La Route ou l’anti 2012

La fin du monde, la vraie

Publié le 03 décembre 2009 à 9:15 dans Culture

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La Route, apparemment, est un film sur la fin du monde. On dit apparemment parce ces temps-ci la sauce apocalyptique laquelle baigne la daube indigeste de 2012 risquerait de vous détourner de ce chef-d’œuvre poignant, road-movie à la fois atroce et intimiste, mystique et violent qui vous fait avancer, les larmes aux yeux, vers l’épouvante. La Route est avant tout un film d’amour, celui qui unit un père et son fils, marchant droit devant eux dans des paysages dévastés et une nature agonisante. Ils poussent un caddie, souvenir ironique d’une société engloutie, un caddie qui sert désormais à transporter ces impedimenta dérisoires et indispensables qui sont la malédiction commune à tous les réfugiés de tous les temps, y compris derniers. Que s’est-il passé dans le monde d’avant pour qu’on en arrive là ? On ne le saura pas vraiment, seuls quelques plans au début du film et quelques retours en arrière évoquent en creux une catastrophe d’autant plus angoissante qu’elle n’est ni nommée ni vue.

Spectateur qui entre ici, abandonne tout espoir. La longue errance du père, joué par un Vito Mortensen aussi formidablement christique que dans les derniers Cronenberg, et du fils (le tout jeune et très convaincant Kodi Smit-Mac Phee) est un chemin de croix dont les stations sont toujours plus insoutenables : journées torturantes de famine, fuites éperdues devant d’autres rescapés anthropophages, nuits grelottantes hantées de rêves déchirants qui renvoient à un passé aboli. Et, au bout de ce calvaire, une résurrection tout à fait hypothétique, dans la plus pure logique janséniste de ce grand film sur la grâce efficace.

En effet, on ne sera pas forcément sauvé parce qu’on s’efforce de pratiquer le bien dans un univers de ténèbres ou plutôt de grisaille – le film jouant sur un camaïeu de lumières mortes et cendreuses, presque décolorées. Partager sa nourriture avec un vieillard mourant (joué par un Robert Duvall méconnaissable) dans un monde où il n’y a plus rien à manger ne vous garantit pas pour autant la réciproque. Et tenter de garder la foi n’empêche pas d’envisager le suicide comme une solution allant de soi : durant tout le film, le père garde un revolver ne contenant plus que deux cartouches dont il est bien entendu avec le fils qu’elles ne serviront pas à se défendre mais à abréger d’éventuelles souffrances si celles-ci devenaient insurmontables. Et l’on ne peut que songer alors à la fameuse phrase de la Vierge de Fatima  sur les vivants qui envieront les morts quand arrivera l’Apocalypse.

Le metteur en scène australien, John Hillcot, n’a pas choisi la facilité. Il a adapté ici un roman du grand Cormac McCarthy. Cet auteur difficile, manière de bernanosien de l’Ouest américain, auteur de romans noirs et de westerns métaphysiques, avait poussé très loin le dépouillement narratif et stylistique avec La Route, prix Pulitzer et succès public inattendu. Il avait donné à ce roman l’allure d’un livre biblique aux versets qui se succédaient, lancinants et envoûtants. Dans un de ses précédents textes, également adapté au cinéma, No country for old men, Mc Carthy faisait dire à un de ses personnages, un vieux sheriff old school confronté à un tueur en série tout à fait adapté à notre époque : “Je lis le journal tous les matins. La plupart du temps, je suppose que c’est juste pour essayer de comprendre ce qui est en route et pourrait nous arriver jusqu’ici.”

Ce “quelque chose” est finalement arrivé et La Route, requiem somptueux jusque dans son dénuement hautain, ne nous dit pas autre chose.

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  • 7 December 2009 à 14h58

    nadia comaneci dit

    Plus trop en ce moment, j’ai la tête un peu ailleurs, mais l’envie reviendra. A bientôt.

  • 6 December 2009 à 22h48

    Louis75 dit

    Bonsoir Nadia. Merci. Je suis également ravi de constater votre présence régulière. Si j’ai peu le temps de participer au salon, je le consulte régulièrement. Portez-vous bien…

  • 6 December 2009 à 12h51

    Nevereven dit

    Bon film, bien tourné et très bons acteurs.
    Parfois incohérent, les arbres meurent mais l’herbe tient toujours.
    Les animaux sont plus résistants que les hommes, alors où sont les oiseaux et les rats ?
    En tout cas la question de la survie au prix du cannibalisme est bien posée.
    Je n’ai pas lu le livre mais j’aime bien ce questionnement “goodies / badies”. Si tu manges un homme pour survivre tu es un baddies… Est-ce si sur ? Qu’est-ce qui fait de nous des hommes ?

