La hache qui brise la mer gelée en nous
À propos de La famille Wolberg d’Axelle Ropert
Publié le 15 décembre 2009 à 14:37 dans Culture

La Famille Wolberg, d'Axelle Ropert.
Marguerite Duras a dit à propos d’American Graffiti que les grands films se mesuraient au fait qu’ils continuaient à vivre en nous, longtemps après leur projection. Je ne sais pas si par là elle voulait dire que l’histoire continue de se rejouer en nous, comme une boucle de répétition ou si les personnages du film continuent de vivre leur histoire en nous, comme s’ils s’employaient à créer un autre film – le film d’après le mot “fin” du film. Peut-être les personnages d’un grand film deviennent-ils une partie de nous : nous les métabolisons, et dès lors ils s’entrelacent avec nos sentiments et notre expérience. La famille Wolberg d’Axelle Ropert fait partie de ces films-là, ceux qui produisent cet effet d’intimité, non seulement avec l’histoire racontée ou les personnages mais avec la structure même du film.
Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur le côté improbable de ce film : son sujet à contre-courant des “tendances”, a priori dissuasif pour tout spectateur sorti d’un panel de marketing ; ses acteurs peu connus (François Damiens et Valérie Benguigui) et peu bankables comme on le dit élégamment dans le monde du cinéma ; sa construction faite de bric et de broc (comme si la vraisemblance de l’histoire était pour Axelle Ropert, également scénariste du film, bien moins importante que la justesse des situations et des paroles, et de la rencontre de celles-ci avec des comédiens) ; le personnage de Simon Wolberg, juif ashkénaze, petit-fils de diamantaire dont la probabilité dans la vie réelle de devenir premier magistrat d’une petite bourgade bien française serait quasi-nulle ; et en prime amoureux de soul music – cette musique qui fait tellement partie du film qu’on hésite à employer le terme de “bande-son”…
Une famille apparemment heureuse et sans histoire est pourtant en voie de désagrégation : Delphine, la fille de 18 ans, en partance pour entamer sa vie de femme, Marianne, la femme, qui songe à quitter son mari après une aventure extra-conjugale, Simon le père, maire loufoque et un tantinet tyrannique d’une petite ville de province en campagne pour sa réélection, est atteint d’un cancer du poumon qui lui sera bientôt fatal et qu’il cache aux autres membres de la famille, plus Benjamin, le jeune fils un peu lunaire : telle est la famille Wolberg au début de La famille Wolberg. Trois de ces protagonistes savent qu’ils vont manquer aux autres : Simon parce qu’il va mourir, Marianne parce qu’elle va quitter Simon, Delphine parce qu’elle va quitter le nid familial, mais rien n’est encore dit. Le jeune Benjamin Wolberg sait, sans savoir pourquoi, qu’ils vont tous lui manquer – affreusement lui manquer. Mais il semble protégé par une qualité d’absence à la vie. L’une des plus belles, drolatiques et émouvantes séquences du film est celle où Benjamin et son oncle, le frère bohème de Marianne, jouent en sautant comme des fous d’un côté au-dessus d’une ligne tracée à la craie sur le sol qui sépare “être dans la vie” de “être en dehors de la vie”. Simon Wolberg est d’origine polonaise. Pour les juifs d’Europe centrale, cette distinction ne peut pas ne pas évoquer la Shoah et la “sélection” effectuée au sortir des wagons plombés. Le dernier plan du film est d’ailleurs celui d’un train arrivant sur un quai de gare.
Cette rupture des liens, ce desserrage inexorable de ce qui faisait que tout tenait ensemble “dans la vie”, et la lutte acharnée de Simon pour que rien ne change – pour que ça reste, pour que ça continue, pour que ça ne cesse pas de ne pas cesser –, pour que l’amour, celui de sa femme et de ses enfants comme celui de ceux qu’il appelle ses concitoyens (ses administrés, en fait), soit toujours là, crée la tension des forces antagonistes qui font tourner le film – à une vitesse vertigineuse, même.
Rarement on aura fait un plus beau film sur l’amour. Non pas un film d’amour (la chose est relativement aisée) mais un film sur l’amour (c’est infiniment plus compliqué), sur la nature multiple, erratique et violente de l’amour.
