Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt, « Il y a des larmes pour l’infortune, et les choses humaines touchent les coeurs », se console Enée au moment où, abordant à Carthage avec ses compagnons, il découvre un temple célébrant les batailles de la guerre de Troie et gardant mémoire de leurs souffrances. Cette consolation semble refusée aux victimes du stalinisme. Nous n’avons toujours pas de larmes pour elles. Dans le récit du siècle écoulé, le Goulag, la Kolyma, la Grande Terreur de 1937-1938 n’ont pas encore leur place aux côtés d’Auschwitz et d’Hiroshima. Hypermnésie du nazisme, amnésie du communisme, le constat fait par Alain Besançon en 1988 n’a rien perdu de sa vérité. On mentionnera l’indifférence qui a entouré, en France, la sortie du film d’Andrzej Wajda, Katyn, consacré aux massacres par les armées de Staline, de milliers d’officiers polonais, jetés dans des fosses communes après avoir été exécutés par balle.

Reste à comprendre. Pourquoi cette asymétrie ? Pourquoi cette déplorable et cruelle réticence à méditer la défaite du communisme? Peut-on tout à la fois se prétendre antitotalitaire, comme s’en flatte notre époque, et rechigner non seulement à penser le communisme réel mais à le condamner avec la même énergie que le nazisme ?

Le désastre communiste, quatrième blessure narcissique de l’humanité

Il y a d’abord l’hypothèque prise par la question raciale sur l’intelligence du siècle écoulé. En dépit des efforts déployés par les plus grands esprits, notre époque, paresseuse et infatuée d’elle-même, s’est contentée de réduire le totalitarisme nazi à un racisme. De sorte que nous nous tenons pour quittes de notre devoir envers les victimes du XXé siècle en apprenant à nos enfants à traquer sans relâche, dans le cadre de la lutte contre les discriminations, la résurgence de « la bête immonde qui n’est pas morte », comme le dit un communiqué de l’ensemble des ministères européens de l’Education. En réalité, cela n’atteste qu’une chose, déjà observée par Georges Orwell : si nous sommes antiracistes, nous ne sommes pas antitotalitaires.

Nous ne savons plus de quoi nous parlons. Nous ignorons désormais ce qui fait la spécificité du mal du XXe siècle, et qu’ont en partage les régimes de Hitler et de Staline.

« Il y a des professeurs, mais ils n’entrent plus dans la salle de classe où l’on s’amuse. »[1. P. Sloterdijk, Entretien avec Elisabeth Levy et Gil Mihaely, Marianne, semaine du 2 au 8 septembre 2006] Et même quand ils y entrent, les formules et de slogans, seuls susceptibles de mobiliser pour le grand combat, finissent par recouvrir toute réflexion. Le degré d’indigence qu’a atteint notre réflexion sur le totalitarisme va de pair, sinon avec avec la lecture, du moins avec l’inscription aux programmes des écoles d’auteurs, comme Primo Levi ou Hannah Arendt, les moins enclins à l’esprit de simplification et à ces facilités sentimentales dont nous avons l’art et le goût.

Il ne s’agit évidemment pas de minimiser le racisme et l’antisémitisme mais de comprendre que le coeur tragique du XXe siècle ne bat pas en eux ou pas seulement. Ce qui a rendu incommensurablement monstrueux ce siècle, et c’est le point sur lequel convergent nazisme et communisme, c’est le traitement mathématique, systématique auquel le dirigeant totalitaire, Staline comme Hitler, soumet la réalité des hommes en dépit de toutes les résistances qu’ils peuvent lui opposer.

Si l’on admet que là est le mal du totalitarisme alors être instruit par le XXe siècle, c’est renoncer à une conception prométhéenne ou messianique qui fait de l’homme le bâtisseur du royaume du Bien. C’est en ce sens que l’on peut dire avec Georges Steiner que « la défaite du communisme est une grande défaite de l’humanité » ou, avec les mots de Freud, qu’elle nous inflige notre quatrième blessure narcissique. Après la révolution copernicienne de l’héliocentrisme, la théorie darwinienne de l’évolution et la théorie freudienne de l’inconscient, le désastre communiste contraint les hommes à admettre qu’il ne leur revient pas d’édifier la cité morale, ce monde d’égalité et de justice promis par le récit marxiste. Les hommes ne peuvent – et c’est déjà beaucoup et excessivement rare – qu’introduire un peu de bien dans le monde. Seul leur appartient l’exercice de ce que Vassili Grossman appelle « la petite bonté sans idéologie« .

