La lutte des places en France

Ce que Karl Marx a à nous dire du Congrès de Reims

Publié le 27 novembre 2008 à 12:01 dans Politique

Dans une lettre du 9 octobre 1866, Marx rend compte à Kugelmann du premier congrès de l’Internationale à Genève et il écrit, à propos des partisans de Proudhon : “Ignorants, vaniteux, arrogants, bavards, emphatiques, ils étaient sur le point de tout gâcher, car ils étaient au congrès en un nombre qui ne correspond absolument pas à leurs adhérents.” Toute ressemblance avec le dernier congrès du Parti socialiste à Reims et ses malheureuses suites électorales qui ont illustré les catastrophes du “basisme” qui confond la désignation des responsables d’un grand parti avec l’élection d’un conseiller général, est évidemment volontaire.

Tels Marx à Genève, il nous faudrait comprendre que le PS ne s’est pas seulement donné en spectacle, ou plutôt que ce spectacle mettait en scène des divergences aussi réelles que celles qui opposaient proudhoniens et marxistes ou, à Tours en 1920, ceux qui allaient adhérer à la SFIC et ceux qui allaient choisir la SFIO. La différence est qu’il n’y aura pas cette fois-ci de scission : le Parti socialiste est comme tous les autres un syndicat d’élus, une machine à investiture et une réserve de permanents. Nul poujadisme dans ce constat, c’est ainsi que vit la démocratie et le seul parti qui se vante de ne pas fonctionner de cette manière et peut s’offrir le luxe de scissions, c’est l’ex-LCR qui existe que grâce à l’estampille “vu à la télé avec leader sympa”, un parti “second life” qui refuse toute responsabilité dans le changement du réel.

Mais revenons au PS. L’égalité presque parfaite des deux candidates a été réduite à une rivalité de personnes, et à travers cette rivalité, à celle d’une multitude de seconds couteaux qui, pour faire court, s’affronteraient dans la lutte des places. Il est évident que Segolène Royal, Martine Aubry, Laurent Fabius, Bertrand Delanoë et même le sympathique Benoît Hamon (qui montre une légère lassitude dans le regard quand on le présente pour la millième fois comme un “jeune” comme si cela constituait en soi un programme), ne sont pas des perdreaux de l’année. Ce serait pourtant une erreur de ne pas voir dans cet affrontement d’égos un véritable affrontement idéologique. Non, Ségolène Royal et Martine Aubry, ce n’est pas la même idée de la gauche, et, plus important, pas la même idée de la politique.

D’un point de vue strictement programmatique, on nous objectera que les socialistes sont tous d’accord sur l’économie de marché. C’est un peu court et ça ne signifie pas grand chose. La Suède social-démocrate d’Olof Palme des années 1970 et les Etats-Unis reaganiens des années 1980 étaient d’accord sur l’économie de marché : l’ouvrier de chez Volvo à Malmö et celui de chez Ford à Detroit ne vivaient pas vraiment dans la même société quand il s’agissait de se soigner, de s’éduquer ou de partir en vacances.

Chez nos socialistes, par exemple, il est évident que l’hémisphère Ségolène est persuadé presque théologiquement des bienfaits du libéralisme au point que le tendre Valls qui ferait un très bon ministre de l’Intérieur (comme le déjà socialiste Jules Moch qui dégagea les carreaux de mines pendant les grèves de 1946 en tirant dans le tas) aurait pensé à changer le nom du parti. L’hémisphère Aubry, lui, aurait plutôt tendance à considérer le marché comme un mal nécessaire, avec lequel on ne peut plus rompre (sauf dans les rêves fiévreux de Benoit Hamon qui mériterait d’être communiste, parfois) mais que l’on va sérieusement encadrer et avec lequel on va établir un rapport de force par la loi (remember les trente cinq heures) alors que les royalistes préfèrent toujours le contrat.

Mais il y a plus profond encore dans cet affrontement. Le style, c’est l’homme disait Buffon et tout style renvoie à une métaphysique complétait Sartre. Nous ne sommes plus assez sémiologues ou bathmologues diraient Barthes et Camus de leur côté : nous croyons que l’image ne renvoie qu’à elle même et que le signe ne fait pas sens. Le style de Ségolène Royal, son sourire, son si manifeste souci d’acclimater au discours politique français les techniques du télé-évangélisme et des “megachurch”, l’ostentation à paraître plus jeune que son âge, à s’entourer de jeunes parce qu’ils sont jeunes, à faire du mot rénovation une fin en soi sans que l’on comprenne bien ce qu’il s’agit de rénover, tout cela n’est pas seulement une méthode de communication, c’est un message très clair. Je suis, nous dit-elle, la première femme politique française postmoderne, je vous promets que grâce à moi vous allez sortir de l’Histoire, du récit, je vous promets que mon action sera d’abord sociétale (la protection de l’enfance, le droit des minorités visibles, les violences faites aux femmes, les discriminations). Elle représente ces socialistes du “dimanche de la vie” qui veulent occulter, nier, refouler les contradictions, la lutte des classes, la violence internationale, la désindustrialisation massive. Pour s’en convaincre, on pourra lire dans un livre déjà évoqué ici le portrait de Vincent Peillon, l’un de ses principaux lieutenants, régulièrement battu dans le Vimeu rouge comme archétype de cette postmodernité politique.

