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La France, ce manteau de marches blanches

La grande peur de l’an 2000 ?

Publié le 23 novembre 2011 à 9:26 dans Société

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Dans les toutes premières années de l’an mil, le moine bourguignon Raoul Glaber voit la France se métamorphoser sous ses yeux : “On eût dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vétusté et revêtait de toutes parts un blanc manteau d’églises.” La métaphore vestimentaire employée par Glaber est entrée depuis longtemps dans la légende historiographique. Elle avait frappé l’esprit de Michelet et des historiens romantiques. Ils voyaient la chrétienté, transie d’angoisse devant l’imminence des Derniers Jours, s’envelopper dans ce manteau et y trouver un réconfort.

Dans l’immédiate après-guerre, le grand médiéviste Edmond Pognon a démonté cette vision eschatologique de l’homme médiéval pris d’une peur panique face à l’avènement d’un nouveau millénaire. Nous en avons eu, nous-mêmes, la preuve : on attend encore le bug de l’an 2000, variante technologique de la fin des temps. Quant au blanc manteau d’églises : pas le début de la moindre manche ! Enfin, ce n’est pas tout à fait juste : il y a bien un manteau qui enveloppe aujourd’hui la France : celui des “marches blanches”.

C’est devenu un rituel : sitôt qu’un drame se produit quelque part dans le pays, dans les jours qui suivent, le village, le quartier, les alentours, tout le monde marcheblanche.

Les premières semaines du mois de novembre nous ont apporté leur lot de faits-divers tragiques et de marches blanches subséquentes. Agnès : marche blanche à Chambon-sur-Lignon. Fabrice : marche blanche à Dunkerque. Julien : marche blanche à Ruminghen. Lola : marche blanche à Chacenay. Océane : marche blanche à Bellegarde… Dylan : marche blanche à Calais. Kenza : marche blanche à Roanne. Sofiane : marche blanche à Lille. Que la mort soit due à un meurtre, un accident de la circulation ou un suicide, l’émotion collective ne semble plus s’exprimer en France qu’à travers un seul vecteur.

Nous ne sommes plus ici dans ce que l’on appelait dans les années 1990 la “pensée unique” : nous en sommes à l’émotion unique.

Comment fonctionne cette mécanique de la marche blanche ? Quelle en est son origine ? Comment expliquer que le procédé soit devenu, en une décennie, aussi automatique ?

La « marche blanche », c’est d’abord le nom de la manifestation qui a eu lieu à Bruxelles en 1997 et qui a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes défilant silencieusement contre les actes de pédophilie en Belgique. Le climat de l’époque était à l’affaire Dutroux et l’événement fut relayé par les médias du monde entier.

Les éditorialistes avaient alors souligné, avec justesse, la dignité et la gravité des participants à cette marche sans fanfare ni trompette. Seulement voilà, quand un journaliste a raison une fois, sa rédaction devrait aussitôt prendre la seule mesure qui s’impose et le mettre à la retraite anticipée. Car, que voulez-vous, un journaliste qui a raison prend goût à cette sensation jusqu’alors inconnue pour lui de décrire la réalité et il veut recommencer. On le voit alors parler de marches blanches à tout bout de champ. Du soir au matin, il ne pense plus qu’à ça. Il se lève et fait les cent pas en cherchant une marche blanche digne de ce nom. Sitôt qu’il voit un rassemblement de plus de trois personnes ne pas proférer de slogans à l’aide d’un mégaphone, il sort son petit carnet, son petit stylo et note : “Grand succès de la marche blanche à Roubignolles-sur-Oise”.

Des doux dingues, il y en a partout. Et l’attitude des journalistes ne prêterait pas à trop de conséquences – sauf pour leur entourage immédiat – s’ils n’étaient pas lus. Or, le malheur veut que la crise de la presse n’ait pas atteint son paroxysme et qu’ils soient lus, vus et entendus encore.

C’est alors qu’on a commencé à voir, dans le pays, une épidémie de marches blanches. Il n’y a pas aujourd’hui le moindre événement dramatique qui se produise en France qui ne soit suivi d’un défilé. C’est automatique. Cet automatisme-là est entièrement médiatique. Il ne s’agit pas simplement de fournir aux caméras de télévision des images. Il s’agit simplement de se comporter en Homo festivus, c’est-à-dire de partager la croyance la plus communément admise que rien n’existe, ni la joie ni la douleur, qui ne soit mis-en-scène, orchestré, télévisé, retransmis en direct sur les chaînes d’info continue.

