Gênes : monument dédié à la mémoire de Carlo Giuliani.

Le niveau atteint par la répression policière à Gênes déjoua les pronostics les plus pessimistes. Outre le matraquage de groupes pacifistes, l’usage disproportionné de la violence contre le cortège de la « désobéissance civile » fut reconnu par les tribunaux italiens, qui jugèrent illégale la charge à son encontre et rendirent caduques les poursuites contre plusieurs manifestants arrêtés.

Après l’attaque du cortège, se produisirent les pires affrontements du 20 juillet. Vers 17 heures, une unité de carabiniers lança une charge latérale contre le cortège dont de nombreux membres faisaient pourtant demi-tour pour regagner leur point de départ. Les gendarmes refluèrent ensuite précipitamment, poursuivis par certains manifestants qui s’en prirent à une Jeep restée en retrait.

Par la lunette arrière, un carabinier ouvrit le feu, atteignant un manifestant en pleine tête avant que la Jeep redémarre et lui roule sur le corps. La mort de Carlo Giuliani constitua l’épilogue tragique de cette journée journée devenue totalement hors normes. Dans des rues soudain méconnaissables, des véhicules blindés fonçaient sur la foule qui répliquait par des cris de colère et de douleur. Le son sourd des pierres martelant les blindages de la police et la sirène des ambulances évacuant des blessés le crâne ouvert se noyaient dans un nuage de gaz lacrymogène, donnant une étrange teinte jaunâtre au paysage urbain.

Plus tard, diverses investigations dépassèrent l’impression initiale de chaos généralisé. Une enquête judiciaire révéla notamment que plusieurs détachements avaient outrepassé les ordres qui leur étaient donnés par la radio, et pris l’initiative d’envenimer la situation sur le terrain.

Plusieurs hypothèses ont circulé quant aux causes de l’acharnement des forces de l’ordre sur les manifestants. Certains soulignèrent l’atmosphère de surtension qui ne fut pas pour rien dans le tabassage d’innocents. D’autres ont noté que des brutalités de cette ampleur n’auraient pu se produire si les carabiniers et la police n’avaient pas reçu de leur hiérarchie l’assurance d’une impunité totale en cas de bavures. Nombreux furent ceux qui, tel le maire de Gênes, regrettèrent l’absence de responsabilité du vice-président du conseil Gianfranco Fini, auquel aucun compte ne fut demandé bien qu’il se trouvât dans l’enceinte de la préfecture de police au moment du drame.

Exténués, le soir du 20 juillet, nous avions regagné le stade Carlini avec mon ami Stefano, pour un rassemblement des Tute Bianche. Dans ce lieu symbolique, d’où était parti le cortège de la désobéissance civile le matin même, l’ambiance se lestait d’inquiétude et de gravité, aidée par la lumière glauque des projecteurs du stade.

Soudain, Stefano se figea : sur un pan de mur, un graffiti fraichement bombé était dédié à « Carlo Giuliani, assassinato dai carabinieri » (Carlo Giulani, tué par les carabiniers). Stefano apprit ainsi la nouvelle de la mort de celui qui était l’un de ses anciens camarades de classe, un ami qu’il fréquentait dans les rues de la vieille ville de Gênes. Pour ma part, je n’avais croisé Carlo qu’à une ou deux reprises, gardant notamment le souvenir d’avoir partagé ensemble una canna dans « l’auletta », cette partie de l’université de Gênes autogérée par les étudiants.

Depuis, par le jeu des multiples rediffusions, nous avons dû voir Carlo tomber sous le feu des carabiniers au moins une centaine de fois : étrange sensation procurée par une époque sous haute perfusion médiatique. Les événements du G8 se sont ainsi prêtés à de nombreux débats à partir des images disponibles. Cependant qu’au fil des ans s’estompa la sensation de fièvre, d’excitation, de révolte ou d’angoisse partagée par tous les Génois du jour.

Le lendemain de la mort de Carlo Giulani, samedi 21 juillet, la tension ne retomba pas. Alors que près de 200 000 personnes défilaient comme prévu, un groupe détaché du cortège, assimilé plus ou moins au Black Bloc, saccagea les succursales d’entreprises du front de mer. Dans un premier temps, les cordons de policiers qui leur faisaient face ne réagirent pas. Puis, après un long moment, la maréchaussée lança ses gaz lacrymogènes et fit ainsi refluer le groupe isolé vers la manifestation, dès lors brisée en deux. S’ensuivirent des matraquages de manifestants choisis au hasard, y compris à l’autre bout de la ville, loin des heurts initiaux.

Le soir, la police mena une descente dans l’école que la mairie avait mis à la disposition des altermondialistes qui l’avaient transformé en dortoir. La plupart des personnes arrêtées pendant leur sommeil s’en sortirent avec de graves blessures, certaines se retrouvèrent même dans le coma, tandis que le motif invoqué par les forces anti émeute –la présence d’armes – ne survécut pas à un examen rigoureux des faits. A la suite des mauvais traitements et des humiliations infligés aux individus interpellés, plus d’une quarantaine de policiers et médecins furent condamnés à payer de lourds dommages civils lors d’un jugement confirmé en appel en 2010. Cela n’empêcha pas les responsables mis en cause de bénéficier de promotions déguisées au sein de leurs corps de métier, à l’instar du chef de la police Gianni De Gennaro, qui, malgré sa condamnation pour incitation au faux témoignage, dirige aujourd’hui les services de renseignements. Cette évolution de carrière baroque illustre une certaine tradition de l’opacité qui subsiste au cœur même de l’Etat italien. De quoi faire dire à Amnesty International, que le G8 de Gênes justifia « la plus grave suspension des droits démocratiques dans un pays occidental depuis la Seconde guerre mondiale » !

Quelques semaines plus tard, Time magazine désigna Giulani personnalité de l’année 2001. Evidemment, il ne s’agissait plus du ragazzo de Gênes, mais du maire à poigne de New York, Rudolf Giuliani. Entre temps, un événement d’une tout autre ampleur s’était déroulé sur le sol américain, un certain jour de septembre, sous les yeux de la planète entière médusée. Au cours des années qui suivirent, ce drame concentra l’attention médiatique sur la lutte anti-terroriste, offrant un effet d’aubaine à tout ce que la planète compte de forces et de régimes autoritaires.

Ce n’est qu’au début de la décennie 2010 que les révoltes du sud de la Méditerranée amenèrent à parler d’autre chose. Il fallut sans doute un courage encore plus grand qu’aux altermondialistes à tous ces gens qui se mirent en mouvement dans les rues de Tunisie ou d’Egypte. Eux furent abattus par dizaines, manifestants mais aussi simples témoins, comme mon pote le photographe de presse Lucas Mebrouk Dolega, tué par un policier en décembre à Tunis.

A tous ceux qui perçoivent le monde derrière leurs miradors ou leurs persiennes, ces morts viennent rappeler que la roue de l’histoire ne cesse jamais de tourner, mise en branle par de jeunes gens qui le paient trop souvent au prix de leur vie.

Fin

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