La méthode d’Hannah Arendt
Pas de réel sans imaginaire
Publié le 05 février 2012 à 12:30 dans Culture
Mots-clés : Bérénice Levet, Bergson, Hannah Arendt, Heidegger

Photo : G4GTi
Trop souvent, nous n’avons d’Hannah Arendt qu’une vue partielle, ou plutôt plusieurs, en apparence disparates : ici ses ouvrages fondateurs sur le totalitarisme, là ses essais éblouissants sur la crise de la culture, ailleurs encore son opposition résolue à ce qui allait devenir la vision dominante de la Shoah (celle d’un événement sorti de l’Histoire et même de l’humanité)… Ces fragments d’une pensée, nous avons peine à les articuler autrement qu’à travers la biographie d’Hannah Arendt, d’autant plus que celle-ci a délibérément refusé de nous livrer son discours de la méthode, affirmant qu’il faudrait pour l’énoncer se placer au-dessus de soi-même, voire en dehors.
Bref si nul n’ose remettre en cause le rôle d’Arendt dans l’histoire des idées au XXème siècle, nombreux sont ceux qui font la fine bouche face à ce qu’ils considèrent comme une pensée impressionniste pour ne pas dire désarticulée, en l’absence d’un mode d’emploi livré clés en main. Bérénice Levet a le mérite, qui fait l’intérêt exceptionnel de son livre, d’esquisser un fil conducteur qui pourrait réunifier l’interprétation arendtienne du réel.
Bérénice Levet a donc choisi de s’aventurer au cœur du problème, celui de la méthode d’Hannah Arendt. Elle l’a fait à partir d’un aspect qui pourrait paraître a priori marginal, la fréquence des références artistiques et littéraires dans son œuvre. En fait, l’enjeu est central puisqu’il s’agit du rapport de la pensée avec la réalité, que selon Arendt, on ne peut pas vraiment saisir de l’extérieur comme si elle ne nous affectait en rien, ou pire, comme s’il s’agissait des éléments d’un jeu de construction disponibles pour les élaborations de notre intellect. La « conceptualisation du monde » pense Arendt, entraîne une perte essentielle, c’est pourquoi au lieu de déployer sur le réel « la légèreté fantomatique des idées », il faut accepter la « pesanteur du monde » qui ne se plie pas aux efforts de le façonner par des constructions intellectuelles.
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Inédit
Article inédit
publié dans
Causeur n° 43Janvier 2012

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L'auteur
Paul Thibaud est essayiste et théologien.
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53Pierre Jolibert dit
Ce scribouillage n’est pas terminé, mais un sentiment d’urgence me pousse à dire tout de suite qu’il est dédié à Serge Campistron et Chakibe Boucheyoukh, deux hommes que le hasard objectif de l’amitié m’a fait rencontrer, et dont la générosité au sens plein (originel et actuel) du terme, m’a montré que oui, l’être et le devenir sont réconciliables même si c’est rare (et du même coup, que les personnages de fiction, oui, c’est bien, mais les vrais c’est encore mieux).
Pierre Jolibert dit
C’est dire que ces moments de grâce et d’amitié, cette amitié que le discours officiel de Narrateur dans la Recherche fait tout pour cantonner à sa juste place, censée être inférieure, sont chers à Proust, plus qu’il ne veut bien le dire. Ce qu’il laisse transparaître, en revanche, en leur évocation, c’est que la nature intermédiaire de ces êtres qui inspirent les dits moments de grâce emprunte à tous les domaines, et le plaisir que Narrateur prend à voir évoluer Saint-Loup ou Réveillon au sommet des banquettes, à voir combien leur origine noble s’exprime à travers leurs pétitions de principes démocratiques, ce plaisir a partie liée avec toutes les réminiscences dont est émaillé le roman, du genre de celle de la madeleine. Car ce que Narrateur voit chez les autres, alors, c’est la mémoire des corps, qui est la plus sûre de toutes, puisqu’elle est involontaire.
Je soupçonne donc les passages défavorables à l’amitié, comme C et G, dans la Recherche, d’être des sortes de coquetteries, des étapes à passer, semblables d’ailleurs en cela à d’autres thèmes, tels l’opposition du moi social et du moi profond, ou la critique du biographisme à la Sainte-Beuve, toutes oppositions qui doivent, au terme de la dialectique qui anime le roman, et même si ce n’est jamais parfaitement explicité, se résorber. Ainsi le moi social se réconcilie avec le moi profond ; Saint-Beuve a en fait raison, malgré tout (et ce n’est pas un trop grande attention portée à la vie des auteurs, plutôt qu’à leur œuvre, qui l’a fait méjuger les plus grands, mais d’autres défauts, tenant peut-être à sa vie à lui) ; et l’amitié est une chose importante pour Proust, puisque c’est elle seule qui montre qu’il est possible de réconcilier la vie et la pensée, car l’amitié s’éveille pour ces êtres rares qui se meuvent aussi aisément et sans faillir dans le ciel des Idées que dans la caverne, qui sont aussi beaux que bons, kaloi k’agathoi. Egale réussite dans un monde et dans un autre : c’est exactement ce que Proust admire et vante chez un autre de ses amis (et l’on voit donc que c’est ce qu’il cherchait systématiquement et avec flair), Robert de Flers, dans un article pour la Revue d’art dramatique, de janvier 1898. Ces exemples ont assuré Proust que l’humanité n’était pas condamnée à ne pouvoir vivre que dans un monde et à devoir savoir lequel choisir, et que le prisonnier libéré, lorsqu’il est de retour dans la caverne, ne sera pas forcément taillé en pièces par les autres. Et est-ce qu’on ne retrouve pas là la conclusion que tire l’Etranger à l’issue du dialogue sur le Politique ?
« Voilà dès lors, affirmons-le, quel est pour une activité politique, le terme d’un tissu résultat d’un droit entrecroisement : c’est, étant donné la manière d’être qui caractérise les hommes qui sont fougueux et ceux qui sont modérés, une fois leurs existences assemblées par l’art royal en une communauté qui repose sur la concorde et l’amitié ; une fois achevé par celui-ci, en vue de al vie commune, le plus magnifique de tous les tissus et le plus excellent ; une fois toute la population de la cité, esclaves et hommes libres, enveloppée dans ses plis, ce terme est alors, dis-je, pour l’activité politique, de maintenir unies, au moyen de ce tressage, les deux manières d’être en question (…) »
Si d’ailleurs les Français du temps de l’Affaire Dreyfus avaient pu consulter Platon à propos de leurs ennuis, et si celui-ci avait alors pris sur lui de parler d’un Empire de quarante millions d’âmes, chose bien monstrueuse pour un Grec ancien, sans rien changer de son lexique politique, il aurait sûrement établi un diagnostic en termes tout aussi simples : _ Votre cité est en bien mauvais état. J’y vois un divorce entre le Thymos et le Logos. Deux camps s’affrontent, qui n’accordent chacun de valeur qu’à l’une de ces deux choses, et qui croient qu’on peut se passer de l’autre, et voudraient en persuader l’ensemble des membres de la cité.