  • 6 December 2009 à 10h01

    the grinch dit

    C’est un film, quoi…

  • 5 December 2009 à 21h09

    Tina dit

    Le livre de Cormac McCarthy est extraordinaire, et en lisant cette analyse, j’ai l’impression de lire en fait une excellente analyse du roman.Mais irai-je voir le film?J’hésite encore,je crains de ne pas retrouver les émotions et le bouleversement qui ont accompagné ma lecture de La Route.

  • 5 December 2009 à 2h12

    nadia comaneci dit

    Bonsoir Louis75, heureuse de vous revoir parmi nous…

  • 5 December 2009 à 0h17

    Louis75 dit

    Très, très mauvaise adaptation. A fuir absolument. Ne prêtez aucun crédit aux bobards de ce papier. Précipitez-vous sur le livre. Le film n’est qu’un carte-postale en comparaison de ce chef-d’œuvre de la littérature américaine. Le film est propre, sexy comme un revêtement Téfal. Le livre, lui, organique, pulse, sue, pue ; chamboule notre esprit comme un nerf pincé finit par rendre fou le muscle qu’il traverse. Le film ne vaut guère plus que 2012. J’ai vu les deux (séances professionnelles). Gardez vos sous. Vous voilà prévenus.

  • 4 December 2009 à 20h25

    thierry bruno dit

    Voir un film dont on a lu le livre ? J’ai le problème inverse avec ” Le Seigneur des Anneaux”. J’ai d’abord vu les films de Peter Jackson et du coup, je n’arrive pas à me plonger dans le livre dont je ne dépasse pas la page 150 : trop d’images du film reviennent.
    J’avoue qu’avec “le parfum”, c’est score NUL : je n’ai pas aimé le livre, le film médiocre ne m’a donc pas surpris.
    Quant à aller voir “la route”, je reste dans l’expectative : j’ai envie de lire le livre avant.

  • 4 December 2009 à 18h39

    rackam dit

    Le pigeon quadrupade passe au-dessus de nos têtes, lâche sa sentence et poursuit sa course à l’ego. Il parle aux happy few, c’est un bolcho-élitaire. Ceux qui ne peuvent comprendre sa prose (empruntée) sont des clients de ciné-club. Tout juste s’il ne les soupçonne pas de regarder “L’incroyabe voyage”…
    Même quand il n’est pas en piqué, quel condescendant!

  • 4 December 2009 à 18h26

    Quadruppani dit

    “Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d’habitude. Une intimité presque. De mémoire d’homme, l’actualité n’a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l’idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu’à s’effondrer au milieu d’autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s’effondrent à leur tour, dans l’indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l’époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu’en un sens tout le monde le sache.”
    Extrait de “Appel”, pour ceux qui savent de quoi je parle. Pour les autres, bon ciné-club.

  • 4 December 2009 à 10h01

    D.H. dit

    Il faut dire qu’en somme ma situation, Jérôme Leroy, n’est pas très différente de la vôtre.
    Mais d’ailleurs nous sommes tous, en quelque sorte, sur la route ; raison pour laquelle l’œuvre que vous analysez peut parler à chacun de nous.

    Chez certains, la catastrophe initiale est par exemple la venue d’étrangers sur notre sol sacré et l’érection outrecuidante d’éléments d’architecture religieuse, après que les mêmes ( ! ) étrangers ont détruit nos propre tours.

    Mais il ne s’agit pas seulement de catastrophes intimes ; et les phénomènes migratoires pour divers raisons vont être bientôt, certainement, le fait planétaire majeur.
    Catastrophes, migrations réelles des uns venant amplifier le sentiment de catastrophe, de migration intérieure des autres.

  • 4 December 2009 à 4h33

    pirate dit

    Pardon pas Elmore Léonard, il a généralement beaucoup plus de chance, mais il écrit beaucoup pour le cinéma… James Ellroy.
    Et pour John Milius je peux rêver…

  • 4 December 2009 à 4h32

    pirate dit

    Led Zep… cimer,
    Yanka je vous comprends
    Gommora excellent livre, piètre film qui s’offre même le luxe d’intégrer de vrais mafieux dans la figuration
    Le Festin Nu, inadaptable… film à contre sens
    Une ardente patience (Antonio Skarmeta, très recommandable) adaptable… film (le postier)faiblard
    H2G2 idem
    Le Lièvre de Vantanen adaptable, film douloureusement nul.
    Elmore Léonard : aucune adaptation à la hauteur.
    Jacky Brown… exception à la règle, très bonne adaptation, mais aucun mérite le réalisateur a fait son premier et seul séjour en prison en volant un bouquin de l’auteur. Mieux il a retiré une scène du film pour ne pas être accusé de faire dans le gimmick “tarantinesque”

    Mon rêve, Sympathy for the Devil (Ken Anderson) par John Milius…