La possibilité de repérer les imbéciles | Causeur

La possibilité de repérer les imbéciles

Le beau film tiré du roman de Houellebecq a fait un bide commercial

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 27 septembre 2008 / Culture

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La possibilité d’une île, le film adapté par Houellebecq de son propre roman, devrait rester comme l’un des plus grands ratages commerciaux du cinéma français de ces dernières années, à l’instar du film de BHL, Le jour et la nuit. D’ailleurs, Houellebecq publie un livre de correspondance électronique avec BHL. Parlent-ils de leurs déboires cinématographiques respectifs ? On peut le croire. Admettront-ils avoir fait de mauvais films ? De la part de BHL, cet aveu l’honorerait. A l’époque, il avait verrouillé le paysage médiatique comme une ville de banlieue pendant les émeutes. Mais la résistance au décervelage programmé s’était organisée. Le film était mauvais, il fallait le dire, cela fut dit.

Avec Houellebecq, tout cela est bien différent. Houellebecq ne demande rien à personne et sa puissance de feu médiatique doit plus à des thuriféraires hyperboliques qu’à ses amitiés dans les rédactions. Aussi y avait-il quelque chose de suspect et de gênant dans la manière dont ceux qui l’adorèrent, le portèrent aux nues, le totémisèrent, l’ont brûlé, lapidé et piétiné à l’occasion de la sortie de ce film. Unanimité haineuse, lynchage systématique, tout cela aurait dû encourager l’esprit de contradiction et pousser le public à franchir l’impressionnant tir de barrage pour tenter de se faire une idée par lui-même. Rappelons, pour la petite histoire, que Sam Peckinpah ou Clint Eastwood, traités de fascistes au moment de la sortie de leurs films, étaient, vingt ans après, considérés par les mêmes comme d’”admirables cinéastes crépusculaires”. On devrait le savoir pourtant que le critique de cinéma est en général un subtil mélange d’arrogance et d’inculture, de soumission aux idées reçues du temps et qu’il se révèle, en matière de jugement esthétique, à peu près aussi fiable qu’un organisme de crédit américain à la fin de le seconde présidence Bush.

Car il se trouve que La Possibilité d’une île est un très bon film, souvent poignant, parfois drôle et toujours intéressant. Houellebecq a pris de vrais risques artistiques, d’abord en faisant un film de genre, ce qui est toujours, a priori, un peu méprisé en France, et ensuite en portant à l’écran son propre livre, ou plutôt une partie de son propre livre, se livrant à l’exercice périlleux de l’auto-adaptation.

Il aurait pu faire presque le même film et avoir un certain succès. Il lui aurait suffi d’appâter le chaland médiatique des magazines branchés en insérant, par exemple, une scène de fellation non simulée à mi-parcours qui lui eût fait encourir le risque d’une interdiction aux mineurs. Buzz et victimisation assurés, comme ils le furent pour Baise-moi de Virginie Despentes, lui auraient au moins valu quelques dizaines de milliers de spectateurs en plus. Mais non, comme dans ses romans, qu’on les aime ou pas, Houellebecq ne triche pas et fait le choix d’une vraie radicalité. La possibilité d’une île, le film, est d’une beauté plastique remarquable qui ne surprendra que ceux qui n’ont pas vu son merveilleux court-métrage utopique, La rivière. La Belgique de zones commerciales du début du film fait écho aux paysages post-apocalyptique de Lanzarote, le corps des acteurs est présent à l’écran sans sublimation esthétique mais sans mépris naturaliste. Ces décors futuristes où Benoît Magimel se régénère ont été moqués pour leur aspect kitsch mais personne à ma connaissance ne s’est avisé de leur ressemblance avec la machine temporelle de Je t’aime Je t’aime, le film de Resnais qui, en 1968, s’adonnait déjà à la science-fiction (prononcer ce dernier mot avec une moue méprisante, surtout) pour dire la douleur du temps qui passe, l’angoisse de la fin, le désir d’immortalité. Elles ressemblent plus, ces machines, à une sculpture de Dubuffet qu’à de la quincaillerie high-tech siglée Spielberg. Et alors, va-t-on reprocher à Houellebecq de refuser l’esthétique mondialisée de Hollywood et de s’inscrire dans une tradition nationale du réalisme magique à la Marcel Carné dans Les visiteurs du soir ?

Ou bien est-ce l’ambition de Houellebecq qui a gêné, sa volonté de faire un cinéma aussi sensuel que métaphysique quand le réalisateur français moyen livre son énième autofiction pour trentenaires vivant entre la rue Oberkampf et le boulevard Richard Lenoir ?