Pierre Jolibert dit
Mais cela ne signifie nullement que le platonisme est congédié par Proust. Le penseur athénien est même éminemment présent dans la brasserie. Picquart, Me Demange, et tous les professionnels amis de la vérité se sont comme fondus, avec tous les succédanés de l’ami de Proust Bertrand de Fénelon, dans le personnage de Saint-Loup.
Il n’y a absolument aucun écart entre la Recherche et Jean Santeuil sur ce point ; une hiérarchie très stricte est à respecter : « ce n’est guère que la nature qui nous dicte par moments des révélations dont nous sentons qu’il est essentiel de les décrire sans que nous nous souciions si de les écrire mettra en valeur notre esprit et notre brillant (…). Mais entre ces moments vraiment poétiques et la simple observation des mœurs il y a des moments où nos semblables apparaissent à une partie de nous, qui, sans être la partie vraiment profonde, l’est cependant que la simple finesse observatrice. »
Les semblables en question sont des êtres intermédiaires qui se tiennent sur le seuil de la caverne, illuminés par le vrai Soleil, et néanmoins à l’aise à l’intérieur. Ils ont beau être présentés de façon subordonnée dans le roman, Proust ne peut s’empêcher de faire voir à quel point leur contact a compté dans sa vie de façon primordiale.
Bertrand de Réveillon, dans Jean Santeuil, est en apparence un équivalent, du côté de la noblesse, du juif honteux que Bibi déniche souvent. Il méprise son origine, dit que la naissance n’est rien, ne prise que le mérite pur, l’intellect, le travail. Dans sa grande et naïve sincérité, il ne se rend pas compte du nombre de basses convoitises dont grouillent les cercles d’amis qu’il tient à fréquenter et auprès de qui il cherche à être absous de cette noblesse qu’il conspue pour leur plaire. « Tous ces jeunes, qui, pour eux, sont la justice sociale, l’égalité politique, le talent, la beauté morale, sont tout cela comme Bertrand de Réveillon était la noblesse catholique, c’est-à-dire de nom. Mais leur cœur cachait sous ces noms d’égoïstes aspirations, peut-être inconscientes, car ils n’étaient peut-être pas assez intelligents pour les démêler à travers les sophismes des belles paroles qu’ils avaient apprises et qu’ils se répétaient au café. » Bertrand de Réveillon sort donc indemne, non souillé, de la lutte pour la reconnaissance.
Et deux phrases du même passage annoncent et contiennent par avance la scène du restaurant : « (…) si quelque circonstance importante de la vie ou quelque crise de sentiment vous mettait en rapport direct avec son cœur. Alors, c’était comme si, jeté la nuit par un déraillement sur la route, on se trouvait dans un village hospitalier (…) ». Et ce qui fait le charme suprême de cette hospitalité, par un renversement de perspective, c’est l’origine de Bertrand, car il peut tout faire pour embrasser les discours progressistes des camarades auxquels il veut ressembler, par volontarisme, il ne peut se dépouiller de traits involontaires qui tiennent à son éducation, et au milieu qui l’a vu et fait grandir, traits qui, pris tous ensemble et agissant en permanence, et joints à un on ne sait quoi qui lui est personnel, constituent ce qu’on appelle la grâce : « (…) faire en n’importe quelle circonstance de la vie (qui n’est pas intellectuelle ou morale) [réaffirmation de la séparation entre les topoi] le mouvement qu’il faut, dans un bal, dans un café, aux courses, dans n’importe quelle attitude de la comédie humaine, ce jeune homme d’un certain milieu l’a fait immédiatement, juste, exquise, souveraine, avec une liberté entière, tandis qu’à côté de lui un philosophe, un poète ou un médecin sera gauche, absurde, embarrassé, emphatique, ou pour le mieux — ou le pire — correct. »
Viennent ensuite des pages mal raccordées qui tournent autour de l’épisode des banquettes enjambées avec dextérité (que l’on retrouve avec Saint-Loup en S), et les mêmes atermoiements du… narrateur (car ces pages de Jean Santeuil sont à la première personne !), concernant ses rapports avec son ami : serait-il content de savoir que ce que je loue le plus chez lui, c’est ce qui est le plus involontaire ? Le plus troublant dans ce fragment autour de Bertrand de Réveillon, c’est l’instabilité de la narration, en effet : le je surgit tout à coup, comme si sous le coup de l’émotion ou de l’inspiration Proust ne pouvait plus s’en tenir aux conventions de la 3ème personne choisie jusque là pour ce roman-là. D’autre part des paragraphes entiers sont pleins d’une 2ème personne comme s’il s’agissait de lettres ou d’un dialogue avec Bertrand.
Pierre Jolibert dit
L’exposé de ces cas conduit Proust à des aperçus plus larges, qui restent parents de la pensée de Platon, par delà la simple évocation de Socrate. « (…) on sent joyeusement au violent écart qu’il y a entre l’opinion attendue de M. Paul Meyer par le gouvernement et la majorité de ses confrères et cette opinion (…), que la vérité est quelque chose qui existe réellement en soi, en dehors de toute opinion, que la vérité à laquelle le savant s’attache est déterminée par une série de conditions qui ne se trouvent nullement dans les convenances humaines même les plus hautes, mais dans la nature des choses (…). Et plus leur opinion est différente de ce qu’on aurait dû présumer, plus on sent avec plaisir que la Science est quelque chose de tout autre que toutes les choses humaines et politiques. » Séparation absolue entre le topos noetos et le topos aisthesis : c’est un Platon un peu raide qui enflamme notre Proust à peine sorti du lycée Condorcet et de la revue lilas, mais qui suffit à nous montrer qu’Isabelle Marchandier avait parfaitement raison, comme elle l’a raconté ici le mois dernier, d’avoir cherché à prouver, au cours de ses années de lycée, que Proust était platonicien. Et il ne l’est pas de façon si raide que cela, puisque tout le long de ce fragment intitulé dans l’édition de référence « La Vérité et les opinions », courent les mots joie, gaieté et plaisir.
C’est peut-être parce que le platonisme est joyeux (le Gai savoir, c’est lui seul), que la Recherche, qui elle est une oeuvre triste, en a si peu gardé l’empreinte, en apparence. Rien sur Picquart, rien sur les détails de l’Affaire qui menaient de façon si limpide à tous ces développements, tout cela est sacrifié à la nouvelle nécessité qu’est la description de l’intermittence des valeurs. On est plongé presque de bout en bout uniquement dans le monde sombre et souterrain de l’affrontement pour la reconnaissance, de la dispute autour des ombres projetées sur la paroi de la caverne, et des guerres civiles « pour des détails, comme un mot, un sourire, une opinion différente et tout autre signe qui [nous] sous-estime (…), soit directement dans [notre] personne, soit, par contrecoup dans [notre] parenté, [nos] amis, [notre] nation, [notre] profession ou [notre] nom », comme le dit Hobbes, cité ici il y a trois mois par Alain Finkielkraut (et on repense alors au salut de l’avocat ignoré avec morgue par le prince de Foix), ou selon le mot plus simple de Bülow, des hostilités « pour se faire valoir ».