Or, cette conclusion est celle-là même sur laquelle s’accordent les plus profonds penseurs de l’expérience totalitaire. François Furet achevait son essai sur l’idée communiste au XXe siècle par une formule qui a prêté à bien des malentendus et qui pourtant témoignait d’une réelle instruction par le siècle écoulé : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons »[2. Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572], écrivait-il.

Il n’entendait pas par là qu’il nous fallait renoncer à agir. Il lançait seulement un appel à la réconciliation avec la finitude humaine. Libres, les hommes agissant de concert peuvent modifier, infléchir le cours des choses, empêcher que le monde se défasse ou sorte de ses gonds, pour le dire avec les mots de Camus ou avec ceux de Hamlet, mais n’ont pas vocation à changer la condition humaine, à exalter la plasticité de la nature humaine ou à arraisonner le monde. Après l’ivresse du « tout est possible », Furet nous invitait à distinguer le possible et de l’impossible.

À l’instar d’Arendt qui, rappelons-le, au sortir de son examen du totalitarisme, publie non un traité d’antiracisme ou un manuel des droits de l’homme, mais écrit son maître-ouvrage, The Human condition[3. Ce n’est pas par cuistrerie que je ne traduis pas le titre orignal mais parce que la traduction (La condition de l’homme moderne) trahit l’objet même de cet ouvrage qui est de dégager les invariants, le donné de l’existence humaine. L’homme moderne, auquel Arendt s ‘attache dans son avant-propos et dans son dernier chapitre, se distingue par son entrée en rébellion contre la condition humaine.], qui longtemps dans son esprit s’est intitulé significativement amor mundi, Furet nous rapatrie, après l’exil dans le monde fictif des idéologies et des solutions définitives, dans le monde réel, taillé dans l’étoffe du particulier, de l’unicité, de l’imprévisible, où l’homme fait l’expérience du pouvoir que possèdent les choses de « triompher de toutes nos attentes, de tous nos calculs et de les dépasser », comme le décrit Arendt, où il est aux prises avec des dilemmes, confronté à des questions qui ne se résolvent pas.

Ce savoir de la finitude ne nous sied guère. Il est pourtant infiniment accordé à ce que le présent réclame. C’est pourquoi il faut également méditer les deux expériences totalitaires.

Mais ne succombons pas au péché de la généralisation. Pour penser le stalinisme dans la chair de sa monstrueuse et singulière réalité, des ouvrages importants paraissent. J’ai retenu L’Ivrogne et la marchande de fleurs[4. Editions Tallandier, 2009] de Nicolas Werth. Il faut aussi lire l’impressionnant travail de mémoire de Orlando Figes, Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline[5. Editions Denoël, 2009 traduction pierre-Emmanuel Dauzat, avec une belle préface d’Emmanuel Carrère.] et voir Katyn de Wajda.

Seize mois de crime sous chape de plomb

L’Ivrogne et la marchande de fleurs couvre une période qui s’étend du mois d’août 1937 au mois de novembre 1938 au cours de laquelle s’accomplit en Union soviétique, un meurtre de masse que Nicolas Werth qualifie de « plus grand massacre d’Etat jamais mis en oeuvre en Europe en temps de paix ».

De ces années 1937-1938, n’était connue que la face volontairement et habilement rendue publique par le pouvoir stalinien : celle des grands procès de Moscou et des petits procès organisés en province qui avaient permis d’occulter les opérations d’épuration qui visaient la société dans son entier et se déroulaient, elles, dans la coulisse.

L’histoire de ces seize mois de Terreur restait à écrire. Werth s’y est attelé en ne servant pas d’autre cause que celle de la vérité, c’est-à-dire de l’établissement des faits. Mais pour lui comme pour Wajda, dire ce qui a été, c’est aussi faire acte de fidélité aux morts. Werth aurait pu, à l’instar du réalisateur de Katyn, placer son travail sous l’invocation de la figure d’Antigone qui se fait un devoir suprême de donner une sépulture aux morts. On dira que telle est la fonction de l’histoire depuis son origine – sauver de l’oubli les actions humaines, selon l’incipit des Histoires d’Hérodote ou ressusciter les morts, selon le beau mot de Michelet -, mais ici, ce qui vient grossir le fleuve du Léthé, ce n’est pas seulement le travail du temps, c’est d’abord la volonté de Staline de jeter ces morts dans les oubliettes de l’histoire. Ce ne sont pas seulement des fosses communes que les exécutants de la Grande terreur ont eu pour ordre de creuser, ce sont ce que Hannah Arendt a appelé des « trous de l’oubli », des holes of oblivion.

