L’ordre règne à l’École | Causeur

L’ordre règne à l’École

Xavier Darcos veut fouiller les cartables. Jusqu’où ira-t-on ?

Auteur

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 25 mai 2009 / Société

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Ce gouvernement ne respecte rien. Même pas cet être sacré qu’est l’enfant, innocent y compris quand il est coupable – et qu’on ne m’enquiquine pas avec des saletés de psychanalyste. Non contente de traquer les étrangers au point de s’attaquer à leurs mômes, la République sarkozyste s’en prend maintenant aux nôtres. En quelques jours, les signes d’une volonté de réprimer dès le plus jeune âge se sont multipliés. Il y a quelques semaines, la réaction scandaleuse d’un instituteur avait montré que la tentation répressive gangrène l’institution scolaire elle-même. Menaçant sur le ton de la plaisanterie un élève de 9 ans qui avait l’habitude de “montrer son zizi” à ses camarades de “couper ce qui dépassait”, ce tortionnaire a reçu son juste châtiment comme l’a fort bien narré l’ami David Desgouilles : 500 € d’amende et une privation de son droit d’enseigner. On espère que l’enfant traumatisé a pu reprendre son innocente activité, désormais fort de la certitude que, face aux adultes, prof ou gendarme, il est le plus fort. Quant aux gamins qui s’étaient offusqués de ses agissements auprès de l’instituteur, sans doute de la graine de fachos et de délateurs, voilà qui leur apprendra à être plus cool.

On espère bien que les deux policiers qui ont odieusement procédé à une rafle de deux gosses de dix ans pour une sombre histoire de bicyclette seront, eux aussi, durement sanctionnés. En attendant, toute leur classe a été confiée aux bons soins d’une cellule d’aide psychologique qui tentera de leur faire oublier ces heures les plus noires de leur enfance.

Comme d’habitude, pour justifier le tour de vis, on nous joue la vieille antienne de l’insécurité. Certains médias aux ordres en font des caisses. De malheureux tirs de kalachnikovs contre les flics à La Courneuve, et le chœur des vierges sécuritaires nous fait croire que c’est la guerre. Heureusement de grands esprits comme Laurent Mucchielli nous expliquent que cette violence est “un processus circulaire” dont “les jeunes et les policiers sont, tour à tour, les acteurs”. Que le meilleur gagne. Un prof poignardé dans un collège “sans histoires” ? Tout au plus un cas isolé dont il convient de ne pas exagérer la signification mais qui nourrit les fantasmes de quelques vieux apeurés, réacs égarés et sarkozystes en quête de voix lepénistes. Le sentiment d’insécurité continue à faire des ravages.

Peu importe donc que la violence soit devenue le quotidien de pas mal d’établissements, que les cas de profs agressés se multiplient, que la délinquance, la vraie, touche des mineurs de plus en plus jeunes et que des enfants parfois âgés de dix ans narguent en toute impunité – et souvent avec le soutien de leurs parents – les profs, les flics et les juges. Le scandale n’est pas que des parents soutiennent leurs rejetons contre les profs ensuite accusés de démission ni que des enseignants qui tentent (parfois maladroitement) d’exercer une autorité soient lâchés en rase campagne par leur hiérarchie. Il n’est pas non plus dans le fait que des armes puissent entrer à l’école, mais dans la méthode proposée par Xavier Darcos pour tenter de l’empêcher.

Bien au-delà des habituelles pleureuses des Inrocks et de Télérama, un tollé polyphonique a accueilli la proposition du ministre de l’Éducation de fouiller les cartables des élèves. “Remède pire que le mal”, selon un responsable de la FCPE, “fausses réponses” à en croire le patron de la FSU, Gérard Aschieri, qui voit dans cette “cette gesticulation sécuritaire” le résultat “d’une atmosphère malsaine qui est en train de décrire l’école comme le lieu de tous les dangers, et les enfants comme des dangers potentiels”. Son de cloche identique chez les politiques jusque dans les rangs de la majorité. Jean-Christophe Cambadélis dénonce un “GIGN scolaire”. Même MAM fait la fine bouche, reconnaissant que tout ça va être un peu plus compliqué. La bonne blague. Alors que la réalité est si simple.

Bref, nous voilà menacés non pas par l’irruption de la délinquance et parfois du banditisme dans l’enceinte de l’institution scolaire, mais par la création d’une police des écoles. On verra sans doute sous peu la gauche réconciliée scander, la mine grave, dans les rues de Paris : “L’ordre règne à l’École !” Et puis quoi encore ? À ce train-là, on nous expliquera sous peu que la loi doit s’appliquer aussi dans les salles de classes et les cours de récré. L’autorité, voilà l’ennemi !