Pierre Jolibert dit
Mais Proust lui-même ne parle jamais de Dreyfus. Comment l’aurait-il remarqué ? Dreyfus est celui qui fait le moins de bruit dans tout ce tapage. C’est à travers un autre personnage que Proust a tenté de chercher une formulation de ce qui lui permettrait de réconcilier le changement et la fixité. Jean Santeuil, le premier roman, s’intéresse beaucoup à Picquart. La personnalité de ce dernier est longuement examinée dans un fragment qui pourrait être isolé et ne se rattache pas à des observations faites par le héros du roman. Picquart est présenté comme un philosophe, guidé en tout par une méthode, dans laquelle la raison proprement dite semble peu de chose, mise à côté d’un instinct vu comme très sûr. C’est un esprit d’élite qui risque d’ailleurs de se trouver en décalage avec la plupart des autres protagonistes du procès, mais même s’il s’en rend compte, il ne fera rien pour changer cela, et préfèrera ne pas descendre à des habiletés ayant pour but de faciliter son objectif : « Comme ces héros de la campagne de Russie qui se rasaient le matin du jour où ils allaient mourir, quoique la propreté et l’élégance n’aient aucun sens pour la Mort, l’esprit, devant des gens d’esprit obscur, ne peut s’empêcher de suivre son plaisir à mettre le mot juste, à distinguer dans la question qu’on lui pose deux idées que la logique lui conseille de disjoindre, à se placer dans l’âme de son adversaire et à descendre le cours des émotions par lequel il a dû passer, et à arriver tout naturellement au jugement sévère qu’il a porté sur vous (…). Ils ont beau sentir que telle réponse excite la risée des auditeurs, ils savent qu’elle est juste et ne peuvent que la justifier par un argument qui ne sera pas mieux compris. » Après un autre exemple et une autre comparaison, l’éloge de Picquart prend une tournure très édifiante d’homélie, qui en elle-même est totalement absente de la Recherche. « Cette intelligence quand elle détache tellement l’homme de toute mauvaise passion (…) que chacune de nos paroles, avec le sourire de l’intelligence se riant de la vie, la met en jeu à chaque instant contre une vérité. (…) Il a donc en ce moment en lui quelque chose de supérieur à la vie, puisque c’est pour cela qu’il donne sa vie. »
Puis Proust s’attarde sur les tics professionnels du philosophe interrogé, aussi perceptibles et inévitables que ceux d’un forgeron ou d’un notaire, et aussi touchants, au point de créer une connivence paradoxale : « (…) ce que la vraie grandeur imprime en nous, c’est trop vague de dire que c’est le respect, et c’est même plutôt une sorte de familiarité. (…) Nous pensions à un colonel, à quelqu’un à qui nous [pensons] avec une gravité froide, et nous trouvons un frère que de loin nous plaisantons en jouant pour ainsi dire avec lui, avec mille plaisanteries sur ses défauts, les mouvements de son nez quand il parle, sa manière de courir, mais plaisanteries si sympathiques que si quelqu’un voulait lui faire du mal nous nous ferions tuer pour lui. »
La froideur, le vrai Proust l’a retrouvée lorsqu’on lui a présenté Picquart, qui marque alors au jeune écrivain la plus complète indifférence. Mais cela n’enlève rien à l’admiration de Proust pour lui, nourrie d’une comparaison avec Socrate qui est tout sauf fortuite. Un autre fragment reprend, en généralisant, ce thème du plaisir que l’on ressent à entendre parler quelqu’un qui croit vraiment en la justice et la vérité. Le plaisir se trouve augmenté lorsque l’écart est fort entre la vérité que le témoin croit, et les préjugés, les amitiés, les intérêts que la rumeur publique lui connaît et qui tendraient à créer une attente allant en sens contraire de cette vérité. Tous les exemples donnés par Proust concernent des individus qui témoignent en faveur de l’innocence de Dreyfus, chacun à propos de détails précis, en dépit de tout ce que l’on sait de leurs opinions politiques courantes ou de leurs attaches sociales, voire de leurs opinions préalables quant aux protagonistes de l’Affaire (un tel déteste les romans de Zola, et le défend chaleureusement). Et de fait, en ce début encore majoritairement judiciaire et mystique de l’Affaire, il y a de nombreux cas de cette sorte, et il n’y a plus de cas inverses.
Pierre Jolibert dit
Voilà pourquoi Proust a dépouillé son Narrateur de presque toutes les opinions politiques qu’affiche encore Jean Santeuil, et qu’a éprouvées le jeune Proust de 1900. Voilà pourquoi il en a fait cette espèce d’être presque abstrait qui semble aux moments les plus importants être à côté, absent, impliqué nulle part et engagé dans rien. Et le personnage de l’Affaire qui diffère le moins de ce Narrateur, au fond, c’est Dreyfus lui-même. Cet homme condamné injustement est anéanti par son sort, et de fait, il est absent plusieurs années du théâtre des opérations qui sont menées pour et contre lui. A son retour, et tout le long des combats judiciaires qui restent à donner, tout le monde insiste, amis et ennemis, sur l’attitude curieuse qui est la sienne. Il semble ailleurs, ne met aucune énergie dans sa défense, est totalement en dehors des codes de l’éloquence judiciaire. L’ennemi continue à le trouver faux et insincère. Les amis lui en voudraient presque de son apathie, et lui en veulent bel et bien de se contenter ensuite de la grâce qui lui est accordée, et qui va lui permettre de mener enfin la vie normale et heureuse avec sa famille, qui lui a été arrachée. Les radicaux qui voulaient faire de Dreyfus le totem de leur lutte contre l’Eglise, les socialistes qui voulaient faire de lui le maillon de la chaîne dialectique menant à l’émancipation du prolétariat et à la proclamation de la vérité marxiste sur terre, ses avocats et autres soutiens, Laborie, Reinach, qui se haïssent les uns les autres, tous le méprisent, même Péguy, qui, lui, a pourtant, évidemment, superbement décrit la dégénérescence de la mystique dreyfusarde en politique, n’a pas de mots assez durs pour accabler, tout aussi brutalement que les autres, la figure trop réservée et pas assez héroïque de Dreyfus. Arendt, très dépendante de Reinach, dans son chapitre sur l’Affaire, n’accorde que très peu de place à Dreyfus et recopie longuement, pour en faire une note, un passage de Un nouvel aspect de l’Affaire Dreyfus d’André Foucauld (1938) sur les préjugés qu’ont les juifs hyperpatriotes venus d’Alsace après 1870 vis-à-vis de leurs divers coreligionnaires (dans la mesure où on peut le dire), se terminant par : « The Dreyfuses of 1894 ? Why, they were antisemites ! »
On sait que, mêlé à l’amour de Dreyfus pour sa famille et le souci de lui épargner la honte, le maître-mot des motivations du capitaine est l’Honneur. Ce mot revient obsessionnellement dans les lettres du détenu à sa femme. Il va de pair avec une discipline intériorisée jusqu’au bout, une confiance sans bornes dont Dreyfus fait preuve envers ses supérieurs, un culte de l’Armée absolument inchangé par le sort dans lequel elle le laisse gésir. Dreyfus est donc le personnage le plus fixe de son histoire, celui qui en a le moins été affecté par l’intermittence des valeurs, peut-être parce que l’Honneur, c’est la Valeur même, la seule valeur qui, dans le monde changeant, partage un peu de l’immutabilité de l’éternel, idée qu’approche peut-être André Suarès lorsqu’il dit que l’honneur est « l’intérêt suprême des êtres nés pour le désintéressement ».