Tout avait été mis en œuvre pour rendre la mémoire impossible. Pour l’essentiel, les arrestations se déroulaient la nuit. Les condamnations étaient prononcées dans le huis clos de tribunaux expéditifs. Les exécutions et les inhumations étaient très précisément réglées afin de s’assurer que toute trace en soit effacée : « Si l’on enterre les cadavres dans un bois, par exemple, expose à ses subordonnées le chef du NKVD de Sibérie occidentale, il faut au préalable découper la mousse, puis en recouvrir la terre fraîchement retournée pour masquer le lieu, afin qu’il ne devienne pas un jour un endroit où pourrait se donner libre cours le fanatisme contre-révolutionnaire de la cléricaille ». L’ordre était ainsi impérieusement donné de maintenir ces opérations secrètes, et il était rigoureusement respecté. La victime elle-même n’était pas tenue informée de la sentence prononcée contre elle : exécution immédiate ou déportation au Goulag. Quant aux familles, aux proches des personnes arrêtées qui venaient s’enquérir auprès des fonctionnaires du NKVD des raisons de ces disparitions soudaines, quel que fût le verdict rendu, une seule réponse devait être apportée : «L’individu X a été condamné à 10 ans de camp sans droit de correspondance »[6. Ce mensonge ne sera pas levé sous Khroutchev. A la suite du XXe congrès, la libération des camps autorisée, dès 1954, par Khroutchev, s’accéléra. L’administration judiciaire fut alors confrontée à la mémoire des familles des condamnés à mort qui ne voyaient pas les leurs revenir du goulag. La décision fut prise, par crainte « d’introduire une grande confusion dans les esprits », de perpétrer le mensonge de 1937-1938, en expliquant par la mort ce non-retour, et en lui fixant une date fictive « évaluée approximativement dans la limite des dix ans ayant suivi l’arrestation ».]. « Les victimes disparaissaient tout simplement », écrit Nicolas Werth d’une formule lapidaire parfaitement accordée au sentiment d’incompréhension et de désarroi qui devait envahir les familles forcées de constater et d’entériner le fait de l’enlèvement.

Il était en outre rigoureusement exclu d’évoquer ces disparitions soudaines avec quiconque. L’interdit ne pesait pas seulement sur les exécutants mais s’étendait à l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs ce motif qui sera retenu contre la marchande de fleurs artificielles du cimetière Preobrajenskii, à laquelle fait allusion le titre de l’ouvrage de Werth, pour la condamner à mort : on l’accuse d’avoir colporté la rumeur, qui gagne alors les esprits, selon laquelle « on amène de nuit des fourgons entiers de fusillés! ». À ce thème du « don de la mémoire si dangereux pour le pouvoir totalitaire », Hannah Arendt a consacré dans Origines du totalitarisme des pages pour ainsi dire définitives. « Chacun avait appris à se taire », écrit-elle, ou à chuchoter, selon le mot de Orlando Figes, car chacun avait compris que « le plus grand des crimes, dans un pays totalitaire, est de parler de ces  »secrets » ». Sur ce point, il faut lire l’extraordinaire témoignage du compositeur Dimitri Chostakovitch cité par Werth: « Déjà avant la guerre, il n’existait sans doute à Leningrad pas une seule famille qui n’ait perdu un proche dans la Grande Terreur. Chacun pleurait un proche, mais il fallait pleurer en cachette. Personne ne devait être au courant. Chacun avait peur. » Celui qui s’obstine dans le deuil, dans l’affliction, qui refuse de se défaire, de « cette couleur nocturne », comme dit Shakespeare, dresse toujours une sorte d’obstacle contre la déferlante de la vie ou de la violence, comme en ont eu l’intuition Hitler et Staline.