En face, Martine Aubry reste une moderne, au sens philosophique. Elle incarne, peut-être malgré elle mais ce n’est pas le problème, la mémoire des grands affrontements, des grandes conquêtes, elle incarne non pas un désir d’avenir (formule creuse et antiphrasique de Ségolène qui ne rêve que d’un présent perpétuel) mais un désir d’action, une certitude que rien n’est terminé. Elle sait que la jeunesse d’un entourage n’est pas une vertu en soi. Benoit Hamon refuse, on l’a dit ce qualificatif de jeune et il faut interpréter sa cravate systématique non comme un gage donné au conformisme vestimentaire mais comme un exemple de la “common decency” chère à Orwell : pas de démagogie grammaticale ni vestimentaire, cette spécialité gauchiste, quand on s’adresse au peuple et plutôt le désir de lui témoigner du respect. On imagine difficilement Blum dépoitraillé et utilisant un français approximatif pour “faire ouvrier” quand il annonce la semaine de 40 heures et les congés payés.

Moderne, postmoderne. Marx, encore lui, dans le Manifeste avait déjà pressenti qu’un jour ce clivage traverserait la gauche de manière définitive. Il y décrit avec précision les préoccupations de la “gauche Royal”, cette gauche du présent perpétuel : “Une partie de la bourgeoisie souhaite remédier aux anomalies sociales pour assurer la durée de la société bourgeoises. Ici se rangent : des économistes, des philanthropes, des gens qui veulent améliorer la situation des classes travailleuses, organiser la charité, abolir la cruauté envers les animaux, des fondateurs de société de tempérance, des réformateurs véreux du genre le plus disparate. Et ce socialisme bourgeois a même été élaboré en systèmes complets.” Eh, bien, ceux-là viennent de perdre la direction du PS. De 102 voix. La partie continue. À moins que ce ne soit le spectacle.

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  • 7 January 2009 à 12h16

    Jardidi dit

    Même si Aubry porte l’histoire du PS. Quel est le passé de ce parti et de son ancêtre, la SFIO? Le bilan, depuis 1921, me paraît négatif, quelques mesures de gauche lors de l’arrivée au pouvoir, puis l’inconscient reprend le dessus et on ne décolonise pas, on ne donne pas le droit de vote aux femmes, on ne fait rien d’efficace face à Adolf, on met Pétain au pouvoir, on torture en Algérie, on met des jeunes à la rue en 1984.
    Je suis assez d’accord avec Jérôme Leroy sur au moins un point. Titine représente la tradition, c’est-à-dire le PS, ou son ancêtre, qui se couche devant Hitler et donne les pleins pouvoirs à Pétain et Royal, la modernité, une autre forme de bêtise. On peut et, sans doute, doit faire dans l’émotionnel aujourd’hui en politique. Cela n’empêche pas de réfléchir avec ses potes en politique ou ses livres.
    Je crois que Royal n’a pas de vision politique globale et à long terme et que le choix devient celui de deux personnalités. Peut-être que Royal est réellement libre, qu’en cas de problème, elle est capable de réagir. Il me semble que Titine est du genre sérieuse résignée, qu’elle représente l’ancienne SFIO, forte dans les régions de type protestant à l’allemande. Son hérédité n’est pas facile à porter. Un cadre lillois m’avait fait part d’une discussion qu’il avait eu avec elle, ce qui en ressortait était un sentiment de total impuissance pour résoudre les problèmes.

  • 29 November 2008 à 14h46

    Llyod Georges dit

    Tout cela est tellement futile alors que les pauvres sont chassés des villes un peu plus loin chaque jour pour crever plus loin sans déranger la digestion du gigo-fayots des bons bourgeois.
    Jérôme Leroy a raison ; Ségolène est de droite et catholique (c’est ce dernier point qui emmerde le plus les bien-pensants qui en crève) et c’est une ambitieuse qui a bien choisi son créneau.

  • 28 November 2008 à 23h42

    Ludovic Lefebvre dit

    A lire vos posts, je savais qu’un jour vous crieriez:
    “Vive Leroy”!
    …)))

    Oui, l’Ours, je taquine Jérôme sur la lutte des classes avec un peu de brutalité, il pourrait me rendre l’appareil s’il était aussi rustre que je le suis en se moquant du noble à 500 euros par mois en banlieue rouge. Mais je comprends du fin fond de mes entrailles et de mon intellect sa révolte, la façon sauvage dont est traité le prolétariat par les libéraux libertaires de gauche ou de droite si ces notions ont encore quelques sens. Je ne dis pas cela pour moi, je vais avoir de l’argent dans les années à venir. Les pauvres sont ignorés ce qui est pire qu’affamé à mon gout.
    Et je dis aussi vive Leroy pour vive Le Roy, bien sûr, si vous faites allusion à mes délires monarchistes.