Pierre Jolibert dit
Je tiens l’ensemble de l’épisode pour essentiel dans le roman, ou à tout le moins un nœud d’une densité rare, où s’entrecroisent les thèmes les plus importants : l’art (G), la mémoire (E et G), la mondanité, mais aussi l’amour, avec le voisinage de la rencontre manquée avec Mlle de Stermaria, et dans la comparaison avec l’amitié (C). A aucun autre endroit du roman, avant l’épisode du pavé de la cour de l’hôtel du prince de Guermantes, la vocation de Narrateur, son urgence, la proximité de sa réalisation possible, ne sont à ce point présentes. Elles sont même exposées ici de façon tellement brute (G) que ce passage se distingue par trop des textes plus connus, plus lyriques, qui font le bonheur des compilateurs de morceaux choisis : madeleine, arbres d’Hudimesnil, feu dans la cheminée au début de La Prisonnière, septuor de Vinteuil.
Or, c’est précisément dans ce passage que Proust tient à donner les lois générales de ce qui est observé, partout ailleurs dans le roman, dans le domaine politique et l’histoire collective. C’est donc que ce thème-là revêt à ses yeux une importance égale à celle des premiers, cités plus haut. Et il y a de fortes chances, étant donné les allusions qui sont faites par avance à l’époque de la Guerre, dans le passage même de la brasserie, qu’on retrouve ce thème historique et politique pareillement orchestré dans la Coda du Temps retrouvé, avec la même allure générale qu’ici.
En effet, le dernier volume de la Recherche fait la synthèse des intermittences des valeurs politiques, après celle des intermittences du cœur. « (…) de même qu’individuellement j’avais eu des amours successives, après la fin desquelles l’objet de cet amour m’apparaissait, j’avais déjà vu dans mon pays des haines successives qui avaient fait apparaître, par exemple, comme des traîtres — mille fois pires que les Allemands auxquels ils livraient la France — des dreyfusards comme Reinach avec lequel collaboraient aujourd’hui les patriotes contre un pays dont chaque membre était forcément un menteur, une bête féroce, un imbécile, exception faite des Allemands qui avaient embrassé la cause française, comme le roi de Roumanie, le roi des Belges ou l’impératrice de Russie. Il est vrai que les antidreyfusards m’eussent répondu : « Ce n’est pas la même chose ». Mais en effet, ce n’est jamais la même chose, pas plus que ce n’est la même personne : sans cela, devant le même phénomène, celui qui en est la dupe ne pourrait accuser que son état subjectif et ne pourrait croire que les qualités ou les défauts sont dans l’objet. L’intelligence n’a point de peine alors à baser sur cette différence une théorie (enseignement contre nature des congréganistes selon les radicaux, impossibilité de la race juive à se nationaliser, haine perpétuelle de la race allemande contre la race latine, la race jaune étant momentanément réhabilitée). (…) » Et, de façon à rassurer les lecteurs, qui pourraient croire que Proust nie le fait même des atrocités commises par les Allemands en Belgique et s’apprêteraient et l’en accuser : « (Et pourtant, elles étaient bien réelles : ce que je remarquais de subjectif dans la haine comme dans la vue elle-même n’empêchait pas que l’objet pût posséder des qualités ou des défauts réels et ne faisait nullement s’évanouir la réalité en pur relativisme.) » Ouf.
La même idée est reprise quatre-vingts pages plus loin, juste après qu’on apprend qu’Oriane, désormais, ne fréquente presque plus le Faubourg, prétend s’y ennuyer ferme, et n’en a plus que pour les petits récitals privés de Rachel (-quand-du-Seigneur), l’actrice qu’elle débinait vingt ans plus tôt. « Si pour moi Mme de Guermantes avait été bien des personnes, pour Mme de Guermantes, pour Mme Swann, etc., telle personne donnée avait été un favori d’une époque précédant l’affaire Dreyfus, puis un fanatique ou un imbécile à partir de l’affaire Dreyfus, qui avait changé pour eux la valeur des êtres et classé autrement les partis, lesquels s’étaient depuis encore défaits et refaits. Ce qui y sert puissamment et y ajoute son influence aux pures affinités intellectuelles, c’est le temps écoulé, qui nous fait oublier nos antipathies, nos dédains, les raisons mêmes qui expliquaient nos antipathies et nos dédains. »
Pierre Jolibert dit
Mais ce qu’on gagne d’un côté est perdu de l’autre. Si Proust blâme un groupe c’est pour le rabattre sur l’autre, car les opinions, jusqu’aux plus sacrées, sont des valeurs comme les autres : leur cours monte et baisse selon la conjoncture. A propos des nobles : « Ils considéraient Dreyfus et ses partisans comme des traîtres, bien que, vingt-cinq ans plus tard, les idées ayant eu le temps de se classer et le dreyfusisme de prendre dans l’histoire une certaine élégance, les fils, bolchevisants et valseurs, de ces mêmes jeunes nobles dussent déclarer aux « intellectuels » qui les entouraient, que sûrement, s’ils avaient vécu en ce temps-là, ils eussent été pour Dreyfus, sans trop savoir beaucoup plus ce qu’avait été l’Affaire que la comtesse Edmond de Pourtalès ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs déjà éteintes au jour de leur naissance. » (toujours J) Le chœur : — Scandale ! Empirisme (anglais) ! Matérialisme (historique) ! Blasphème ! Il compare l’Affaire à des meneuses de revue du Faubourg : Relativisme ! Révisionnisme (ah pardon, le mot n’avait pas ce sens là) ! Il traite les femmes de simples valeurs échangées : Machisme !