D’accord, l’interpellation de deux minots pour un vol qu’ils n’avaient pas commis ressemble à un excès de zèle. Mais enfin, à qui va-t-on faire croire que des mômes abreuvés de télé plusieurs heures par jour, souvent confrontés, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’école, aux rackets, tournantes et autres joyeusetés, vont rester terrorisés à vie pour avoir passé deux heures dans un commissariat (au cours desquelles on espère qu’on leur a offert des carambars) ? Si les professionnels de l’indignation et de la compassion se souciaient réellement des séquelles, ils auraient minimisé l’incident sur le mode : “Ça vous fera un souvenir marrant et une histoire pour les copains.” Après tout, ils auront eu le quart d’heure de célébrité dont on rêve désormais dès le berceau et leur innocence a été rapidement reconnue, voilà qui devrait leur donner confiance dans la police de leur pays. Et puis merde, j’ose, en imaginant à l’avance le torrent qui va s’abattre sur moi : peut-être que cette mini-bavure aura dissuadé quelques futurs candidats au vol de vélo et autres biens matériels. Je suggère donc au jeune Hicham, à son cousin et à leurs familles de considérer cet épisode comme l’une des petites aventures qui font une existence, plutôt que comme la plus grande bavure policière depuis la mort de Malik Oussekine. Cette micro-affaire est peut-être regrettable, il n’y a pas de quoi en faire ces épais fromage.

De même, je ne sais pas si la méthode proposée par Xavier Darcos est techniquement la bonne. Mais quand j’ai entendu, vendredi matin sur France Inter, le sociologue de service affirmer très sérieusement que fouiller les cartables serait porter atteinte à l’intégrité des enfants (tandis que laisser certains agresser leurs profs ou leurs élèves ne porte atteinte qu’à l’intégrité des victimes, sans doute), je me suis demandé lequel des deux, lui ou moi, était complètement barré. Je le dis sans hésitation : c’est ce dealer de bonnes nouvelles qu’il faudrait enfermer, lui et toutes les belles âmes qui nous expliquent que, si on n’avait pas réduit le nombre de surveillants, on n’en serait pas là. Des pions contre des armes blanches. “Il faut rétablir l’autorité”, a affirmé Marielle de Sarnez, la garde rapprochée de François Bayrou à elle toute seule1. Quelle heureuse découverte. Et comment donc ma bonne dame ? À force de compréhension, de bienveillance et de respect de l’intégrité ? En laissant seuls en première ligne des profs qu’on a consciencieusement dépouillés de tous les attributs symboliques de leur autorité ?

Réveillez-vous, les gars. Il est trop tard pour proclamer la sanctuarisation de l’École. Il fallait y penser avant, avant de laisser la doxa, la télé et toutes les doléances et dérèglements de la société l’envahir. On pouvait s’attendre à ce que la violence, la délinquance, l’incivilité s’engouffrent dans la brèche. Et il faudrait maintenant qu’on la sanctuarise pour la protéger de la Loi ? Oui, il faut protéger l’École, mais du crime, pas de la Loi.

Pendant que les marchands de rêve continuent à jurer que “le réel ne passera pas”, une majorité silencieuse fait entendre une autre musique. Pendant que leurs “représentants” syndicaux font assaut de bons sentiments, des profs en ont marre d’aller faire cours la peur au ventre. L’une d’elle a publié un livre intitulé Ces profs qu’on assassine. Les gens qui sont allés voir La Journée de la jupe veulent d’abord qu’on arrête de leur raconter qu’ils ne vivent pas ce qu’ils vivent… Parce que ça, ça rend fou. C’est pour faire cesser ce déni de réel que beaucoup ont voté pour Nicolas Sarkozy. Qu’ils aient eu ou non raison de le faire est une autre histoire. Comme l’a justement relevé Frédéric Ploquin, ce qu’ils reprochent à Sarkozy, ce n’est pas d’avoir promis de nettoyer “les 4000″ au karcher, c’est d’avoir échoué à le faire.

La loi qui protège et la liberté qui opprime, vous en avez entendu causer, vous dont la bonne conscience n’a d’égale que l’aveuglement ? Oui, la plupart des braves gens veulent que force reste à la loi. Ils veulent que l’État se défende et que ceux qui lui font la guerre sachent qu’à la guerre on peut mourir. Oui, il faut que l’ordre règne à l’École. À toujours préférer le désordre à l’injustice, on finit toujours par avoir et le désordre et l’injustice.

