinquante ans (battu, l’été 76 !) et les températures d’avril sont de quatre degrés plus chaudes que la moyenne établie entre 1971 et 2000.

Amnésie galopante

L’agriculture nous ramène à la crise du concombre. Voilà une bactérie rare, connue depuis longtemps, qui sans qu’on sache trop pourquoi, a plus ou moins muté et se répand de manière épidémique en Allemagne, laquelle a, comme à son habitude, trouvé le moyen d’accuser un pays PIG, en l’occurrence l’Espagne, avant de se rétracter. En attendant que la bactérie, économie européenne intégrée oblige, traverse les frontières comme n’importe quel nuage radioactif.

Ce qui galope ces temps-ci, c’est l’amnésie et un événement chasse l’autre sans que nous ayons le temps de les analyser ou de tenter de les hiérarchiser mais on a tout de même l’impression que les vingt dernières années ont été marquées par des crises alimentaires sans précédent. Grippes porcines, aviaires, ovines, vaches rendues folles par l’encéphalite spongieuse, campagnes emplies de bûchers de moutons potentiellement contaminés. Et des virus, des prions, des bactéries qui semblent ne plus avoir aucune difficulté à franchir le barrage des espèces.

On se dit qu’on pourra toujours se consoler en papotant au téléphone. Il faudra juste éviter les portables. Cette fois, c’est certain, ils sont classés par le CIRC (Centre international de recherche sur le Cancer), organisme dépendant directement de l’OMS et encore assez protégé du lobbyisme des grands opérateurs, dans le groupe 2B, celui des agents cancérogènes possibles pour les humains. Au dessus, il n’ya plus que le groupe 2A (agents cancérogènes probables avec par exemple le trichloréthylène) et le groupe 1 (agents cancérogènes certains, comme l’amiante). Et les études continuent. Vous me direz, il n’a que la médaille de bronze, le téléphone portable, dans cette affaire. Oui, mais tout de même, il y a quelque chose comme cinq milliards d’abonnés dans le monde. Il serait donc rassurant que les études du CIRC qui se poursuivent sur le sujet (Wifi comprise) ne fassent pas grimper une marche au podium à la nouvelle prothèse fétiche de l’humain mondialisé.

Bon, tout cela n’annonce pas forcément la fin du monde. Même si on y ajoute les massacres en Syrie, l’Acropole et les plages grecques en voie de privatisation, un maire de banlieue qui demande sans rire l’intervention des Casques bleus pour protéger une école primaire où les enfants ne peuvent plus sortir en récréation à causes des fusillades entre dealers.

Cela nous interroge sur la fin d’UN monde, d’une façon de produire, de vivre dans la Cité. Cela nous interroge sur notre rapport à la technique et encore une fois, il faut lire L’obsolescence de l’homme de Gunther Anders qui, non seulement, fut le seul penseur de l’apocalypse nucléaire après Hiroshima mais aussi celui de la honte prométhéenne éprouvée par l’homme vis à vis de ce qu’il a créé et qu’il ne maitrise plus.

Les civilisations sont mortelles, disait Valéry après la Première Guerre mondiale. Dire que nous ne sommes pour rien dans la catastrophe au ralenti qui se déroule sous nos yeux, que c’est la faute à pas de chance, qu’il faut laisser faire, que tout va spontanément s’arranger car le marché allié à la technologie trouve toujours une solution, c’est accepter de croiser le regard d’un nouveau-né en ne voyant plus en lui qu’un sursitaire. Un sursitaire à court terme.

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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