C’est bien connu, seuls les cons ne changent pas d’avis. Il y a à peine quelques mois, pour les médias et donc pour le public français, l’Amérique était bushiste, raciste et intégriste : un cauchemar planétaire. La voilà devenue la nouvelle Mecque du progressisme, l’espoir de tous les opprimés et discriminés à travers le monde. Bien sûr, quelques résidus de l’ancienne Amérique subsistent sous la forme d’électeurs républicains (ces fieffés racistes) ou, pire encore, en la personne de Sarah Palin. À en croire Christian Salmon, cet immense savant qui a découvert l’an dernier que la politique, comme le journalisme, avait quelque chose à voir avec l’art du récit – idée brevetée sous le nom de Storytelling –, la colistière de John McCain est à peine un être humain : un personnage sorti de Second Life, a-t-il déclaré sur France Inter. Mais enfin, ces déplorables survivances ne sont pas des repoussoirs très efficaces. Grâce à Barack Obama, c’est l’Amérique tout entière qui est born-again. Et comme il faut bien avoir quelque chose à détester et que par ailleurs on ne sait plus que dire sur la campagne US, depuis quelques jours, les regards des commentateurs sont à nouveau tournés vers la France. Les revoilà, et ils ne sont pas contents.

Figurez-vous que pendant que l’Amérique muait de crapaud en colombe, la France subissait la transformation inverse. Elle avait été, après 2003 et la grande scène de Villepin à l’ONU, le phare du non-alignement, la pointe avancée de la résistance à l’impérialisme. Et malgré ses ratés, son modèle républicain d’intégration marchait, disait-on, incomparablement mieux que le communautarisme anglo-saxon. Or, voilà que la triste vérité s’impose à tous : il n’y a pas d’Obama français. « Notre société frileuse est incapable de faire émerger une élite noire ou orientale », se désole par exemple Alain Dutasta dans La Nouvelle République. En quelques jours, la plupart des médias nous ont gratifiés de variations sur ce lamento. Parti à la recherche de l’oiseau rare, Le Monde est revenu bredouille. « La politique est un monde de blancs », conclut Luc Bronner. Un vrai scoop, chiffres à l’appui : si vous ignorez encore le nombre (misérable) de députés, sénateurs et conseillers municipaux issus de la « diversité » et non pas de la monotone uniformité de nos blanches provinces, c’est que vous êtes en phase de sevrage médiatique. Bizarrement, tous ceux qui invoquent « la question sociale » dès qu’une banlieue s’embrase ne voient plus que « question raciale » quand il est question de politique. Bref, si des gamins brûlent des bagnoles, c’est parce qu’ils sont socialement défavorisés, mais s’ils ont peu de chances d’accéder à la magistrature suprême, c’est parce que les Français sont racistes. La preuve, comme l’a expliqué le désarmant Frédéric Bonnaud sur Europe 1 : selon un sondage IFOP/JDD , 80 % des Français sont prêts à voter un jour à la présidentielle pour un candidat noir, 72 % seraient partants pour un Asiatique, mais ils ne sont plus que 58 % à envisager d’accorder leur voix à un Maghrébin. Un Noir, d’accord, mais un Arabe, jamais ? Racistes, vous dis-je !

En réalité, l’écart entre les deux chiffres appelle une interprétation diamétralement opposée. On sait bien que le racisme le plus bêtement racialiste est celui que subissent les Noirs. Si l’idée d’élire un président maghrébin suscite de franches réticentes, ce n’est donc pas à cause des préjugés raciaux des « petits blancs ». Sans doute ce refus s’explique-t-il par d’autres considérations qui ont à voir avec l’histoire d’une décolonisation tourmentée, voire avec les images de gamins sifflant l’hymne national, activité qui ne traduit pas de disposition particulière au service de l’Etat. Racistes, vous dis-je !

En tout cas, la douloureuse question du Barack Obama français est loin d’être tranchée. Et les gens du JDD doivent être bien marris. Eux, ils le trouvaient plutôt encourageant, leur sondage, d’ailleurs, le titre de l’article qui l’accompagnait était affirmatif : « Un Obama français est possible. » Seulement, sur le site du JDD, l’historien Pap Ndiaye : « La société française n’est pas plus conservatrice que la société américaine. C’est notre système politique qui est en cause. Le contraste entre le monde politique français, blanc, masculin, d’un certain âge et la société française dans sa diversité est aveuglant. Comment les hommes politiques français peuvent-ils applaudir le candidat démocrate sans rien faire pour qu’un Obama puisse émerger chez nous ? »

Bref, on ne sait plus que penser. Dans ces conditions, il ne reste qu’à faire ce qu’on fait en France face à un problème insoluble : se tourner vers le roi. Aussi apprend-on dans un communiqué du CRAN (Comité représentatif des associations noires) que « les Noirs de France demandent à Nicolas Sarkozy d’apporter une réponse politique à l’espoir suscité en France par Barack Obama ». Il ne lui manquait plus que ça à notre président. La France s’amourache d’un type beau comme Harry Roselmack et c’est sur lui que ça retombe ! Doit-il immédiatement nommer Thuram ministre ? Patrick Lozès, le président du CRAN, profite de l’occasion pour en remettre une louche sur sa marotte, les « statistiques de la diversité » (il fallait inventer cette gracieuse formule) qui permettront de lancer l’affirmative action à la française. Hormis cette proposition, Lozès ne se foule pas trop. Que le président se débrouille pour « mettre en œuvre ces mesures exceptionnelles qui seules permettront qu’un Noir puisse lui succéder un jour ». Faute d’idées précises sur ce que devraient être ces mesures exceptionnelles mais néanmoins soucieuse d’alléger la charge qui pèse sur Nicolas Sarkozy, je me contenterai de lui souffler le nom d’un possible successeur, en la personne de Joe Wilfried Tsonga. Ou alors, qu’il épouse Rama Yade en quatrième noces.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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