Mais la suite est pire encore. Car si en temps normal les deux coteries sont nettement séparées, ce soir-là le brouillard entraîne leur mélange, comme le font souvent les phénomènes météorologiques exceptionnels qui poussent à un meilleur vivre-ensemble, comme ne dirait pas Sausage. La présence de Narrateur parachève le mélange, l’obstruction de la porte battante à courants d’air, réclamée par Saint-Loup (Q), forçant les intellectuels à emprunter la porte-tambour et à passer par la salle des nobles. On a d’ailleurs noté que Narrateur se sent le seul à être exclu (K) de l’atmosphère chaleureuse, où règnent « la gaieté et la camaraderie qui plaisantent de concert devant le feu d’un bivouac ». Cette comparaison fait irrésistiblement penser aux scènes du Reniement du Christ par Pierre, la nuit, pour s’approcher d’un feu et de son groupe, telles qu’elles ont été représentées par la peinture caravagesque, et telles que commentées par Girard.
Dans le texte, le brouillard, et la chaleur retrouvée, contribuent à l’échange de lieux communs (L), de répétitions sur le thème de la purée de pois, qui permettent d’ailleurs de faire retrouver à l’expression lieu commun une sorte de sens littéral : amabilités répétées permettant à tous d’habiter un lieu commun. Plus loin, le lieu commun se fait tautologie (O) : « « Ce n’est pas tout de se perdre, mais c’est qu’on ne se retrouve pas. » La justesse de cette pensée frappa le patron parce qu’il l’avait déjà entendu exprimer plusieurs fois ce soir. » C’est là que commence la digression sur les ressorts de l’Opinion publique, « En effet, il avait l’habitude de comparer toujours ce qu’il entendait ou lisait à un certain texte déjà connu et sentait s’éveiller son admiration s’il ne voyait pas de différences. Cet état d’esprit n’est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l’opinion publique, et par là rend possible les plus grands événements », digression qui se termine sur un retour à l’Affaire Dreyfus : « En politique, le patron du café où je venais d’arriver n’appliquait depuis quelque temps sa mentalité de professeur de récitation qu’à un certain nombre de morceaux sur l’affaire Dreyfus. S’il ne retrouvait pas les termes connus dans les propos d’un client ou les colonnes d’un journal, il déclarait l’article assommant, ou le client pas franc. » C’est exactement pour les mêmes raisons que Narrateur éveille ses soupçons en ne maîtrisant pas le maniement de la porte-tambour (dont Proust précise, au risque de la lourdeur, que le nom véritable en est porte-revolver).
Pierre Jolibert dit
Le fragment de Jean Santeuil s’ouvre quasiment sur : « C’est qu’en effet, depuis un mois que sa vie était changée, que le matin il partait de bonne heure pour arriver à la Cour d’assises au procès Zola, emportant à peine quelques sandwiches et un peu de café dans une gourde et y restant, à jeun, excité, passionné, jusqu’à cinq heures, le soir quand il revenait dans Paris au milieu de gens qui n’étaient pas dans cet état physique, si doux, de ceux dont la vie est brusquement modifiée par une excitation spéciale, il éprouvait bien de la tristesse et de l’isolement à sentir cette vie excitante tout à coup finie. Et retrouver après dîner Durrieux [au café] qui était venu le matin le prendre pour aller là-bas, qui était resté là comme lui des heures debout pour écouter les mêmes choses (…), c’était comme se prouver à soi-même que cette vie ardente n’était pas seulement quelque chose d’inconsistant comme un rêve (…). »
C’est exactement l’excitation mentale qui est résumée et nommée dans l’épisode de la brasserie en J : « La petite coterie qui se retrouvait pour tâcher de perpétuer, d’approfondir les émotions fugitives du procès Zola, attachait de même une grande importance à ce café. (…) Toute excitation mentale donnant une valeur qui prime, une qualité supérieure aux habitudes qui s’y rattachent, il n’y a pas de goût un peu vif qui ne compose ainsi autour de lui une société qu’il unit, et que la considération des autres membres est celle que chacun recherche principalement. » On remarquera la place dans ce passage du mot valeur, et toutes les définitions qui s’y rattachent. On est loin de l’échelle des deux forces nationales hostiles dont parle Bülow dans sa lettre, mais c’est bien la même chose dont il est question. Le groupe est fondé sur les liens de considération réciproque entre les individus qui le composent, et il se manifeste physiquement en valorisant pareillement tout ce qui le touche. La seule chose qui se passe en plus quand on se trouve au niveau du dessus, à l’échelle nationale, c’est que le résultat de la valorisation se tourne vers l’extérieur, en l’occurrence vers le groupe adverse, et que chacun cherche à « se faire valoir », aux yeux de l’autre et de tout tiers.
Dans la brasserie, la parfaite symétrie entre les deux groupes, dreyfusards et antidreyfusards, est soulignée par le mot coterie, de retour quand il s’agit de décrire le fonctionnement des liens entre les jeunes nobles. En fait de valeur, ceux-ci n’en accordent réellement qu’à l’argent, même si c’est de façon contradictoire : pour être bien vu parmi eux, il faut être endetté et dépenser sans compter (et Saint-Loup est le roi du restaurant en vertu de la plus grande grâce qu’il met à le faire), tout en guettant le mariage « avec le sac » qui permettra d’éponger les dettes, et de reproduire le Nom porté. Détail amusant, l’un des personnages est appelé Bibi, sans d’ailleurs qu’un autre nom soit donné. « Tu es content de te marier, Bibi ? » demande le duc de Châtellerault. La juxtaposition de ce tableau, avec celui des dreyfusards qui n’accordent de valeur qu’au mérite personnel et à l’intellect, suffit à ménager, au moins, quelque nuance dans notre diagnostic de tout-à-l’heure : le snobisme de Proust ne l’empêche pas de savoir nommer les torts de ceux qu’il poursuit de ses ardeurs, et le besoin et le goût de l’argent qui sont attribués à ceux-ci constituent un reproche qui sera évité, au moins, à l’égard de ceux qui en étaient traditionnellement l’objet, de la part des seigneurs et souverains pareillement endettés, au temps de l’antijudaïsme féodal.
Pierre Jolibert dit
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Il est à craindre que les autres allusions à l’Affaire dans le roman ne fassent que confirmer Bibi dans ce sentiment. Les principaux personnages activement dreyfusards sont Bloch et Swann. Le premier cherche à recueillir des signatures pour les pétitions qui réclament la révision. Encore peu initié au langage codé des salons, il ne comprend rien à ce qu’on cherche à lui dire ou lui faire comprendre, et se trompe sans cesse sur les intentions de chacun. Swann, lui, n’est pas naïf, et donc plein d’amertume : l’épanouissement de l’antisémitisme mondain coïncide avec son bannissement dû à son mariage avec Odette, mais surtout avec sa maladie, traitée avec désinvolture par les Guermantes. Quant au clan Verdurin, il est dreyfusard, mais Proust n’en fait pas un portrait flatteur.
