La papauté est humaine, l’erreur aussi
La controverse Williamson n’est pas seulement théologique
Publié le 09 février 2009 à 11:00 dans Monde
Mots-clés : Benoît XVI, Religion
Comme l’a dit un causeur célèbre, le Pape est pape ! Sans le contredire, je voudrais ajouter qu’il est aussi et en même temps à la fois prince et, ce qui n’est pas rien, vicarius christi, le vicaire de Jésus Christ ou son lieutenant ici-bas. Le champ de manœuvre papal s’étend entre la “princitude”, la dimension politique et temporelle de la charge pontificale, et la “vicairitude”, c’est-à-dire sa dimension religieuse. Benoît XVI semble plutôt porté vers la dimension théologico-religieuse de sa charge. Aussi raisonne-t-il à l’échelle des décennies voire des siècles. Quand on se situe dans la longue durée et dans une perspective purement théologique, les bêtises volontairement provocatrices d’un histrion latinisant en soutane nommé Richard Williamson sont effectivement – et contrairement aux événements dont il parle – un petit détail.
Les évêques de Rome ont mis du temps à s’habituer à la perte quasi-totale de leur “princitude” d’antan. Jusqu’au 20 septembre 1870, le pape a résidé au palais du Quirinal devenu résidence des rois d’Italie puis de la présidence de la République. Le palais du Vatican ne fut d’abord qu’une solution d’attente, un refuge devenu en 1929, suite aux accords de Latran, le centre du plus petit Etat du monde – 44 hectares et environ 800 habitants. À la tête d’une microscopique principauté dépourvue de la moindre division, comme le rappela Staline, le pape n’en est pas moins, qu’il le veuille ou non, un acteur politique, en particulier depuis que Jean-Paul II a donné à la fonction une dimension médiatique planétaire.
Mais à l’heure de l’hyper-démocratie, négliger les médias et l’opinion publique est une funeste erreur. Pape ou non, point d’action sans communication. Intellectuel, théologien et certainement fin connaisseur de la politique politicienne ecclésiastique – il n’est quand-même pas donné à tout le monde de devenir serviteur des serviteurs de Dieu – le Pape actuel se soucie très peu de la culture politique démocratique et encore moins de ses exigences cathodiques. À l’évidence, pour Benoît XVI et son entourage, la levée de l’anathème n’a rien à voir avec les opinions de celui qui en bénéficie : un prêtre confessant accordant l’absolution à un assassin condamné à mort n’apporte pas pour autant le soutien de l’Eglise ni au meurtre ni à la peine de mort.
Eviter le piège tendu par Williamson aurait été assez facile. Comme le rappelle Paul Thibaud, les 48 heures écoulées entre la diffusion des propos négationnistes de Richard Williamson le 22 janvier et l’annonce, programmée d’avance par le Vatican de la levée de l’excommunication de quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre, auraient au moins dû permettre la suspension de la décision. D’ailleurs, puisque Williamson n’en est pas à sa première provocation, le problème aurait dû être traité en amont, si toutefois la curie avait la sensibilité et les compétences de n’importe quelle chancellerie occidentale.
On peut donc reprocher, au minimum, à Benoît XVI de planer sur les sommets de la théologie et d’oublier de se pencher sur les tristes affaires des hommes. Reste que si l’on oublie le faux-pas Williamson, il y a aussi quelque chose d’admirable dans ce pontificat qui se veut spirituel plus que temporel. Pie XII a été un homme d’Etat et un diplomate habile dans une période trouble. Marqué, comme tous les dirigeants européens des années 1920-1940, par la guerre de 1914-1918, Mgr Pacelli n’aura été qu’un Pape-prince. Et il a raté une occasion qui – heureusement – ne se présente qu’une fois tous les deux mille ans : face au Mal absolu, il aurait pu rééditer le sacrifice sublime de celui qu’il représentait sur terre. Au moment où il fallait sortir de l’Histoire il a choisi d’y rester avec le souci – légitime mais peu adapté à la dimension de l’enjeu – de défendre les intérêts séculiers de l’Eglise et de ses fidèles. C’est le mieux qu’on puisse attendre d’un homme d’Etat mais en-dessous de la main s’agissant d’un Pape confronté à Hitler. Benoît XVI est, certes, un diplomate maladroit, il commet des erreurs que Pie XII aurait probablement évitées avec habileté. Reste qu’il sait peut-être mieux que celui-ci de qui il est le mandataire sur terre.