L’Ivrogne et la Marchande de fleurs retrace donc l’histoire de ces citoyens ordinaires, de ces petits gens happés par la machine des « opérations de masse » de la Grande Terreur et que Staline aurait aimé voir oubliés à jamais. Werth s’emploie ainsi à leur redonner un nom, un visage, une histoire. Ainsi nous raconte-t-il l’histoire de l’ivrogne, Vdovine, cet employé des chemins de fer qui, en état d’ébriété, lance une bouteille vide contre un mur qui vient briser le cadre d’un portrait du chef de l’Etat soviétique et finira arrêté et fusillé pour « propagande et propos terroristes » ; celle de la famille Presnovy, ces paysans qui acceptent de louer pour l’été deux chambres à un employé allemand de l’Ambassade d’Allemagne, et dont tous les membres seront arrêtés, sur dénonciation d’un voisin, et exécutés pour avoir « constitué un groupe d’espions à la solde de l’Allemagne » ou encore de ces trois « ex-nobles », employés du musée d’ethnographie de la ville d’Orel qui seront arrêtés et bientôt exécutés, au motif que les « vitrines du musée passaient sous silence la dimension centrale de la lutte des classes à toutes les étapes du développement des sociétés » et que, sur huit vitrines, une seule était consacré à la lutte des serfs contre les propriétaires fonciers . C’est, ainsi, au travers du prisme de ces vies minuscules, comme dirait Pierre Michon, que Nicolas Werth nous donne à voir et à comprendre le mécanisme de la terreur. Et c’est sans doute par cet attachement au nom propre, à la personne dans son unicité, à la singularité des êtres, que l’on défait quelque chose de ce que le stalinisme a fait.

Cet arrachement à l’oubli est d’autant plus important que le vœu de Staline de rendre cet oubli définitif fut sur le point d’être exaucé. Le silence a perduré jusqu’à Khroutchev qui ne jugea pas opportun en 1956 de briser ce silence. Non qu’il ignorât ces opérations meurtrières et leur ampleur. Car non seulement – mais sans doute ceci explique-t-il cela – , il en avait été un des agents d’exécution, et des plus zélés, mais la commission chargée des travaux préparatoires à la rédaction de son fameux rapport du XXe congrès, y consacrait une dizaine de pages, reconnaissant, en conclusion, « le caractère massif des répressions qui s’étaient abattues sur un très grand nombre de simples citoyens soviétiques ». Mais il n’avait pas cru bon de mentionner ces faits dans le fameux rapport final qui se bornait à dénoncer l’épuration et l’élimination des responsables politiques, des cadres administratifs, militaires, économiques, culturelles.

Khroutchev n’avait donc de larmes que pour les « serviteurs du Parti, des Soviets, de l’armée et de l’économie » et jetait ainsi une nouvelle pelleté de terre sur les victimes, les seules véritablement massives, de la Terreur stalinienne. Sous la qualification de « grandes purges », les Procès de Moscou pouvaient poursuivre leur carrière d’événements-écrans. Et chacun pouvait continuer de croire, après 1956 et, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui – ceci se vérifie aisément, qu’on s’interroge soi-même ou qu’on interroge autour de soi. Même une historienne aussi avertie qu’ Hélène Carrère d’Encausse pouvait écrire en 1979 : « le citoyen anonyme a été dans cette période [de 1937-1938] moins directement menacé que le communiste, militant de base ou cadre du Parti »[7. Hélène Carrère d’Encausse, Staline, L’Ordre par la Terreur, Champs-Flammarion, 1979 p.64]. C’est ce rideau tiré, par deux fois donc, à trente ans de distance, sur les meurtres de masse, que déchire Nicolas Werth, plus de soixante-dix ans après les faits, à la faveur de l’accès aux archives autorisé depuis 1991.

Tous ennemis du peuple

Le sous-titre du livre annonce l' »autopsie d’un meurtre de masse ». La promesse portée par la métaphore est parfaitement tenue : du médecin légiste, il a la passion de la précision, du détail, de l’exactitude. Il dissèque ce meurtre dans ses moindres parties, des décisions à leur mise en œuvre, s’attache aussi bien aux bourreaux qu’aux victimes. Le crime a son instigateur, Staline, qui suivra dans ses moindres détails les opérations ; son maître d’œuvre, Nicolaï Iejov, le chef du NKVD ; son objectif, affiché mais dépourvu de toute prise sur le réel : « En finir une fois pour toutes avec le travail de sape mené par les éléments contre-révolutionnaires contre les fondements mêmes de l’Etat soviétique ». Enfin, sa méthode : chaque région se voit attribuer des quotas d’individus, les uns à fusiller immédiatement (1ère catégorie), les autres à interner pour dix ans, en camps de travaux forcés (2e catégorie).