Toujours est-il qu’on peut prendre un pari sans trop de risques : La possibilité d’une île deviendra un film culte et déjà, quand il ressortira en dévédé, on entendra le chœur de l’actuelle conjuration des imbéciles se donner le luxe de l’indulgence et susurrer : “Ce n’était pas si mal, en fait.” Comme toujours, dès qu’il s’agit d’un créateur singulier, la reconnaissance arrivera. Trop tard.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 4 Octobre 2008 à 16h28

      Adam Pollo dit

      http://fr.youtube.com/watch?v=GzpDYt_cxVI

      “Le Houellebecq” vu par Fabrice Luchini.
      Houellebecq, c’est un état de nonchalance, dit-il…

    • 29 Septembre 2008 à 20h17

      Rotil dit

      Je ne réponds qu’au titre de ce fil, c’est-à-dire la possibilité de repérer les imbéciles:

      Si on est négligent, regarder autour de soi: il y en a plein…

      Si l’on est rigoureux, on pousse l’examen en soi-même. Et là, on devient plus modeste et plus tolérant…

    • 28 Septembre 2008 à 20h15

      L’OURS dit

      Est-on un imbécile quand on n’aime pas?
      Possible! J’ai cru pe,dant des années que je n’aimais pas Proust, jusqu’à ce que je comprenne dans quel état d’esprit il avait entrepris son oeuvre. Maintenant, il est parmi les rares dans mon Panthéon.

      Houellebecq? Jusqu’à maintenant, ses livres me sont tombés des mains. Chiant, vide, et je me retiens. Mais peut-être est-ce que je passe à côté.

      Une chose est sûre on peut être aussi crétin quand on aime. Combien de peintres ou d’écrivains considérés en leurs temps comme des génies sont aujourd’hui reingardisés, voire oubliés?

      Une chose est sûre! Chacun de nous n’est pas le juge du goût des autres!

    • 28 Septembre 2008 à 19h36

      Didier Goux dit

      Ce que Houellebecq appelle « extension du domaine de la lutte » n’est rien d’autre, mais exprimé sous une forme romanesque neuve, que ce que René Girard nomme « propagation de la rivalité mimétique ». En ce sens, j’attendais beaucoup des romans suivants de Houellebecq, car la piste girardienne est féconde. Je dois dire que mon enthousiasme est progressivement retombé, notamment avec cette « Possibilité d’une île » – je parle du roman, n’ayant pas vu le film.

    • 28 Septembre 2008 à 17h24

      Ludovic Lefebvre dit

      J’ai bien aimé le film : les particules élémentaires. Houellebecq a t-il toujours envie de se tuer tout en l’émettant à longueur de blog ? Je n’y vais plus, c’est agaçant la dépression entretenue, presqu’autant que la joie obligatoire. Il faut casser la gueule de nos mamans, puis se réconcillier avec elles et enfin passer à autre chose, Michel.

    • 28 Septembre 2008 à 12h38

      Adam Pollo dit

      La possibilité du NIL *

      * Définition de NIL : Dans certains langages informatiques (LISP ou Pascal) NIL qualifie un paramètre variable invalide, par exemple un pointeur NIL qui ne pointe sur rien. En langage C, l’équivalent est null.

      Je ne sais pas pourquoi mais aujourd’hui d’un seul coup j’ai envie d’évoquer Michel Houellebecq et ses romans.

      Michel Houellebecq nait le 26 février 1958 à La Réunion dans une famille apparemment chaotique, puis grandit en métropole chez sa Grand Mère communiste.

      Au lycée ses camarades “sentaient qu’il avait une capacité de réflexion et une puissance d’analyse, un recul sur les événements tout à fait exceptionnels pour un garçon de son âge” (c’est écrit sur son site officiel). Celui qu’on surnommait “Einstein” devient ingénieur agronome, se marie, fait des enfants, divorce, tombe dans la dépression: classique, quoi. Puis il écrit. Une biographie de Lovecraft, qui semble l’avoir vraiment marqué, un peu de poésie, puis des romans.

      Dans Extension du domaine de la lutte, son premier roman, Houellebecq prête à son anti-héros des postures intellectuelles un peu bizarroïdes , mais en gros il s’agit, comme le titre l’indique, d’étendre le thème de la lutte des classes aux relations entre les hommes et les femmes, ou plutôt à leur absence de relations. La lutte est en fait celle qui se passe entre le cerveau einsteinien et le slip de l’écrivain: c’est la lutte des classes étendue au domaine sexuel. Bref Extension du domaine de la lutte, ça parle de sexe et surtout de manque de sexe. La dure lutte dans le calebute du pauvre Michel. Et ça dure plus de deux cents pages… Extrait choisi qui résume le total et vous en épargnera la lecture:

      En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude.

