La démocratie taïwanaise : un casse-tête chinois
L’identité nationale made in Taïwan
Publié le 04 janvier 2012 à 9:30 dans Monde
Mots-clés : Chine, Ma Ying-jeou, Taïwan, Tsai Ying-wen

Photo : Xu Zheng-hong.
Si certains d’entre vous, soucieux de se familiariser avec la langue des nouveaux maîtres du monde, s’aventurent aujourd’hui dans les Instituts Confucius, ils remarqueront de vastes cartes de la République Populaire de Chine accrochées aux murs des salles de classe généreusement allouées par l’Etat français à l’enseignement du néo-chinois1. Ces cartes officielles chinoises intègrent sans vergogne, et au mépris de la réalité géopolitique, les territoires et zones maritimes que la Chine populaire revendique mais qu’elle ne contrôle pas : Taïwan, un pays de fait indépendant, les îles Senkaku contrôlées par les Japonais mais aussi l’ensemble de la Mer de Chine du Sud, qui selon la doctrine chinoise dite de « la langue de bœuf » s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres au sud de l’île méridionale de Hainan, jusqu’à la proximité immédiate des côtes philippines ou vietnamiennes.
Notre époque aime à se gausser du nationalisme étriqué et ombrageux de nos ancêtres. Ceux-ci faisaient figurer l’Alsace et la Lorraine perdues en couleur sombre sur les cartes qui servaient à l’édification patriotique des écoliers de la Troisième République. Mais même sur le mode de la lamentation, ces cartes traduisaient la réalité : ces territoires étaient bel et bien perdus et contrôlés par une puissance étrangère. Or, si l’on en croit ses cartes et son discours officiels, la Chine est au contraire en plein déni : il n’existerait qu’une seule Chine : la République Populaire de Chine. Taïwan ? Une province renégate dont le statut est une question intérieure chinoise. Peu importe qu’il y existe un régime indépendant, celui de la République de Chine, créée sur le continent en 1911, et réfugiée à Taïwan en 1949 après sa défaite face aux maoïstes. Peu importe aussi que Taïwan ait été légalement cédé au Japon impérial aux termes du traité de Shimonoseki en 1895 et qu’il fut contrôlé par Tokyo jusqu’à sa capitulation en 1945. Peu importe encore que la Chine impériale des Qing ne se soit jamais vraiment intéressée à ce territoire lointain et infesté d’anthropophages plutôt imperméables à la culture chinoise (c’est-à-dire, du point de vue des mandarins, à la culture tout court). Peu importe enfin que ce pays soit au fond presque autant un produit de la colonisation hollandaise au XVIIe siècle que de la colonisation chinoise qui lui a succédée, puisque Formose, le nom « occidental » de Taïwan, ne comptait presque aucun habitant permanent de culture chinoise avant le XVIIe siècle. Non, ce qui compte pour le pouvoir chinois, c’est que, pour effacer le « siècle des humiliations » (qui s’étendit des guerres de l’opium jusqu’à la fondation de la Chine communiste en 1949), la « réunification » de la mère patrie soit le devoir sacré de chaque citoyen de la République Populaire de Chine, habitants de Taïwan compris.
Ces chimères ne porteraient guère à conséquence si nombre de pays étrangers, fascinés par la montée en puissance de l’Empire du Milieu, n’étaient pas de plus en plus tentés de conforter les fantaisies nationalistes chinoises, qui pourraient un jour provoquer un conflit majeur. Car cette « réunification » fantasmatique n’est réclamée que par une portion infime de la population taïwanaise, dont l’immense majorité est au contraire très attachée au statu quo2.
Pékin refuse aujourd’hui que le monde prenne acte du fait incontournable qu’il ne contrôle pas Taïwan. Et malgré tous ses efforts pour améliorer ses relations avec Pékin, malgré son appartenance à l’Organisation Mondiale du Commerce, Taïpei reste aujourd’hui un citoyen de seconde zone de la communauté internationale. Or, Taïwan existe indépendamment de la Chine. La preuve ? Elle devrait sembler irréfutable à nous autres Européens, tant nous sommes attachés à la démocratie : le pays organise des élections, présidentielle et législatives, le 14 janvier prochain, qui mobilisent l’ensemble du corps électoral et déchaînent les passions à Taïwan même, mais aussi…en Chine.
Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : grâce à Taïwan, la Chine est prise par la ferveur des élections. De Pékin à Canton, les débats télévisés qui mettent aux prises les candidats à la présidentielle taïwanaise sont suivis avec passion par les travailleurs hyper branchés de la nouvelle usine du monde. On a même vu récemment un Chinois, un certain M. Guo, ramer sept heures sur un radeau depuis le continent pour tenter de rejoindre l’île taïwanaise de Kinmen afin de « voir les élections, et les drapeaux électoraux flotter partout ». Guo avait pris au mot la propagande de son pays. Puisque les deux rives du détroit de Taïwan ne séparent pas deux états mais deux provinces, c’est en toute logique qu’il s’est étonné de son arrestation par les gardes-côtes taïwanais.