La famille Wolberg ne parle que d’amour. Presque toutes ses occurrences sont présentes dans le film : l’amour familial, filial, l’amour entre hommes et femmes, entre frères et sœurs, le sexe, la liaison illicite, jusqu’à la dimension politique de l’amour (un maire en campagne pour sa réélection doit séduire). Il y a même une très jolie définition de la sieste crapuleuse comme activité subversive (“faire l’amour avec sa femme l’après-midi lorsque toute la ville travaille ”… Il y a bien sûr aussi tout ce qui va avec l’amour : la perte de l’amour, le secret, le mensonge, la jalousie, la tromperie, la douleur, la mélancolie, la lutte, l’espoir et le désespoir.
L’un des prodiges du film est de montrer comment chacun des personnages, et donc chacun d’entre nous, est intriqué dans plusieurs modalités de ce que, par commodité, nous nommons “amour” : familial, sexuel, filial, politique, pour Simon, conjugal, extraconjugal, fraternel, pour Marianne. Ces capacités d’adhésions multiples font la complexité des relations humaines. Tous ces régimes de l’amour ont leurs rythmes propres, bien souvent en contradiction les uns avec les autres. Le film montre, avec une infinie délicatesse, ces temporalités multiples en chacun des personnages et à l’intérieur de leurs relations respectives. Mais comme pour préserver un équilibre qui tient du miracle, la réalisatrice ne procède à aucune hiérarchie : tous ces niveaux/définitions de l’amour sont traités à égalité. L’aspect romantique de l’amour n’est pas préféré à la dimension politique, par exemple. Ce n’est pas par hasard qu’Axelle Ropert tient le très court rôle de l’institutrice-qui-se-tortille-les-mains : celle qui enseigne, montre et nous fait savoir sans juger.
En chaque personnage, se joue donc la lutte des régimes distincts de l’amour : comment voudriez-vous qu’avec cela, il y ait quelque chose de stable ? Conclusion du film : la seule stabilité est celle de l’instabilité, la seule permanence de la vie celle de l’impermanence – cette violence sauvage qui bouleverse en permanence nos fragiles équilibres.
Cela s’appelle la complexité.
Cette capacité de faire cohabiter des régimes contradictoires donne au film une nature d’oxymore, tout entière résumée dans le personnage de Simon Wolberg, père très maternant et maire très paternaliste, terriblement vivant et habité par la mort. Il prône la clarté comme la valeur familiale fondamentale (au point d’aller voir l’ancien amant de sa femme avec son fils afin que ce dernier sache que sa mère a trompé son père), mais vit sous le registre du caché (en ne révélant pas à sa famille, pour la protéger, qu’il est mourant). Simon Wolberg est un oxymore vivant, impossible hors de la fictionnalité hors-normes d’Axelle Ropert : un ashkénaze traversé de soul music.
Le style même du film est un oxymore : La famille Wolberg est un film de cinéphile qui n’a rien de difficile, un film d’auteur que tout le monde peut voir. Le plus beau de l’histoire est que vous ne verrez rien de tout ça (les oxymores, les régimes dissociés de l’amour et leur a-synchronicité, etc.), vous ressentirez des trucs, des chocs, vous serez ému aux larmes et rirez sans avoir besoin de mesurer pourquoi. Axelle Ropert ne fait pas état de son savoir, de son savoir-faire ou de son égo. Elle offre au spectateur tous les ingrédients de la complexité du monde sans exiger de lui un décryptage intellectuel, sans lui imposer une érudition formelle. Vous sentirez le décalage subtil des dialogues, la drôlerie (par exemple, la défiance vis-à-vis des blonds et de la blondeur qui parcourt tout le film), la mélancolie – en fait, une très grande partie de ce qui fait la dinguerie un peu cabossée des êtres humains.
Lorsque vous sortirez de la salle, puis le jour d’après, puis le jour suivant, puis le lendemain, puis les jours qui s’enchaineront, longtemps, Simon Wolberg continuera à vivre et à mourir en vous, Marianne Wolberg continuera de quitter Simon tout en l’aimant, Delphine et Benjamin Wolberg continueront en vous à se débattre avec la vie. Vous serez avec eux, encore et encore et encore. Et ils seront avec vous.