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L'auteur
Gil Mihaely est historien et journaliste.
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beam dit
@Gil Mihaely
On a un peu de mal à appréhender votre histoire fictionnelle, et votre concept de “sortie de l’Histoire”.
Le christianisme est une religion de l’incarnation, pas de l’abstraction. Le surnaturel n’abolit pas la rationalité. C’est justement dans l’Histoire que s’inscrit le salut des hommes et non pas dans les limbes des postures morales.
Gil Mihaely dit
@Koz : c’est exactement le débat que j’ai essayé – en veine – d’éviter… Mon texte ne met pas en doute ni les efforts de Pie XII ni son bilan en termes de Juifs sauvés. je voulais juste souligner qu’il a agi dans l’Histoire et uniquement dans l’Histoire quand, contrairement aux autres dirigeants -qui avaient à leur disposition d’autres moyens d’agir – il a été investi d’une autre autorité. Pour caricaturer un peu, il a préféré sauver des vies quand il pouvait sauver l’Eglise et pê même plus dans ce moment unique de crise de civilisation.
Quant à la question de l’anachronisme, si elle a toute sa pertinence au début, vers 1943-1944 cela ne tiens plus. il ne pouvait pas douter du destin des Juifs déportés de la Hongrie pê.
c’était l’un des meilleurs hommes d’Etat de l’époque mais je crois qu’il a passé à côté de quelque chose plus importante encore. ceci étant dit, je ne jette pas des pierres sur lui.
koz dit
Etes-vous certain que la déclaration à l’ambassadeur de France au Vatican que vous rapportez soit de Pie XII ? Même si cela ne rend pas cette déclaration tellement plus excusable, j’avais en mémoire qu’elle venait d’un cardinal. Mais bon, peut-être me trompe-je.
Cela étant, ça ne l’a pas empêché de prendre aussi la défense des Juifs d’Allemagne face à Ribbentropp le 13 mars 1940 (cf. l’article du NYTimes de l’époque), soit à une époque où je ne me souviens pas que les déclarations de soutien et les protestations aient afflué.
Malheureusement, je crains que son action ne soit assez conforme à une tradition qui faisait cohabiter une sorte de “containment” des juifs, et une réelle protection des personnes. Triste logique aujourd’hui dépassée, mais que l’on aurait souhaité voir dépasser sans que la Shoah n’intervienne.
Par ailleurs, oui, effectivement, ce qui s’est produit était unique mais, en conscience, Gil, combien pouvez-vous lister de personnalités, de dirigeants, qui en ont pris la juste mesure ? De Gaulle, Churchill, Roosevelt ? Je ne parle évidemment pas de Staline… Bref, oui, il est possible que sa réaction n’ait pas été à la hauteur, mais l’historien que vous êtes ne détecte-t-il pas un certain anachronisme à lui demander de réagir à la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui ? A la lumière de ce que l’on savait à l’époque, et de ce qu’il a su, je ne trouve pas son action indigente.
On aimerait que d’autres dirigeants puisse s’enorgueillir d’avoir fait le 1/4 de ce qu’il a fait. Là encore, je n’en vois pas.
Pirée dit
Sur le statut des juifs, il faut se reporter à l’article imperturbablement descriptif de Maurice Duverger dans la RDP de 1940-41.
beam dit
Il n’y a aucun acharnement de ma part, mais vous ne répondez pas aux questions, vous mordez à l’hameçon de la polémique que certains dans les media et même dans l’Eglise (il y a des traitres partout), font frétiller devant vos yeux.
Je me permets d’ajouter encore une chose : Schindler a t-il fait beaucoup de bruit ?