Heureusement pour les Taïwanais, seuls les citoyens de l’île voteront lors de l’élection présidentielle qui opposera le sortant Ma Ying-jeou, 61 ans, né à Hong Kong, diplômé de Harvard et favori de Pékin, à Tsai Ying-wen, une ex-universitaire de 55 ans, diplômée de Yale et docteur en droit de la London School of Economics. A l’observateur qui se veut impartial, Taïwan donne parfois l’impression d’être une démocratie à l’occidentale comme une autre : on y stigmatise la montée des inégalités, on y lance des boules puantes, on y débat à la télé, on y sonde sans cesse le corps électoral. D’après les sondages justement, le sortant, favorable à un rapprochement avec la Chine, est en mauvaise posture. Sa réélection, souhaitée par les Chinois mais aussi par les Américains qui ne redoutent rien tant que de voir les tensions entre les deux rives se raviver, est loin d’être assurée. Tsai, favorable à une « taïwanisation » de Taïwan et à une indépendance (même si elle ne dit pas son nom) définitive de Taïwan à l’égard de la Chine, est coriace et semble même gagner du terrain dans les sondages. Tsai met l’accent sur la souveraineté du peuple taïwanais face à la Chine et se présente comme la candidate des classes moyennes et populaires : une combinaison qui pourrait se révéler gagnante face à un sortant qui, malgré des moyens financiers gigantesques, apparaît de plus en plus comme le candidat de l’étranger et des grandes entreprises.
Grâce à la détente entre les deux anciens ennemis nationaliste et communiste, les relations économiques entre Pékin et Taïpei n’ont jamais été aussi bonnes. Un accord cadre de libéralisation du commerce a été conclu entre les deux rives du détroit. Les touristes chinois peuvent désormais se rendre sur l’île. Or, au fur et à mesure que les liens bilatéraux se développent, le sentiment identitaire « taïwanais » ne cesse de se renforcer : confrontés à des Chinois dont ils sont séparés depuis au moins des décennies, dont la langue, écrite et parlée, a évoluée de façon différente de la leur, les insulaires mesurent ce qui sépare une nation démocratique d’une immense dictature communiste. Paradoxalement, l’identité taïwanaise se développe au même rythme que l’intégration de l’économie de l’île à celle du continent. Tsai Ing-wen a bien compris cette évolution. Elle insiste sur l’identité séparée de Taïwan dans tout ce qu’elle peut avoir d’émancipatrice face à une tyrannie menaçante.
De quoi aboutir à la conclusion – farfelue sous nos cieux – que l’identité nationale peut s’avérer émancipatrice pour le peuple qui s’en empare.
- Dans les années 1950, la République Populaire de Chine a « simplifié », c’est-à-dire charcuté, les caractères chinois en en rendant parfois l’origine sémantique incompréhensible. Si l’on veut apprendre un chinois traditionnel, et avoir ainsi un accès un peu plus facile aux classiques chinois, mieux vaut apprendre le chinois pratiqué aujourd’hui à Taïwan ou à Hong Kong (à l’écrit). ↩
- C’est-à-dire à l’indépendance de fait de Taïwan qui est d’ailleurs lié aux Etats-Unis par de multiples liens, aux premiers rangs desquels des liens militaires. ↩
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L'auteur
Emmanuel Dubois est consultant, membre du groupe Asie21 - Futuribles.
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Impat1 dit
Lisa
Oui.
lisa dit
Formidable !
Fiorino dit
@ Saul
Le côté agaçant dans ces articles c’est qu’on essaye de démontrer que la France les médias français seraient pro-chinois, alors que les médias français sont très anti-chinois (on a vu avec l’affaire du Tibet) et anti-russes (on nous a bassiné à longeur de journée avec de manifestations très limitées à Moscou comme si il y avait un printemps russe…). Merci en tout cas pour le précision histoirique c’est vraiment intéressant ce que vous dite, et je suis d’accord avec impat.
Impat1 dit
Autre point de Chine, concernant le goût chinois du travail bien fait et de la civilité vers leurs hôtes.
La République de Chine (Taïwan) a équipé en grande partie son Armée de l’Air de matériel français. Alors que la principale deuxième langue du Pays est l’anglais, et que l’anglais est de plus la langue aéronautique dominante, les pilotes ont tous jugé bon d’apprendre le français, qu’ils parlent presque couramment. Aucun autre Pays importateur des mêmes avions n’a fait de même.
lisa dit
Ils ont acheté des mirages 2000 ?