  1. Il est vrai que Bayrou préfère, lui, l’éducation par la torgnole, surtout quand il y a des caméras, comme il en avait fait la démonstration au cours d’une visite dans le quartier de la Meinau à Strasbourg, pendant la campagne présidentielle de 2002, en administrant une baffe à un gamin qui tentait de lui faire les poches.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 31 Mai 2009 à 23h21

      MLF dit

      @Antoninus Lucretius
      Non, vous vous trompez, la question est de Soral.
      Et il vous vise vous particulièrement plus qu’un autre.
      Jusqu’où?.

    • 31 Mai 2009 à 21h48

      Antoninus Lucretius dit

      Jusqu’où ira-t-on? Demande Elisabeth.
      Tetunicois espérait secrètement qu’on irait jusqu’au toucher rectal..
      Bon bon je m’en vais…

    • 31 Mai 2009 à 14h04

      BA dit

      Deux écoliers de CE2 se bagarrent en récréation, puis se réconcilient : un des deux enfants est convoqué à la gendarmerie.

      Article paru dans Le Parisien du 31 mai 2009 :

      Un écolier de 8 ans a été convoqué hier à la gendarmerie de Courdimanche (Val-d’Oise) pour s’être bagarré pendant la récréation. Les militaires s’étaient présentés chez lui, la veille au soir, pour remettre la convocation à ses parents. D’abord abasourdi, le couple tient à dénoncer le « ridicule » de la situation, sans pour autant nier la réalité des faits.

      « Le petit a été auditionné par les gendarmes pendant vingt minutes, rapporte-t-il. Il reconnaît qu’il s’est battu avec un camarade. » Il avoue même qu’ils étaient deux contre un, parce que la victime des coups « cherche toujours à nous manipuler et à nous commander », justifie l’écolier. Son père s’indigne pourtant de cette procédure, qu’il juge démesurée : « C’est une histoire qui n’aurait même pas dû sortir de l’école. Elle aurait dû se régler entre adultes, au lieu de dramatiser à ce point. »

      « Il y a deux mois, la mère de cet enfant est venue me demander pourquoi mon fils s’acharnait sur le sien, reprend-il. J’ai juste répondu que s’il y avait un problème, l’institutrice nous en aurait parlé et le directeur nous aurait convoqués… » Selon lui, ni l’un ni l’autre ne s’est produit.

      La mère du garçon, elle, est allée déposer plainte. « La convocation est une conséquence logique », justifient les militaires. Si les parents des deux garçons ne se sont toujours pas rencontrés, les enfants, eux, se seraient déjà réconciliés.

    • 31 Mai 2009 à 10h44

      Ludovic Lefebvre dit

      Vous pensez bien Expat.

    • 30 Mai 2009 à 22h34

      MLF dit

      Ils ont déjà donné dans “les mines”.
      Aux autres maintenant.
      Sinon RSA.

      Une culture du partage.

    • 30 Mai 2009 à 17h43

      Saul dit

      aux mines je vous dis ! aux mines XD

    • 30 Mai 2009 à 15h41

      expat dit

      @ Ludo : c’est youpie je pense non ?

    • 30 Mai 2009 à 11h05

      Ludovic Lefebvre dit

      Nous commençons à l’avoir notre société à l’américaine. Devons-nous crier Youpy ?

    • 29 Mai 2009 à 21h18

      Buzz dit

      On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’on n’en serait pas là si les parents savaient donner une torgnole quand il le faut. Ce n’est pas aux profs de se coltiner des chiards pas finis, sans avoir aucun moyen de les borner. Si les parents craignent que le pov’chérubin soit traumatisé par une maîtresse autoritaire, ils ont le droit de leur réciter des poémes à la maison. L’école n’est pas une garderie.

      On a déraillé quelque part en rendant l’enfant intouchable. Il n’existe pas d’autorité sans contrainte.

    • 28 Mai 2009 à 21h35

      ficelle dit

      Madame LEVY, il n’y a pas un mot à enlever ou à ajouter à votre article, notre société marche sur la tête.
      Quant des adultes ou prétendus tels en viennent à justifier des comportements inexcusables, au seul prétexte que l’agresseur est mineur – dont forcément innocent ou inconscient de ses actes – il est à craindre que le pire soit à venir : une forme de décadence, ou la transgression ne connait nulle limite, et est même inconsciemment (?) encouragée par certains. Je tremble pour l’avenir et la sécurité de nos enfants et de nos insituteurs : alors oui, fouiller des cartables, s’il le faut, et bien faisons le, quelles qu’en soient les difficultés matérielles. Mais ne restons pas à rien faire, avec seulement des incantations du style “l’école n’appartient pas à la police” etc… Y’EN A MARRE.