Le plus grand massacre d’Etat, affirme Werth : 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés et plus de 800.000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au Goulag – mais aussi et surtout qualitativement : « Un seuil différent de violence a été franchi ».

Entre les purges qui visent l’élite et en permettent le renouvellement et les opérations qui vont décimer la population russe, il n’y a pas de solution de continuité. Les purges ne sont pas la partie visible de l’iceberg. La Grande Terreur s’inscrit dans la continuité de la « brutalisation » des rapports de l’Etat stalinien à la société russe. L’histoire du stalinisme s’écrit comme un affrontement quasi permanent, comme une guerre civile entre le parti-Etat et la société. La conception de la politique que Staline a en partage avec Hitler, implique la violence. Dès lors qu’on entend refaçonner la société à la lumière d’une Idée, dès lors qu’on ne voit plus dans la pluralité humaine que du matériau à tailler, on s’autorise par avance, tout autant que le menuisier qui doit bien faire abattre des arbres pour construire un lit, le recours au geste brutal. Si l’on peut tenir comme substantielle à la politique communiste les « camps de la mort sous la bannière de la liberté », selon la fulgurante image de Camus, et cesser de les interpréter comme de regrettables accidents de l’histoire, c’est précisément parce qu’ils sont inhérents à la politique pensée comme une ingénierie sociale. L’Union soviétique fut le laboratoire de Staline.

Dès 1929, il s’attaque en premier lieu, à la paysannerie qu’il soumet, dans le mépris le plus complet de ses pratiques ancestrales, à la collectivisation agraire avant de décider « la liquidation des Koulaks en tant que classe ». Les années 1930-1933 sont marquées par une confrontation impitoyable entre le régime et les paysans qui ne se laissent pas docilement arracher à leurs mœurs, coutumes, traditions ancestrales. Un nombre considérable de paysans « Koulaks » sont déportés en Sibérie ou au Kazakhstan. Jusqu’au paroxysme de la famine de 1933 en Ukraine dont l’accès aux archives confirme qu’elle fut littéralement fabriqué par Staline pour se débarrasser d’une population opiniâtre, impossible à faire plier. Un historien a ainsi forgé l’expression, éloquente, de man-made famines.

Une nouvelle étape commence en 1937 avec une forme de violence inédite qui se déchaîne sans le moindre rapport avec le réel. Avec l’ordre 00447 s’ouvre la chasse, non plus à l’opposant, à l’adversaire, au récalcitrant – toutes les structures d’oppositions ont désormais été matées – mais à l’ensemble de la société, la chasse non pas à des ennemis mais à de potentiels ennemis. Plus personne n’est en sécurité. C’est la société en tant que société, dans son autonomie, et les hommes en tant qu’hommes, dans leur liberté, qui sont criminalisés.

La violence cesse ainsi d’être un moyen articulé à une fin – la répression des forces d’opposition au régime -, pour devenir le principe d’action du pouvoir stalinien. On entre alors dans la phrase proprement totalitaire du régime stalinien. Peu importe la querelle sémantique : ce à quoi il nous faut nous confronter c’est à l’essence même de la violence totalitaire (au sens d’Arendt) et au défi qu’elle lance à un esprit normalement constitué. Pourtant, le seul moyen d’être à la hauteur de la nouveauté et de l’atrocité de tels régimes est d’endurer l’idée qu’il n’ y pas de réponse au pourquoi, qu’il s’agit à proprement parler d’une violence « inutile » c’est-à-dire qui ne sert aucun fin, sinon celle d’assurer au régime sa dynamique. D’où son caractère illimité, démesuré, totalement arbitraire de la violence.

« Je n’ai rien contre vous personnellement »

Werth apporte également des éléments très précieux pour penser la figure du criminel stalinien, révélant un processus de dépersonnalisation sans lequel il y aurait peut-être des meurtres mais pas des meurtres de masse. À cet égard, on retiendra, parmi un embarras de richesses le témoignage édifiant de Evguenia Breivinskaia. Lorsqu’elle fait observer à l’agent chargé d’instruire son cas que l’acte d’accusation qu’il lui présente est « un tissu de mensonges », elle s’entend répondre : « Nous le savons bien au NKVD et nous n’avons rien contre vous personnellement, mais il faut que vous signiez le protocole, vous n’y échapperez pas, vous êtes arrêtée tout simplement parce vous êtes d’origine polonaise et que nous devons remplir la ligne. » « Je n’ai rien contre vous personnellement » : cette parole terrible de l’instructeur est, en réalité, la condition sine qua non du crime de masse. Elle dit le degré d’abstraction auquel peut, et doit, atteindre l’agent de la terreur. Il réussit à ne plus voir dans l’individu singulier, unique qui se tient face à lui, qu’une entité, une généralité, le représentant d’un genre dit ennemi.