      Dans Les particules élémentaires Houellebecq utilise des faits autobiographiques – abandon, début de vie chez la grand-mère, mort de celle-ci, mariage, divorce et tout le paquetage habituel de la loose domestique – transposés une nouvelle fois chez un anti-héros. Ce second roman reprend très largement le thème du premier: le sexe et la misère sexuelle du citoyen lambda. Mais il y ajoute les expériences génétiques du frère du héros qui, tout en faisant entrer le roman dans un genre de fantastique dantecsque pas vraiment réussi, résolvent quand même en partie les problème posés dans Extension du domaine de la lutte. Le frère du héros donc, genre d’Einstein de la génétique, permet enfin à l’humanité de dissocier radicalement la reproduction du plaisir et de connaître enfin la paix… Mais cette humanité-là est condamnée à disparaître irrémédiablement. Les particules élémentaires, c’est donc une fois encore la dure lutte du calbute avec pour seule échappatoire l’apocalypse génétique.

      Dans Plateforme, Houellebecq nous emmène dans une problématique nouvelle et absolument inédite dans don univers: le sexe et le manque de sexe. Cette fois-ci l’écrivain nous parle de la mondialisation du sexe au travers du tourisme sexuel, du sexe comme marchandise disponible sur tous les bons étalages pourvu qu’on en ait les moyens. La lutte est toujours dans le calbute mais le héros va se calmer dans le ventre des fillettes. Houellebecq fait sa promotion sur un thème sulfureux – la pédophilie -, en remet une petite couche en expliquant suffisamment fort que “la religion la plus con c’est quand même l’islam” – la provocation finit toujours par payer -, histoire d’inciter les lecteurs à se précipiter dans la FNAC la plus proche où Plateforme est en tête de gondole et lui tend les bras. Plateforme, ou comment Michel fait semblant de fustiger le système qui le nourrit.

      La possibilité d’une île est un gros roman dont je n’ai pas pu venir à bout car rapidement je me suis rendu compte que le sexe et le manque de sexe allaient être étirés sur plus de quatre cents pages. Cette fois-ci il s’agit de clonage – je ne suis pas allé jusqu’au terme de l’intrigue mais je ne pense pas me tromper en supposant que même les clones allaient souffrir du manque de sexe. La lutte exportée dans le calbute des copies humaines sur fond de secte raélienne: tout un programme.
      Voici donc de manière synthétique les ingrédients d’un roman de Houellebecq:

      * Un anti-héros quadragénaire plutôt aisé mais qui ne baise pas et ne croit pas au bonheur;
      * Une femme, rencontrée si possible dans des conditions équivoques: le héros peut enfin baiser et croit au bonheur;
      * Une rupture – la femme part, ou meurt, ou alors c’est le héros qui pète un câble: il ne peut plus baiser et de nouveau, ne croit plus au bonheur;
      * La déchéance du héros;
      * L’apocalypse finale qui peut prendre diverses formes;
      * Un contexte si possible tendance: remise au goût du jour de la lutte des classes, génétique, clonage, mondialisation… Attendons nous à ce que le prochain roman de Houellebecq se situe dans un contexte de révolte des minorités sexuelles, d’alter-sexualisme, de délocalisation de la dure lutte ou de baiser-plus-pour-jouir-plus ! A moins que le manque de sexe ne soit promu, au terme d’un grenelle du sexe, comme une option capable de résoudre le problème du réchauffement climatique.

    • 28 Septembre 2008 à 10h14

      ema ou la bienveillante dit

      ce qui est étonnant c’est qu’au lieu de se moquer de Houellebecq, les critiques auraient pu réfléchir sur l’adaptation du livre, unanimement reconnu. effectivement on a senti un plaisir suspect dans le dézinguage du film.

    • 28 Septembre 2008 à 4h15

      Emile Zolallah dit

      Perso, le titre de votre post est vraiment naze! Ben oui quoi? Ca veut dire quoi ça? Vous partez d’un postulat bien insignifiant; à savoir que nous ne sommes pas égaux! Facho! Facho!!! Facho!!!! Non mais! C’est quoi ces manières!

    • 28 Septembre 2008 à 0h02

      AKFAK dit

      J’aime bien… “dévédé”; lol

    • 27 Septembre 2008 à 16h34

      Janus dit

      Ou pas.