Dans les premières années qui ont suivi la marche bruxelloise, les faits-divers liés à la pédophilie s’accompagnaient de marches blanches. Le phénomène demeurait assez compréhensible : l’analogie entre l’affaire Dutroux et le crime pédophile qui mobilisait le public était assez forte pour que l’on puisse organiser une telle manifestation. Mais les choses ont dérapé, lorsque l’on a commencé à marcheblancher à tout propos. Un accident de la route : le quartier fait une marche blanche. Votre gamin se suicide : on vous sort de chez vous, vous n’avez pas envie, parce que vous n’avez qu’une envie c’est de chialer et on vous fait défiler en silence. Aujourd’hui, ce qu’on ne peut pas dire, il faut non seulement le taire, mais en plus marcher pour la boucler.

Autrefois, lorsqu’un crime était commis, qu’un accident fauchait une vie ou qu’un suicidé ne ratait pas son coup, on avait la pudeur de ne pas trop en faire. C’est tout juste si l’on allait au funérarium. Par délicatesse, pour ne pas déranger. On se contentait de suivre les obsèques. Et on essayait de ne pas trop déranger la famille. Contrairement aux apparences – elles sont trompeuses, toujours –, notre temps en fait toujours trop : il a perdu l’art discret de la pudeur. Car ces marches blanches qui enveloppent aujourd’hui la France des faits-divers de leur blanc manteau ne sont ni pudiques, ni dignes et encore moins silencieuses.

Au risque de passer pour quelqu’un qui a cédé, de son vivant, son cœur à la science, je m’aventurerais à dire une chose : le deuil collectif est une foutaise.

Le deuil est intime. Ce n’est pas un travail – comme le veut l’expression la plus stupide du monde “travail de deuil1 – auquel nous ne consacrerions que 35 heures chaque semaine, mais une expérience sensible et personnelle qui nous apprend à vivre avec nos morts, dans une continuité diffuse et hasardeuse qu’on appelle la mémoire. Ce n’est pas la séparation d’avec les disparus qui nous attriste, mais le souvenir que nous gardons d’eux. Le deuil est un dialogue que nous voulons prolonger avec nos morts, c’est-à-dire avec nous-mêmes. Mais même dans le deuil, l’homme reste un animal qui parle. Dans la plus grande tristesse, il faut qu’il cause et qu’il bavarde, il jacte et la ramène – c’est Élisabeth Lévy qui va être contente.

Or, ce que nous proposent les marches blanches, c’est le silence. Mais le silence n’est pas un synonyme de dignité ou de gravité. Où a-t-on vu ça ? La dignité, c’est comme la bandaison chez Brassens, ça ne se commande pas. Elle use d’une variété de tons et de postures. Il est des manières d’être dignes en parlant. Il est même des moments où la dignité consiste à hurler. Car la douleur terrasse, cloue sur place, empêche tout mouvement. Mais elle ne brise pas ce qu’il vous reste : la voix. Il est des moments où l’on a envie de crier, de pleurer, de s’arracher les vêtements et les cheveux, à la manière des séfarades et des anciens Romains.

Il faut se taire donc. Et marcher. La boucler, surtout. De l’exercice et du silence : voilà ce qu’on nous demande aujourd’hui face à la mort.

  1. L’expression “travail de deuil” est de Freud (Deuil et mélancolie, 1917). Il se s’agit pas ici de mettre en cause cet apport freudien important à la compréhension de notre rapport à la mort, mais de pointer du doigt l’usage médiatique, c’est-à-dire réducteur et chargé d’un contresens total, d’une notion complexe et féconde de la psychanalyse.
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  • 25 November 2011 à 1h38

    Sophie dit

    Ravie de lire à nouveau Gwalchaved dont je salue tant le retour que la sagacité.

    Je pense toutefois qu’entre l’aphasie et le déficit d’émotion, d’une part, et l’exhibition empathique qui dédouane de toute réflexion, il y a plus qu’un pas.

    Certes, notre langage borné peine à traduire notre pensée, mais je ne suis pas certaine que cela soit une raison à ces “communions” publiques qui réunissent pour un médiatique instant, des ressentis (voire des objectifs) tellement divers que, de mosaïques qu’ils pourraient être, ils en deviennent poussières.

  • 25 November 2011 à 0h49

    Goldy dit

    J’ai eu la “chance” d’avoir un membre de ma famille impliqué dans une marche blanche suite à l’assassinat d’un élève par un autre élève dans le lycée où elle étudiait.