Il faut aller voir peu de films, car il y a peu de films, bien qu’il s’en produise beaucoup. Pour paraphraser ce que disait Kafka à propos des livres dans une lettre à Oskar Pollak, on ne devrait voir que les films “qui vous mordent et vous piquent”. Un film doit être “la hache qui brise la mer gelée en nous”. C’est ce que fait La famille Wolberg.
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L'auteur
Dominique Quessada est philosophe.
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Hana dit
hm, je confirme, Prague d’avant 1989 offrait une merveilleuse gamme de gris… un noir et blanc qu’on avait envie de gratter un peu le crépi pour voir les couches précédentes. Ceci dit, les toitures de tuiles rouges sont là depuis des siècles! … et les tramways aussi étaient toujours rouges! Aujourd’hui, les rues dégoulinent de boutiques bigarrées offrant des souvenirs multicolores…
nadia comaneci dit
Averell, je ne vous étonnerai pas en vous apprenant que mon cimetière préféré à Prague est le vieux cimetière juif, dans le Josefov. En ai-je laissé des petits cailloux à chaque visite, avec une prédilection pour le petit matin, quand la lumière est rasante et presque surnaturelle. Et avant de partir, une visite à la synagogue Pinkas toute proche, dans l’enceinte même du cimetière, celle dont les murs sont couverts des noms de toutes les victimes tchèques de la shoah. Par ordre alphabétique. Où les vieillards encadrent les bébés, les femmes les hommes, sans distinction.
Votre Prague est noire et blanche ? La mienne est muticolore. Rose l’ambassade de France, jaune la Loretska, vert le Strahov, bleu le palais Wallenstein… Un arc en ciel baroque, une débauche de statues, de clochers et d’anglots fessus.
La stèle de Jan Palach sur la vaclavske namesty est toujours fleurie, mais le monde qu’il a combattu à en mourir n’est plus.
Zyva dit
“@Zyva
Je retire, au moins vous aurez appris que des persécutions dont on ne parle pas existent, c’était le but.”
“C’était le but !” Mais Lisa, cessez de me poursuivre de vos assiduités, vous n’êtes pas du tout mon genre de beauté. Vous devriez lire Paris-Match ou Gala, vous verrez que là aussi, il y a un tas de choses dont on ne parle jamais et qui mériteraient pourtant qu’on s’y attarde, dans le genre trash comme vous aimez, et en France, pas dans les pays exotiques qu’affectionnent tant vos petits camarades pour étayer leurs propos. Le poids des mots, le choc des photos..
Lisa dit
@Moîra,
J’ai lu l’article deGenevieve Harland sur Kabyle.net.
Merci de m’avoir indiqué ce site, les kabyles convertis alors qu’ils étaient chrétiens (Saint-Augustin était kabyle) à l’islam, se convertissent depuis quelques années en grand nombre à l’evangelisme.
L’affaire du proces pour prosélytrisme en algérie concernait une kabyle je crois.
Averell dit
Il y avait en bas de cette grande artère qui descend en pente douce du NM et de cette place où s’est suicidé par le feu le jeune étudiant Jan Palach, une sorte de pâtisserie (à droite en descendant) qui en ces temps socialistes – peut-être même communistes – m’attirait terriblement. Dans cette ville en noir et blanc elle était comme un repère pop art, avec ces frisselis crémeux sur lesquels survivaient des sortes de fruits confits ornés de cerises plus rouges que les aréoles des femmes de Rosenquist ; vous savez, les femmes à leur toilette. Et vous aussi avez probablement déposé sur la tombe de Kafka, au cimetière de Straschnitz, des petits cailloux. A ce propos qui est l’auteur de cette stèle funéraire à six facettes – comme une aiguille de cristal de roche ?
Averell dit
@ Nadia Comaneci Vous avez donc vécu à Prague de 2004 à 2008, je vous envie. Je n’ai fait qu’y marcher, des étés consécutifs, avant la chute du Mur, un Prague en noir et blanc, noir et blanc, vraiment, j’insiste. Je n’y ai vu ni la neige ni la pluie, mais les étés praguois étaient alors aussi noir-et-blanc que des photographies de Jindřich Brok, le vieux cimetière juif sous la neige, ou de Jírů Václav, le pavé mouillé et les vitres emperlées des tramways. Et il y avait les ex-libris de Prague (j’en ai rapporté une petite valise) et les librairies d’avant les hordes et les modes. (à suivre)
nadia comaneci dit
Mon cher l’Ours, ce soir je fais des keftele en signe de contrition (pour les ignorants, la keftele est à la cuisine yiddish roumaine ce que la… boulette est au couscous).
