Quelques impressions à chaud sur le cortège du 29 à Paris auquel j’ai participé, après avoir pris le temps d’assortir ma chemise et ma cravate avec mon badge CGT.

1. Une manifestation de toute évidence massive : on n’ergotera pas sur les chiffres et on ne cherchera même pas à s’approcher de la vérité arithmétique absolue en pondérant les données de la préfecture et celles des syndicats par une formule magique. A l’évidence, ce cortège et ceux de province sont les plus imposants qu’on ait vus depuis très longtemps. C’était du lourd, du très lourd, on ne coupera donc pas les cheveux en quatre (quoique dans le cas de Bernard Thibault…)

2. Une écrasante surreprésentation de la CGT qui a probablement regroupé derrière ses banderoles 80 à 90 % du défilé parisien. FO a fait beaucoup moins, mais plutôt mieux que d’habitude dans ce genre d’occurrence unitaire et la FSU plutôt moins bien. Quant à la CFDT, qui appelait pourtant aussi à défiler, elle avait disparu corps et biens. Peut-être y a-t-il a eu un problème de communication interne : les cédétistes ont-ils cru qu’il s’agissait d’une manif virtuelle sur Facebook ?

3. Cette réussite numérique signe aussi une substantielle modification qualitative. Habituellement, un cortège syndical, même de taille honorable, regroupe surtout des syndiqués. Donc de fait, des travailleurs de l’Etat, des collectivités locales, du para-public, etc. La moyenne d’âge y est assez élevée, la discipline laisse souvent assez peu de place à la spontanéité : on y reprend les slogans sans dévier, mais sans aucun enthousiasme. Or, ce 29 janvier, il y avait beaucoup plus de salariés du privé dans la rue que d’habitude, et pas seulement ceux des ex-entreprises publiques à forte tradition syndicale (Air France, Renault, France Télécom, etc.). Dans le cortège FO, on voyait soudain débouler un groupe de vendeuses de chez Picard Surgelés, avec leurs pancartes faites à la main sur des cartons d’emballage. Plus loin, on croisait un Ronald Mc Donald relooké CGT animer un groupe résolument chahuteur de jeunes des fast food, un peu plus loin un commando d’handicapés en fauteuil. Même mes amis journalistes, peu enclins, on le sait, à bouger leur fesses, ont explosé leurs objectifs. Ceux des entreprises en butte aux plans sociaux (RFI, L’Express) mais aussi, par exemple une bonne centaine de salariés d’Hachette Filipacchi qui n’en revenaient pas d’être si nombreux. Je me suis ainsi immiscé, moi qui nightclubbe pour Voici, au milieu de mes charmantes concurrentes de Public : elles étaient une douzaine, dont une seule syndiquée. La proportion ne devait pas être beaucoup plus élevée dans le reste d’un cortège étonnamment divers (au sens non officiel et non dégénéré du terme) : beaucoup de beurs, mais aussi beaucoup de jeunes, de femmes et de salariés dont c’était la première manif – et peut-être pas la dernière…

4. Conséquence de cette diversitude, un cortège très bon enfant voire passablement bordélique qui ne marche pas à la baguette. Les slogans anti-Sarkozy, à ma grande surprise, n’ont pas vraiment fait recette. Gros succès, en revanche pour ceux taillant un short aux stockoptionneurs ou aux banquiers, on se demande pourquoi. Mais le vrai slogan de cette manif, restera sans aucun doute : « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, cette société-là, on n’en veut pas. » Et pas seulement parce qu’il swingue bien. Il y avait dans l’air comme un goût de retour aux vraies valeurs de la vraie gauche, celle d’il y a mille ans, et moi j’aime ça.

On notera aussi que si aucun incident sérieux n’a émaillé la rencontre du cortège syndical avec la forte délégation du PS massée devant le Cirque d’hiver, les hiérarques socialistes n’ont à aucun moment fait frémir l’applaudimètre. Au moins ne les a-t-on pas trop bousculés, à l’exception notable des royalistes Manuel Valls et Vincent Peillon qui sont passés à deux doigts du tirage d’oreille, lesquelles doivent encore siffler. Un coup de chaud, peut-être… Mais on pourra aussi y voir un symbole. M’est avis que ce 29 janvier la gauche sociétale, celle de Ségolène, celle de Plenel et Joffrin, celle de l’Appel des Appels et de sa grotesque convergence des « souffrances sociales », en a pris un grand coup derrière les oreilles, et ça, les amis, c’est une vraie bonne nouvelle.

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Marc Cohen
est rédacteur en chef de Causeur.est rédacteur en chef de Causeur. Pilier du Groupe d’Intervention Culturelle Jalons, il a notamment été rédacteur en chef de "L’Idiot International ".
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