L’instructeur ne dissimule rien de ce qui le fait agir, et c’est l’autre point majeur : la stricte soumission à la logique. Vous êtes d’origine polonaise donc vous êtes coupable. Je dois faire du chiffre donc je vous arrête. Vous êtes arrêtée donc vous devez signer. Il semble, en effet, que nulle conviction idéologique n’ait soutenu les agents de la Grande Terreur dans leur entreprise meurtrière. Le grand récit communiste a manifestement perdu de son panache. L’aiguillon de la passion révolutionnaire ne semble guère les animer. Ils ne sont les coursiers d’aucun idéal. Et plusieurs documents inclinent Werth à penser, même si la question demeure affectée d’un certain coefficient d’incertitude, qu’ils n’accordent aucun crédit à l’histoire inventée par Staline, relayée par Iejov et diffusée par les chefs régionaux du NKVD. d’une conspiration nationale et internationale menaçant l’URSS. Nombreux sont ceux qui considèrent, à l’instar de ces agents de la région de l’Oural, que « plus personne ne menace le pouvoir soviétique, [qu’] il ne reste plus que quelques débris de la bande trotsko-zinoviétiste ».

Qu’ils y aient cru ou non, après tout peu importe. Il reste qu’ils ont agi comme si la fiction stalinienne – ces « accusations ritualisés » de sabotages du régime et de complots ourdis contre l’Etat – était vraie. Si les perpetrators, comme dit la langue russe, de ces crimes ne brûlent d’aucun feu révolutionnaire, ils sont en revanche de redoutables géomètres, d’impitoyables algébristes en quête de « solutions » pour « rationaliser le travail ». Hantés par la perspective d’être à leur tour les victimes de cet arbitraire, ils n’ont qu’un : remplir les quotas avec la plus grande efficacité, « faire du chiffre ». Werth cite le témoignage d’un dirigeant du NKVD à la veille de sa propre arrestation : « J’ai travaillé comme tout le monde à l’extermination des ennemis, mais jamais ne m’a quitté la pensée que je pouvais à tout moment être désarmé, arrêté et descendu dans une cave ».

Ils s’emploient à fabriquer des coupables comme on fabrique des objets. A cette fin, le régime stalinienne dispose d’un instrument fort précieux : la notion, forgée par Lénine, d’ « ennemi objectif ». Son contenu n’a jamais été contraignant. Si, en 1917, elle désigne le bourgeois, en 1929, elle renverra au koulak, au paysan propriétaire réputé riche. Dès son apparition, comme l’écrit François Furet, « la catégorie vaut non par ce qu’elle englobe mais par ce qu’elle autorise ». Et, entre 1937 et 1938, ce qu’elle autorise, c’est une débauche, sans précédent, de violence qui atteindra la société russe dans la sédimentation de toutes ses couches, sans exception. Très vite, les agents sont invités à jouer de la plasticité de la catégorie d’ « ennemi objectif ». « Vous pouvez donner des vieux »[8. p.108], éperonne un chef régional du NKVD promettant récompense à ceux qui auront le mieux travaillé.

L’ordre est donné de « casser du bois' », selon la formule en vigueur, c’est-à-dire d’obtenir des aveux, et à défaut d’aveux, d’extorquer – le plus souvent par le moyen de la torture – l’apposition d’une signature au bas de l’acte d’accusation.

Comment rendre compte d’ailleurs de cet impératif de posséder in fine un acte d’accusation signé par la victime elle-même ? Non par l’intention de la convaincre, comme le prouve le témoignage précédemment cité, d’Evguenia Breivinskaia. Mais par la volonté diabolique de substituer de façon définitive la fiction au réel, d’ensevelir à jamais la vérité, de faire que de l’innocence, il ne reste pas la moindre trace.

Bérénice Levet et Nicolas Weth seront les invités d’Alain Finkielkraut à « Répliques » sur France Culture, samedi 6 février, à 9h10

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