Et pour être tout à fait honnête, j’aime autant le couscous que le borsh.
Lisa dit
@Moîra,
Merci, j’irais voir, et je ne mords pas….qui me répond alors que ma question paraissait sacrilège.
Kabyles rancuniers, je suis pleine de curiosité
L’Ours dit
Chère Nadia,
votre attaque ad Sephardem m’a beaucoup blessé. Je ne mangerai plus le couscous boulettes chez ma vielle mère avec la même insouciance.
:o) ;o) ;o)
Moïra dit
A Lisa (15h23), un site de Kabyles “rancuniers” (on les comprend) répondra peut-être à vos attentes – et à celles de Zyva aussi ?… Aïe, pas mordre !
h..p://www.kabyles.net/
Lisa dit
@Sophie,
Et cet amour de la vie fait partie de votre charme, une question qui compte, même sans être une femme soumise, qu’en pense “Mon Cheri” ?
Sophie dit
Oui, mais je voudrais anticiper les fêtes où je n’ai nulle envie de me priver. C’est un peu le drame de ma vie, je n’ai jamais envie de me priver. C’est si bon!
Lisa dit
@Sophie,
J’y suis allée…il s’agit d’un produit sous forme de comprimés, je ne dis pas médicament parce que je pense que ce n’est pas le terme exact, sans doute des comprimés qui existent depuis longtemps.
Mais 53kgs pour 1, 63m, ça le fait, non ?
Sophie dit
Zyva, vous avez grand tort de faire l’impasse sur la dinde aux marrons, c’est délicieux. J’ai une recette de purée de marrons, à tomber!
A ce propos, quelqu’un a-t-il eu la curiosité d’aller voir la pub pour perdre un kg par semaine? Parce que j’ai encore pris un kg (53, misère!!!!!) et que je voudrais le(s) perdre avant les fêtes. Alors, c’est quoi, le truc?
Lisa dit
@Nadia,
Vous ne connaissez pas , je pensais que c’était fiable pour les infos, Comme Eden n écrivait dessus et que je la trouvait bien reseignée, je regardais de temps en temps.
Comment échapper au consentuel mou sans tomber dans les sites “facho”, c’est le problème…
nadia comaneci dit
Lisa, je ne sais pas de quels faits vous parlez, je ne vais jamais sur Bivouac.
Mais je sais qu’il est facile, par exemple, de montrer des imams en train d’appeler au jihad sur Hyde park corner (encore que ce n’est plus possible aujourd’hui) ou des emmissions piquées sur Al-Manar, et d’en conclure que l’Islam va tous nous balayer sous peu. Voire qu’en chaque Arabe se cache un terroriste démoniaque, comme dans la série ‘Les envahisseurs”. Vous savez, “Les envahisseurs : ces êtres étranges venus d’une autre planète. Leur destination : la Terre. Leur but : en faire leur univers. David Vincent les a vus.” Pour moi, c’est ça bivouac.
Hana dit
Merci pour l’article et les réactions des causeurs Michel, Zyva, Nadia, Averell
J’ai non seulement envie d’aller voir film mais aussi de retourner à Prague (je suis Tchèque ;-D ) – euh, sauf que la Staromestské namesti est envahie un un marché de Noël, et envie de goûter à tous les mets cités par Michel. D’ailleurs, là, je vais faire un strudel, ou un gâteau au pavot ? (que la machine à broyer les graines ne prenne la poussière).
Kafka ne nous quittera pas!… magistralement intégré dans l’(A)pollonia de WArlikowsky.
Lisa dit
@Nadia,
Je fais confiance à votre culture et vous demande donc : les faits sur Bivouac sont avérés, ou ce sont des faux ?
Ce site je l’ai connu par Nina/Eden, qui écrivait dessus je crois.
Je ne parle pas des commentaires, que je n’ai jamais lus.
Sophie dit
adorENT!
Décidément, je commence à me demander si c’est une bonne idée de m’enfiler un vin chaud!
Sophie dit
culteS
Lapsus de circonstance!