Viennent ensuite les revirements. Saint-Loup est convaincu de l’innocence de Dreyfus, et souhaite que justice lui soit rendue, mais à partir du moment où le dreyfusisme s’engage dans une critique systématique de l’armée (bref, quand il devient politique), il s’en sépare, et refuse de signer quoi que ce soit, ce qu’il explique sèchement à Bloch. Dans l’autre sens, le duc, la duchesse, le prince et la princesse de Guermantes finissent par être persuadés tout à coup de l’innocence de Dreyfus, mais cela ne modifie en rien leur discours courant, où l’antisémitisme est inentamé, et quant à leur dreyfusisme occulte, il a toutes les couleurs de la charité d’un chrétien qui voudrait convertir un juif. Pour eux Dreyfus devient la victime absolue, une sorte de nouvelle figure christique qui les affecte entre autres et peut-être surtout en ce qu’il touche leur salut personnel.
Narrateur, lui, ne dit jamais ce qu’il pense, exception faite d’un épisode, une conversation avec Charlus. Celui-ci peut à bon droit être considéré comme l’antidreyfusard le plus achevé du roman, d’après ses tirades délirantes volontiers antisémites, empruntant des raisonnements en boucle tout à fait voisins de ceux d’un Barrès, mais sans forcément atteindre la violence et l’horreur des fameux ajouts des signataires à la souscription pour le monument Henry. C’est donc à un Charlus syllogisant sur le non-sens qu’il y a à tenir Dreyfus pour traître du moment qu’il ne trahit pas la Judée et qu’il n’est de toute façon pas Français, que Narrateur prend la peine de répondre : signification exacte de ce qu’est la nationalité, l’armée, etc. C’est d’ailleurs assez bref, et ne porte pas sur le fond même de l’Affaire.
Or, Proust lui-même a été dreyfusard, et l’Affaire en tant que telle occupe un fragment de trente pages prévu pour Jean Santeuil, la première tentative, inachevée, de roman-fleuve. René Girard nous dit qu’entre ce premier projet, heureusement abandonné selon le critique, et la Recherche, il n’y a pas seulement progrès esthétique (la découverte du liant semblable au secret de Françoise pour rendre les carottes de son bœuf-mode vraiment onctueuses), mais progrès moral, en ce que dans la Recherche le désir mimétique triangulaire est réellement mis au jour, montré tel qu’il est, alors que dans Jean Santeuil le héros est encore mené par un désir dont il ne perçoit jamais les ressorts, manipulé à son insu, comme l’auteur lui-même. En apparence, l’évolution du thème politique, entre les deux textes, ne confirme pas tout à fait ce schéma. Le héros de Jean Santeuil assiste aux procès Zola avec enthousiasme, le fragment est nourri de nombreux développements sur la justice en général. Tout l’enthousiasme en question, dans la Recherche, est incarné par Bloch, et c’est pour y être ridiculisé.
La théorie de Girard rencontre-t-elle ses limites ? Proust est-il toujours irrémédiablement snob au moment où il rédige le roman définitif, contrairement à ce que pense Girard ? S’est-il détaché du dreyfusisme par snobisme, ou pire encore… à cause de sa libido tout court ? Voici comment l’encore antidreyfusard Bernanos décrit les forces en présence dans La Grande-Peur des bien-pensants : « Le syndicat dreyfusard n’aligne qu’un état-major, d’ailleurs moins odieux que cocasse, de professeurs, d’esthètes, de fonctionnaires — jaquettes sans formes, derrières étroits, épaules obliques qui passent de biais sous les huées. Quel fou ne préfèrerait aux cuistres sédentaires, à l’haleine aigrelette, les beaux soldats cambrés, râblés, qui remplissent les pantalons rouges ? » Bibi ne va-t-il pas dire, après avoir lu ça, que la psyché particulière de Proust l’a forcément conduit à avoir une vision semblable ? Proust n’a-t-il pas trop fréquenté les Daudet, chez qui Léon, plus que Lucien, l’aurait mis en chaleur ? La Recherche n’est-elle qu’un immense cri d’amour destiné à l’Action Française : « Admettez-moi, je veux en être » ?
Calmons-nous, et examinons plus avant les différences et points communs entre les deux romans.
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Bibi dit
Bonjour Pierre,
Je viens de lire vos analyses avec beaucoup d’intérêt.
J’avoue ne pas comprendre pourquoi ou en quoi vous voulez m’apprivoiser.
A mon avis, Proust et Hannah’le n’ont pas grand-chose en commun.
Pierre Jolibert dit
Bonjour Bibi, euh, pourtant, enfin vous verrez et me direz, mais je vais encore vous utiliser comme interlocuteur putatif…
Bibi dit
Pierre,
Vous me faites signe quand vous voulez que je rejoigne le dialogue…
Pierre Jolibert dit
De l’Affaire, nous ne voyons dans la Recherche que les opinions qu’elle fait naître. Elles sont disséminées tout le long du roman, parfois reliées à des épisodes importants, comme l’annonce par Swann de sa maladie à la fin du Côté de Guermantes. Mais il en est une occurrence plus importante, une mise en scène complète des deux forces hostiles dont parle Bülow, doublée d’une mise en valeur de la nature même de l’opinion publique et de ce qui la constitue. Il s’agit, toujours dans Le Côté de Guermantes, de l’épisode que l’on peut appeler « la brasserie dans le brouillard ».
L’épisode est doué d’une très forte unité, mais il est découpé en séquences plus ou moins longues, listées ici pour qu’on puisse s’y reporter commodément :
A_ Narrateur est seul chez lui à pleurer, après le rendez-vous manqué avec Mlle de Stermaria.
B_ Arrivée inopinée de Saint-Loup, retour du Maroc.
C_ développement dépréciatif sur l’amitié, inférieure à l’amour du point de vue des enseignements qu’on en peut tirer.
D_ joie paradoxale devant l’arrivée de Saint-Loup.
E_ réminiscence de Doncières (la ville-garnison) et notamment d’une passade avec une servante d’auberge.
F_ méditation sur le temps perdu : l’analogie entre plusieurs moments de plaisirs permet d’identifier des bonheurs-types, comme celui qui est lié à la joie de voir Saint-Loup.
G_ en sortant pour dîner en ville, double réminiscence supplémentaire (Combray/Rivebelle) ; cette fois-ci c’est la différence entre ces souvenirs qui au moment où elle est sentie, précipite la vocation artistique, qui n’a jamais été aussi impérieuse, et à deux doigts d’être accomplie, mais Narrateur est « rejeté dans l’amitié ».
H_ énigmatique comportement de Saint-Loup, qui rapporte à Narrateur avoir dit à Bloch que Narrateur « lui trouvait des vulgarités », par « goût des situations des tranchées », ce que, venant de la part de Saint-Loup, Narrateur trouve précisément vulgaire.
I_ effet de lumière à travers le brouillard, indiquant la brasserie, tel « la colonne lumineuse qui guida les Hébreux ».
J_ description des deux clientèles du café : intellectuels juifs dreyfusards et nobles antidreyfusards, avec annonce du renversement futur des opinions à la génération suivante ; chaque groupe a sa salle et sa porte d’entrée.
K_ Saint-Loup retenu dehors ; Narrateur bloqué dans la porte-tambour, ce qui le rend suspect aux yeux du patron, qui le force à changer de salle et lui refourgue là la plus mauvaise table, face à la porte des intellectuels et sa succession de courants d’air, puis ne s’occupe plus de lui.