    • 28 Mai 2009 à 18h28

      hervé dit

      Mon grand-père était instituteur.
      A la campagne, dans le Sud-Ouest. La grande blouse grise, l’accent rocailleux et les convictions rad-soc locales chevillées au corps.
      Il n’avait pas besoin de loi pour confisquer les canifs ; heureusement pour lui, il ne craignait pas les juges, ni les parents, quand il collait une torgnole à un élève dont l’agitation pertubait l’ensemble de sa classe.
      Cela ne fait pas pour autant de la pitoyable initiative de M Darcos, relayée, ai-je cru noter, par Chouchou de l’Elysée, d’instaurer la fouille au corps comme préalable à l’accès aux salles de classes, une bonne idée.
      Mais, rassurons-nous, Monsieur Darcos s’en fiche comme son premier protège-cahier.
      Comme lorsque Chouchou de l’Elysée rotomontade ses mesures sécuritaires (les 377èmes depuis qu’il a été nommé à l’Intérieur la première fois), comme lorsque le sémillant M Lefebvre déconnapleintube sa proposition de travailler de chez soi quand on a le rhume, l’objectif premier et ultime est d’occuper le terrain.
      Et cela fonctionne parfaitement, puisqu’Elisabeth Lévy, esprit acéré, vient d’y consacrer un espace notable de son temps de cerveau disponible.
      Et pendant ce temps-là les français chôment ou bossent pour des salaires trop bas, les prébendes s’échangent au croisement des cabinets ministériels et des conseils d’administration, les énarques énarquent impertubablement, les gamins de la fameuse classe moyenne n’ont pas de boulot, et s’enterrent dans des facs de socio, quand ceux de la classe moins que moyenne n’ont pas non plus de boulot et trafiquent un peu de cannabis pour s’acheter des jeans américains fabriqués en Chine par des gamins qui bossent quand ils devraient être à l’école.
      Mais bon, en fait, merci Monsieur Darcos, maintenant on sait que Ze Big Problème ce sont les canifs dans les sacs des petites têtes brunes ou blondes…
      N’y aurait-il pas quelques coups de pied aux fessent qui se perdent ?
      Et pas seulement aux fesses des collégiens ?

    • 28 Mai 2009 à 18h12

      JOB dit

      Pour paraitre cultivé et faire partie d’une certaine mouvence intellectuelle parisienne, pourquoi convient-il d’être toujours CONTRE? Pourquoi ce sont ceux qui contestent qui en permanence parlent ou écrivent? A quand un article qui commenterait avec satisfaction telle ou telle initiative gouvernementale??? Peut-être que pour paraitre, moi aussi, intelligent j’éprouve la même nécessité d’être contre vos articles. Vous répondrez : C’est ce qui fait débât… Mais que ce serait plaisant de l’avoir dans l’autre sens?

    • 28 Mai 2009 à 16h12

      expat dit

      @ Angel, bien sûr vous serez invité(e) !

    • 28 Mai 2009 à 9h52

      tof121 dit

      Ce qu’on propose d’introduire dans l’école, c’est la loi, pas la Loi. Il ne faut pas confondre les deux.
      Si la première était un fidèle agent de la deuxième, ça se saurait. Bien souvent, la première est tellement absurde et servie par de si zélés agents que les jeunes ont beau jeu de se tourner vers d’autres Lois, celle d’un dieu, par exemple.
      Et si on cessait simplement de se raconter la belle histoire des réactionnaires contre la gauche permissive. La France joue ce petit je depuis les années ’60. C’est bon pour les infos sur TF1, mais ça n’apporte pas grand chose.
      Ma femme est prof dans une école dite “difficile” et, croyez-moi, elle n’estime pas que la solution soit dans la loi ni dans la démission.
      Elle est certainement dans la Loi (pour partie). Et ça, c’est plus compliqué.
      Quant aux jolis souvenirs de commissariats, ce pourrait en être s’il s’agissait d’un épisode unique. Nous savons tous que ce dérapage n’est, pour les jeunes concernés, qu’un premier épisode d’une longue suite de rapports tendus, faits d’insultes et d’illégalités de part et d’autre.
      Quelle pitié de voir que des gens continuent de défendre des vues simplistes au nom de la complexité de la situation.