Gil Mihaely dit
@BEAM : Je ne comprends pas votre acharnement. Je n’ai pas dit que Pie XII n’a pas sauvé de Juifs ni qu’il a été Nazi. Je dis seulement qu’il s’est comporté comme un prince, comme un leader politique. Il a estimé qu’il est plus utile pour l’Eglise (et pour le Juifs) de prendre des positions officielles parfois choquantes (quand Vichy a passé les lois juives, Pie XII a dit à l’ambassadeur français Bérard “ces lois ne sont pas en contradiction avec l’enseignement de l’Eglise”) pour justement se concentrer dans l’action. Sauf qu’il était aussi vicarius fili dei et ce qui s’est passé entre 1939-1945 n’a pas été 14-18 en plus grand mais quelque chose d’unique, d’absolue – une crise majeure de civilisation et de moral. Face à cette crise le Pape a choisi d’agir en homme d’Etat plutôt qu’en autorité morale. il y en a certains moments dans l’Histoire, heureusement très rares, où il faut changer radicalement de logique. Pie XII n’a pas jugé que la guerre de 39-45 en était un.
beam dit
David Dalin a écrit :
« Imputer la condamnation qui revient à Hitler et aux Nazis à un pape qui s’opposa à eux et était ami des juifs est une abominable calomnie. Quels que soient leurs sentiments vis-à-vis du catholicisme, les juifs ont le devoir de rejeter toute polémique qui s’approprie la Shoah pour l’utiliser dans une guerre des progressistes contre l’Église catholique. »
Ce que Mihaely ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre est que Pie XII n’aurait pu sauver autant de juifs s’il avait trop parlé.
Mihaely voudrait il encore une repentance ? pour quelle raison cette fois ci ?
elisa obisbo dit
Vous oubliez le père Maximillien Kolbe ??
beam dit
@Gil Mihaely
Pouvez nous dire si oui ou non Pie XII a protégé des juifs ?
koz dit
Concernant Pie XII, une longue empoignade avec un chroniqueur de l’UPJF m’a conduit au constat suivant : on ne conteste pas qu’il ait sauvé des centaines de milliers de juifs (voir notamment, désolé, je me cite, ici, et les positions de Pinchas Lapide, Sir William Gilbert, Léon Poliakov ou encore Michael Tagliacozzo, tous aussi peu suspects d’antisémitisme les uns que les autres), mais on lui reproche de ne pas avoir parlé.
Ce qui m’interpelle en ce sens que j’entends davantage reprocher aux politiques et autres responsables de parler et de ne point agir que d’agir et de ne point parler.
Essayer d’imaginer ce qui aurait pu se passer s’il avait parlé (ou s’il avait davantage parlé, parce que bon, voir là, aussi, désolé, je me cite) me semble être un exercice d’Histoire-fiction qui ne peut en aucun cas légitimer les anathèmes lancés contre lui. On peut prétendre que la résistance aux nazis aurait été plus grande, mais personne n’en sait rien. On peut aussi affirmer que sa prise de parole aurait pu nuire à son action. Mais est-on seulement capable d’entendre ceci, dans notre société de la communication ?
Gil Mihaely dit
@XP : Golda Meir a été le chef de la diplomatie israélienne à l’époque. voici ce que pense un historien de son comportement (ainsi que des declaration de P. Lapid, consul d’Israël à Milane)
” Lapide was in the 1960s an Israeli consul in Milan and was attempting, at the time he made his inflated estimates, to secure Vatican recognition for the state of Israel. Similar motives explain statements made in the immediate postwar period by Golda Meir and Moshe Sharett, foreign ministers of the new state of Israel. Had these statements been accurate within even an order of magnitude, Pius would perhaps deserve to be honored by Yad Vashem and celebrated by Rabbi Dalin as a righteous gentile. They were not. Whatever was thus gained diplomatically by these statements–in the short run, precious little–was purchased at the cost of considerable historical untruth.”
Quand l’état d’Israël en avait besoin, Papon était le choucho de ses officiels. il avait l’habitude de montrer l’Ouzi qu’il a reçu d’un haut fonctionnaire israélien. et non, je ne compare pas Papon et Pie XII, j’essaie seulement de mettre en contexte les positions de diplomates israéliens de l’époque.
Lisa dit
Merci Beam
de rappeler que des catholiques ont été dans les camps de concentration, ainsi que des malades psychiatriques, des handicapés mentaux (physiques je ne sais pas ?), et des tziganes.
Un cousin germain de pape trisdomique est mort dans les camps.
Merci aussi
à Rotil pour ses choix musicaux, je vais écouter Schumann…