L_ tous les clients paient leur écot en entrant, en racontant leurs aventures extérieures dans le brouillard.
M_ morgue du prince de Foix [je ne saurais trop remercier Proust d’avoir fait survivre, même si c’était pour composer ce personnage fort peu aimable, la maison de Foix deux siècles après leur fin réelle, et en leur assurant le titre de prince].
N_ portrait de chaque groupe.
O_ retour sur l’échange entre le prince de Foix, le patron, et un avocat ; tautologie du prince de Foix qui satisfait grandement le patron (digression-généralisation sur les ressorts de l’opinion publique).
P_ le caractère exceptionnel du jour rompt la séparation habituelle entre les deux salles : les tablées de nobles débordent dans la salle des intellectuels.
Q_ entrée de Saint-Loup qui s’indigne de l’endroit où l’on a mis Narrateur, et ordonne que l’on condamne la petite porte et ses courants d’air.
R_ comparaison très risquée entre l’amour qu’inspirent les qualités du groupe des intellectuels et le plaisir que l’on a à voir Saint-Loup, lié à celui qu’inspirent les sculptures de Saint-André-des-Champs.
S_ Saint-Loup va chercher le manteau du prince de Foix [digression sur Luxembourg, en fait un ajout tardif sur épreuves], et passe par le sommet des banquettes en revenant, à l’admiration de tous.
T_ conversation avec Saint-Loup sur le Maroc et les risques de guerre ; conclusion sur l’amitié et la joie de voir Saint-Loup : analyse du kalos k’agathos.
Tout ce que l’annotateur de l’édition renforcée et savante dit de ce passage (Brian Rogers, je crois), c’est que celui-ci ménage la transition entre la déception amoureuse (le rendez-vous avec cette Arlésienne qu’est Mlle de Stermaria, dont on s’était promis monts et merveilles) et l’entrée de Narrateur dans la vie mondaine (premier dîner chez les Guermantes), parce que celle-ci se fait grâce à Saint-Loup. Pour le commentateur, le manteau du prince est le symbole du triomphe social de Narrateur, qui peut tout aussi symboliquement changer de salle, quitter sa condition d’origine, où il était prostré. Si ce critique a raison, Bibi va surenchérir : _ Il est évident que Proust est antisémite. Son snobisme est un racisme, et pour lui, aller dans le Faubourg, c’est forcément s’éloigner de son extraction juive, et fermer la porte derrière lui, tout en excitant la jalousie, et en épousant les préjugés antijuifs de son nouveau milieu d’élection. Pouâh ! Proust et Arendt, même acabit.
Pierre Jolibert dit
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De toute façon le détail factuel de l’Affaire est totalement absent d’A la Recherche du temps perdu, et ce n’est pas là qu’Arendt aurait pu trouver de quoi nourrir son étude. Mais pour ce qui est du seul phénomène antisémite, elle n’en tire guère plus, encore une fois, que ce que lui apprend le cas de Disraeli. La judéité est entièrement devenue au temps de Proust un trait d’appartenance collective qui suit chaque individu partout où il va, susceptible de le servir comme de le desservir dans le regard des autres. Comme pour Disraeli, Arendt remarque que dans le roman de Proust les cercles fermés que forment les salons sont, au début, tous ouverts aux juifs, qui plaisent justement a priori par le charme et l’exotisme qu’ils apportent. Elle signale d’emblée que c’est un piège mortifère qui se prépare. Et pour le montrer elle s’appuie, de façon très étonnante, surtout pour un lecteur d’aujourd’hui, sur le long parallèle que dresse Proust lui-même entre les juifs et les « exilés de Sodome », au début de Sodome et Gomorrhe, parallèle qu’Arendt prend très au sérieux. C’est avant tout le sens de ce passage qui appuie le titre de la section « Between Vice & Crime », puisqu’Arendt entend montrer que dans la nouvelle société qui est en train de se former, où la différence entre un crime individuel, relevant de la responsabilité individuelle, dont la notion est consubstantiellement liée à celle de volonté, et un vice, ou une maladie, n’est plus du tout perçue, est complètement écrasée, l’ouverture d’esprit dont la haute bourgeoisie et la noblesse (qui ne s’en distingue plus, les deux faisant cause commune dans leur fascination pour l’underworld, caractéristique de la société bourgeoise déclinante se muant en société de masse selon Arendt) font preuve en recevant juifs et invertis en tant que tels et en y ressentant un plaisir fait de transgression facile, cette ouverture d’esprit n’est que la première étape d’une déshumanisation. Arendt note d’ailleurs à quel point ce n’est guère un progrès, malgré les apparences, pour l’inversion sexuelle, de passer du statut d’acte individuel, perçu comme inscrit dans un moment ponctuel (dans un système où, certes, ces actes sont punissables, et gravement, et sont des « crimes »), à celui de trait déterminant et permanent de la psyché (un « vice »), transformation achevée avec l’apparition, d’abord en allemand, de la notion d’homosexualité, qui finit par vaincre tous les mots issus d’essais antérieurs ou concomittants de substantialisation.
Ce n’est pas non plus dans la Recherche qu’Arendt a pu trouver de quoi idolâtrer Clemenceau. Le Tigre n’y est mentionné que trois fois en tout et pour tout. Et à vrai dire, sur ce point, on comprend mal l’entêtement de la politique, qui fait un peu trop la philosophe sur ce point, malgré qu’elle en ait, ou plutôt ne tient pas assez compte de ce qu’elle vient de montrer. Elle pense que Clemenceau a sauvé la situation de Dreyfus, enta tant qu’incarnation de ce jacobinisme républicain à l’ancienne, qui aurait maintenu vivant un laps de temps de plus le respect réel de la loi, de la justice, des notions d’individualité du crime et de responsabilité, et donc de l’innocence. Quelle bizarrerie. Aurait-il donc fallu attendre 1789 pour savoir ce qu’est un jugement équitable ? Est-ce que la justice d’Ancien Régime était fondée sur autre chose que le juste, l’injuste, et la responsabilité individuelle ? Est-ce que les erreurs judiciaires comme l’affaire Calas étaient vécues comme autre chose qu’une erreur judiciaire, une simple malchance ?