    La marche blanche est évidement médiatique (les camionnettes des chaines d’info étaient bien évidement présentes pour jouer leur éternel rôle de pornographe émotionnel), politique (“la marche” était organisé par le maire PS de la ville à coût d’affiches disséminées partout dans la ville), et bien évidement sociale, car même si ma petite sœur avait du mal à saisir l’intérêt de cette manifestation, elle y est allé, parce que tout le monde y allait (elle n’était pas liée à la victime, ne la connaissait même pas et semblait être d’accord pour dire qu’il avait la réputation d’être un fouteur de merde apparemment…)

    Je suis assez peu d’accord avec la fin de l’article, car justement la marche silencieuse ne l’est que symboliquement, en réalité c’est un bruit bien plus important que ce que l’auteur prends en comparaison, il s’agit d’une victoire de l’émotion sur toute forme de raison.

    • 25 November 2011 à 21h09

      Pierre Jolibert dit

      Très intéressant. Merci beaucoup. Je n’avais même pas imaginé un maire organisant une marche blanche. Pourtant, quand vous le dites, on le voit très bien se faire, ben oui bien sûr.
      J’ai eu la malchance de vivre d’un peu près la participation (supposée, blablabla, présomption d’innocence, blablabla, mais enfin faits avérés) d’un élève de mon établissement à l’assassinat d’un adulte, que j’ai eu la faiblesse de raconter ici l’an dernier, et qui n’a donné lieu à aucune marche blanche (je suppose que c’est le jeune tué par l’adulte qui est sacré), et celle, juste après, de vivre d’aussi près le suicide d’une élève, et là il y eut bel et bien rituels, dont la minute de silence dans la cour. Silence et componction il fut impossible d’avoir, surtout de la part d’élèves qui étaient hostiles à la morte, c’est-à-dire les plus insupportables en général, évidemment.
      D’où le désaccord que je me sens aussi avec la fin du texte ; tant qu’à faire j’aime autant le silence que le bruit, et qui dit que les rituels bruyants sont moins motivés, commandés et stupides que les silencieux ?

  • 24 November 2011 à 11h10

    agatha dit

    Il est assez rare d’assister à la naissance et la prospérité d’un rituel collectif, c’est le cas avec les marches blanches. Aussi étonnantes qu’elles puissent paraître à certains – surtout ceux du monde d’avant, comme moi – , ces défilés silencieux s’inscrivent peut-être dans une tradition de démonstration de la douleur. Elles seraient, par exemple, le symétrique inversé de la tradition méditerranéenne des pleureuses – ces femmes en noir qui accompagnent et extériorisent de manière théâtrale la douleur des autres.
    Mais dans le cas de nos marches blanches, on se demande quelle influence revient aux médias, plus en mesure que jamais de titiller le narcissisme de nos contemporains et de saper leur pudeur. Et c’est là qu’on doute de notre culture.

    • 24 November 2011 à 12h05

      Gwalchaved dit

      J’aime bien votre parallèle avec les pleureuses “orientales”. Il est vrai que chez nous, on dit que “les grandes douleurs sont muettes”. De là à être aphasiques…

  • 24 November 2011 à 10h40

    Gwalchaved dit

    @JMS : vous parlez de notre incompréhension des événements qui occasionnent ces marches. Vous me semblez en plein accord avec François Miclo : ce que j’ai compris de son opinion, c’est que les marches blanches sont la réaction symptomatique d’une foule privée des armes de la compréhension, c’est-à-dire de la pensée, c’est-à-dire du langage.

    Il dit : “Nous ne sommes plus ici dans ce que l’on appelait dans les années 1990 la « pensée unique » : nous en sommes à l’émotion unique.” C’est très proche de la critique de Bergson sur le langage, qui le considère comme une simplification du monde : le langage, en tant qu’il est fini, est impropre à exprimer l’infinie complexité, diversité du monde. Par retour, il simplifie ma propre pensée sur le monde, car à force de faire entrer les pensées, infiniment diverses, dans son cadre, il finit par les simplifier. D’où l’absolue nécessité d’enrichir toujours son vocabulaire, et la non moins absolue nécessité de comprendre comment la langue qui est la nôtre façonne notre vision du monde.

    Quoi qu’il en soit, l’impuissance, l’incompréhension dont vous parlez, JMS, voilà qui me semble être la vague. La blancheur des marches n’en font que l’écume.

    • 24 November 2011 à 16h56

      isa dit

      coucou, Gewurtz, contente de vous relire!

      • 24 November 2011 à 17h34

        Gwalchaved dit

        Et moi de vous retrouver. C’est vrai que je fais mon taiseux dernièrement, mais c’est que je ne dispose pas tellement de mon temps, voyez-vous.