Impat1 dit
Un point d’Histoire.
Dans les années 70, et encore début 80, il était frappant de constater la différence de genres de vie entre Taipeh, d’une part et d’autre part Shangaï et Pékin. A Taipeh on croisait par exemple, à proximité des grands hôtels, de jeunes chinoises en magnifiques tenues du soir, admirablement maquillées, au bras de pingouins aux yeux bridés en tenues impeccables.
En Chine populaire, les jeunes femmes arboraient le même sourire mais portaient toutes, quel que soit le quartier et l’heure, un chemisier blanc et une jupe ou un pantalon sombre. Leur nombre formait une véritable mer ondulant dans les rues, blanche et noire.
A Taipeh, embouteillages de voitures.
A Pékin et Shangaï, embouteillages de…vélos. Des milliers et des milliers de vélos.
Trente plus tard à Shangaï les embouteillages monstres de voitures sont arrivés. Les temps changent.
Saul dit
article interresant, et comme Impat très bonne description, mais je ne vois pas très bien ce que l’auteur veut démontrer…
que les positions officielles ne correspondent pas à la réalité ?
alors bienvenue dans le réel, c’est on ne peut plus banal, et somme toute assez logique : si un Etat décrit dans ses cartes la réalité, alors ça veut dire aussi qu’il la reconnait…ce qui serait en totale contradiction avec la revendication et position officielle qui, quand elle ne correspond pas à la réalité, est FORCEMENT un déni de réalité. L’auteur nous invente l’eau chaude sur le coup…..
ainsi en Syrie, vous verrez des cartes englobant dans le pays, la partie du Golan occupé par Israël, ainsi que le territoire d’Iskanderun donné à la Turquie en 39 (quoique je crois que la Syrie a renoncé récemment à cette dernière revendication…). Au Maroc, vous pourrez chercher sans succès les limites d’un Sahara occidental, celui ci faisant partie intégrante du royaume chérifien (et pour le coup, là c’est une réalité…)
Les revendications territoriales d’un Etat se concrétisent quasiment toujours par la cartographie, en attendant que ce la devienne réalité..
il n’aura pas d’ailleurs échappé à l’auteur que le nom officiel de Taiwan est “républlique de Chine” et que de ce fait, même si peut être la population souhaiterait l’indépendance, le régime taïwanais revendique officiellement son autorité sur toute la Chine, ainsi que sur d’anciens territoires revendiqués aussi par la Chine populaire, comme la Mongolie par exemple (le gouvernement taiwanais comporte un “ministre de Mongolie”…), mais aussi cette fameuse “langue de boeuf” de la mer de Chine du Sud, en fait ce sont les archipels Spratley et Paracels, revendiquée tout autant par Taïwan et la Chine populaire, dans les deux cas dans le cadre d’une revendication chinoise, mais aussi par le Viet Nam, Bruneï, les Philippines et la Malaisie….la raison en est simple, ces ilots sont inhabités mais constituent des reserves de gaz naturels non négligeables…
Quant aux arguments historiques, ils ne sont pas vraiment pertinents…ainsi parmi les arguments voulant démontrer que Taïxwan n’est pas historiquement chinoise, il est reproché à la Chine de ne pas tenir compte qu’elle a cédé Taiwan au Japon en 1895 .., ce que l’auteur ne dit pas c’est que la Chine a été contrainte et forcée pour cette cession puisqu’elle fait suite à une défaite de la Chine contre le Japon ! autant reprocher à la France de s’accrocher sans vergogne à l’Alsace Lorraine après 1871….
ou la cinquantaine d’années de colonisation hollandaise qui rendrait illégitime les 333 années de souveraineté chinoise qui s’en sont suivies….
à ce compte là, Mr Dubois a du boulot, y’ a plein de refonte des frontières à effectuer selon cette logique….
Impat1 dit
skyhigh, ne croyez pas que Satan est éternel.
Impat1 dit
La description du problème est excellente du point de vue politique, des partis politiques, et des candidats.
Mais le fond du cœur des Taïwanais, quand ils s’expriment en privé, dit autre chose. Il dit leur attachement à leur identité chinoise, leur sens profond de l’unité de la nation “Chine” incluant la RPC.
S’ils tiennent à ce jour à leur indépendance, ce n’est pas pour rester séparés du “Main Land” mais pour ne pas subir un régime encore communiste. Je gage que, lorsque la RPC aura complètement abandonné le communisme, la réunification ne tardera pas.
skyhigh dit
Vous pensez qu’il est possible que la RPC abandonne le communisme? Un si bon “fromage” !?!
Fiorino dit
Tout cela est très intéressant il n’en reste pas moins que les deux économies sont très intégrés.