Mais contrairement à ce qui tient au détail factuel de l’Affaire, on aurait pu trouver dans la Recherche un éloge du jacobinisme si l’auteur avait voulu en mettre un. Car dans le roman, les idées générales de ce genre sont bel et bien présentes. S’il y a très peu de faits en vérité, c’est justement parce qu’avec Proust, son narrateur, et ses personnages, on est plongé presque en permanence dans l’ordre du discours. Et si Arendt y avait cherché du sens pour orienter sa grande fresque, ç’aurait pu être uniquement dans un domaine précis, nommé et souligné, entre autres, dans une lettre du ministre allemand des Affaires étrangères Bernhard von Bülow (le Delcassé du Holstein) au président du conseil Waldeck-Rousseau, le 29 août 1899, à propos des « forces nationales qui maintenant troublent le pays par leur hostilité réciproque et par leurs efforts pour se faire valoir, ce que résume l’idée collective d’ « opinion publique ». »
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Pierre Jolibert dit
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Ainsi l’Affaire Dreyfus peut selon Arendt se départager entre deux aspects : « While the Dreyfus Affair in its broader political aspects belongs to the 20th century, the Dreyfus case, the various trials of the Jewish Captain Alfred Dreyfus, are quite typical of the nineteenth century, when men followed legal proceedings so keenly because each instance afforded a test of the century’s greatest achievement, the complete impartiality of the law (…) The dramatis personae of the case might have stepped out of the pages of Balzac… » Pour l’anecdote, cette dernière remarque rejoint en partie une considération que l’on trouve chez Proust, dans une lettre à Geneviève Straus de septembre 1898 : « l’affaire, de balzacienne (Bertulus le juge d’instruction de Splendeurs et misères des courtisanes, Christian Esterhazy le neveu de province des Illusions perdues, du Paty de Clam, le Rastignac qui donne rendez-vous à Vautrin dans les faubourgs éloignés) » mais c’est en poursuivant ainsi « … est devenue si shakespearienne avec l’accumulation de ses dénouements précipités ». On voit d’abord que nos deux auteurs ont besoin de références littéraires comme de béquilles, ou de bésicles, mais la vérité assez simple est que les histoires de trahison, de complots, et de mensonges en cascade, sont de tout temps, et l’isolement tragique de Dreyfus aussi.
Au-delà de cela, Arendt aurait pu mieux évaluer, dans l’affaire judiciaire elle-même, qu’elle entend si résolument séparer de ses retombées politiques, le rôle écrasant qu’y tient la presse dès le début, puisque le ministère de la Guerre était l’objet, au moment où l’Affaire éclate, de critiques incessantes, formant une pression écrasante, de la part des journaux de droite et/ou antisémites, et ce depuis plusieurs années. Dès que le bruit court de l’arrestation de Dreyfus, La Libre parole et d’autres réclament jour après jour une accélération de la procédure et un châtiment exemplaire. L’attention qu’Arendt remarque pour l’application de la Loi, et dont elle tend à féliciter le XIXème siècle, est dès le début celle de la foule d’un XXème siècle, âge qui mériterait de changer de nom tant il est déjà bien en place en 1880.
Dans le même sens, il est remarquable que les divers procès relatifs à l’Affaire donnent un rôle non négligeable à un personnage tel que Bertillon, incarnation parfaite d’un nouvel esprit de la police, fait de trouvailles techniques très sophistiquées et d’une foi absolue dans le progrès qu’elles constituent, et dans la résolution purement logique des énigmes criminelles qu’elles permettent. Et c’est sans parler de la fondamentale création et généralisation des empreintes digitales, à laquelle Bertillon a également contribué. Il est évident qu’en 1894 on n’est plus du tout à l’époque des Fouché et des Vidocq. Et s’il faut à tout prix chercher des correspondants esthétiques à des figures telles qu’Esterhazy, Henry, du Paty de Clam et Mercier, c’est plus dans des romans-feuilletons de leur temps que vers Balzac qu’on les trouvera. Avec Rocambole et Arsène Lupin, on est beaucoup plus en terrain familier.
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Pierre Jolibert dit
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Mais Arendt ignore cette faille qui coupe en plusieurs sens l’Europe continentale, et s’en détourne pour examiner la carrière outre-Manche de Benjamin Disraeli. Celui-ci constitue un cas très particulier, celui d’un triomphe social absolu dans un contexte très différent de l’Europe continentale, puisque le Royaume-Uni ne compte presque aucun reste des communautés juives traditionnelles d’origine (l’antijudaisme des temps féodaux y ayant d’ailleurs été particulièrement destructeur). On peut donc s’étonner qu’Arendt lui donne un rôle central dans l’articulation de sa démonstration, quand elle mentionne à peine Bismarck et les suites de l’antisémitisme allemand au XIXème siècle.
Disraeli n’est juif que de nom. Son père est un converti. Mais précisément pour ces raisons, et par la façon dont il a mis en scène son origine, en employant les schèmes de pensée du racialisme scientifique alors en train de se construire, dans son double œuvre, d’écrit et d’action, Disraeli est extrêmement représentatif de ce qui se passe au milieu du XIXème siècle : la transformation du judaism en jewishness. Le triomphe de Disraeli est double : à la fois politique et social. Il ne se contente pas d’aboutir au pinacle du système politique britannique, la prise en main du mouvement conservateur et le poste de Premier ministre, mais jouit d’une gloire personnelle absolue, et d’une qualité spéciale : il a été le Premier ministre préféré de Victoria, il est reçu en intime dans les cercles les plus fermés de Belgravia Square. Nul doute que le succès politique seul, sans le deuxième, ne l’aurait absolument pas intéressé. Ce succès double s’accomplit sans traverser le moindre obstacle dirimant : la seule personne à qui il ait inspiré de virulentes échappées antisémites est le penseur Thomas Carlyle, dont Arendt dit en passant qu’il aurait mieux fait de comprendre à quel point Disraeli était le seul homme d’Etat vivant (avec Bismarck ?) qui incarnât la figure du Héros selon son cœur, et à propos de qui on pourrait ajouter que s’il ne s’est pas fait justement cette remarque, c’est qu’il est probablement un des plus complets losers de l’histoire européenne des idées, lui chez qui la vie fut la plus totalement contradictoire de l’idéal de vie.
Pas d’obstacle, donc, mais le prix à payer pour ce triomphe est considérable sur un autre point. Les romans et essais de Disraeli sont autant de morceaux de propagande ayant pour but d’assurer le monde entier de sa bonne étoile, et de justifier son succès. Il est un être élu issu du peuple élu. Ses considérations outrées sur la puissance et les supériorités du peuple juif pourraient, avec peu de changements, figurer dans n’importe quel florilège de prose antisémite des décennies suivantes. Cette propagande est elle-même un succès, en un sens pour les mêmes raisons, encore, que lorsque les juifs d’élite émancipés se hissaient au sommet de la Prusse royale, en fait, de façon implicite et de plus en plus, parce que les couches supérieures de la société britannique et européenne, avant que la croyance ne gagne les classes moyennes ascendantes, derrière un individualisme de façade et qui s’effrite, sont en train d’entrer dans la foi collective dans le déterminisme héréditaire ou racial mécanique.
Disraeli est donc le symptôme éclairant d’un changement d’époque, mais à mon grand regret, Arendt ne rend pas ce changement plus important que celui qu’elle pense observer plus tard. Arendt, en effet, croit aux siècles, et qu’il y a une coupure, entre le XIXème et le XXème siècles, plus cruciale que celle qu’elle vient elle-même de signaler ici. Cette coupure plus grande, elle pense pouvoir la repérer dans l’Affaire Dreyfus.
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