  • 28 November 2008 à 22h35

    littlehorn dit

    C’est tout de même rigolo de voir des gens traiter les instits de fainéants. On en oublierait presque que le pays est gouverné par une bande de porcs pleins de frics qui en foutent pas une.

  • 28 November 2008 à 16h08

    Elenoore dit

    “Franchement je crois qu’on a pas eu pire dans les 40 dernières années” ceci ne me paraît pas rendre justice à Chirac (justice, Chirac… juste Ciel, cet oxymore crève les yeux!), qui n’a prouvé me semble-t-il sa compétence que dans la bonhomie salon-de-l’agriculturesque.

  • 28 November 2008 à 13h43

    robert dit

    Rocardo, merci de me donner raison : Sarkozy ne vous convient pas. Je ne parlais pas “en général”… je comprends bien que, en général, dans le champ théorique on puisse voter à droite. Pour simplifier à l’extrême soit pour des convictions économique (les votres) soit pour des convictions disons relevant d’un certain conservatisme (et qu’on ne me parle pas du conservatisme de gauche… s’il existe il ne transforme pas par sa réalité la réaction actuelle en modernité) .

    Pourtant, comme vous le soulignez vous même, aujourd’hui Sarkozy c’est tout simplement le règne de l’absurde. La médiocrité (une greffe de 6 cerveaux remarquablement irriguées est elle prévue prochainement ? on se satisferait d’un), l’incompétence et, sauf pour les aveugles lecteurs de pravda-figaro, la république livrée aux potes.

    Comment quelqu’un doté d’un cerveau peut il cautionner ce régime de la restriction permanente du champ des libertés, du bradage de l’état, de la bétise érigée en valeur cardinale… tout ça continue à me dépasser.

    Et qu’on ne me dise pas “c’est toujours mieux que la gauche ségolène”… Parce que non, ce n’est pas mieux, non la multiplication des lois liberticides, la propagnade policière quotidienne, l’incompétence crasse des ministres, la calamiteuse gestion de l’état… franchement je crois qu’on a pas eu pire dans les 40 dernières années.

  • 28 November 2008 à 12h37

    rocardo dit

    Expliquons à Robert comment on peut voter à droite,et même si l’on a tété du lait de gauche depuis le berceau,pour prendre mon exemple.Novembre 95:2 millions de grévistes appartenant au secteur public paralysent l’économie française et forcent un gouvernement légal et légitime à renoncer à ses réformes.En 97,la gauche prit le pouvoir avec la promesse des 35 h,mais sans mon vote,car faire croire que le travail est un gâteau que l’on peut partager relève de l’escroquerie ou de la connerie,en tout cas donne du grain à moudre aux xénophobes puisque dans cette hypothèse tout étranger qui arrive pique une part de ce gâteau.
    En fait,le vrai débat n’est pas gauche-droite,mais étatiste-libéral,et il ne s’est jamais inscrit dans les faits en France.Nous avons des dépenses publiques qui atteignent 52-53% du PIB,nous dépassons de 7 ou 8 points la moyenne de l’UE.Keynes lui-même considérait le niveau optimum à environ 35%!
    Il faut être clair:considérer Sarkozy et son clan comme “libéraux”,c’est du foutage de gueule comme seuls nos médias français savent le faire.D’ailleurs,après son discours de Périgueux qui avait lancé sa campagne présidentielle,écrit par Guaino,je voulais m’abstenir.Mais en politique,on ne choisit pas,on élimine.Où trouve-t-on des idées et des hommes contre la dépense publique et pour le libre échange?Beaucoup plus à droite qu’à gauche,actuellement,mais ça pourra changer(les grands capitalistes peuvent avoir intérêt à une grosse dépense publique et au protectionnisme,c’est même une spécialité française) si les politiques de gauche se font greffer des cerveaux.

  • 28 November 2008 à 9h32

    Franade dit

    Ben, justement, David Desgouilles, tout le problème est de savoir si ce n’est pas l’Histoire elle-même qui est responsable de la destruction des fondamentaux de la gauche française plutôt que Ségolène Royal.

  • 28 November 2008 à 8h34

    L’Ours dit

    Ludovic Lefebvre,

    “Vous avez du coeur à la révolte Jérôme, nos lignes sont amenées à être parallèles …. Nous ferons peut-être une partie de foot entre souverainistes et léninistes ”

    A lire vos posts, je savais qu’un jour vous crieriez:
    “Vive Leroy”!
    …)))