Toits à Québec (David Paul Ohmer, flickr.com).

Vue du Québec, la violente polémique qui a opposé Éric Zemmour au système médiatique français, ainsi qu’à ce para-pouvoir officieux, agité mais efficace, que sont les associations dites « antiracistes », fait figure de symptôme. Le mal dont il est ici question n’a pas de cure connue et mute avec une régularité exaspérante d’une époque à l’autre, dans l’ignorance délibérée de la vérité. La passion idéologique, loin d’être éteinte, continue de faire des flammèches partout où elle passe.

Voici, en effet, une lumière bien particulière dont la vocation principale est d’incendier et d’aveugler, plutôt que d’éclairer et d’apaiser. Le degré de haine et de détestation, les manifestations de bêtise, les procès d’intention et les appels au lynchage dont fut l’objet Éric Zemmour, à la suite de propos pourtant bien peu exceptionnels (« si les Noirs et les Arabes sont contrôlés plus souvent, c’est parce que la plupart des trafiquants sont des Noirs et des Arabes, c’est un fait » [je résume]) sont parfaitement déraisonnables, mais ils ne devraient plus surprendre de la part d’une classe politico-médiatique ne se sentant plus en rien redevable de la souveraineté populaire ou de l’intérêt général.

À la bourse du standing médiatique, l’apparence de vertu est trop payante, la négation du réel trop tentante, pour que la vertu réelle incarnée par des intelligences de sens commun comme Zemmour s’impose comme pôle de convergence du débat public.

Car enfin, Zemmour a-t-il raison, oui ou non ? On sait que la République française interdit les statistiques ethniques officielles, ce qui rend ce genre de postulat toujours un peu périlleux – d’un point de vue méthodologique, s’entend. Dans la lettre qu’il a adressée à la LICRA, Zemmour cite cependant ses sources : « Il y a quelques années, une enquête commandée par le ministère de la Justice, pour évaluer le nombre d’imans nécessaires, évaluait le pourcentage de musulmans dans les prisons entre 70 et 80 %. En 2004, l’islamologue Farhad Khosrokhavar, dans un livre L’islam dans les prisons (Balland), confirmait ce chiffre. En 2007, dans un article du Point, qui avait eu accès aux synthèses de la Direction centrale de la sécurité publique (DCSP) et de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), on évaluait entre 60 et 70 % des suspects répertoriés issus de l’immigration. Il y a près de dix ans, la commissaire Lucienne Bui Trong, chargée des violences urbaines à la direction centrale des RG, relevait que 85 % de leurs auteurs sont d’origine maghrébine. Dans un article du Monde, du 16 mars 2010, les rapports des RG sur les bandes violentes établissaient que 87 % étaient de nationalité française, 67 % d’origine maghrébine et 17 % d’origine africaine. La ‘plupart’ est donc, au regard de ces chiffres, le mot qui convient. »

Or, il semblerait que ce soit moins la validité des propos qui soit en cause que leur caractère prétendument « insupportable ». Apparemment, « la plupart des trafiquants sont Noirs et Arabes » ne se dit pas, à tout le moins pas de cette façon, même si « c’est un fait ». Veut-on dire par là que l’énoncé de vérités n’est plus permis sur le territoire de la République ? Voilà qui serait original, à défaut d’être raisonnable. On sait que, depuis une vingtaine d’années, les sociétés occidentales tirent une grande fierté de leurs innovations toujours plus poussées en matière de contrôle du discours public. Elles s’idolâtrent et se contemplent, s’imitent et se cajolent.  Leur appareil d’État, secondé par d’innombrables satellites associatifs, ne cesse de gonfler à mesure que grandit leur amour du genre humain. Cette sentimentalité paternaliste  qui croit devoir intervenir à tout moment pour protéger tous et chacun de la blessure de la parole relève d’une fraternité pastorale dangereuse, à peine digne de la non-pensée des marchands de pub et des écrivains humanitaires. Elle stigmatise de facto le réel comme une source de haine, en tant qu’il serait une source de division et de différenciation. L’important ne serait plus d’être fidèle à la réalité, mais de lui substituer une interprétation collagène qui viendra en effacer les strates les moins présentables. Car contrairement à la vie, le décor publicitaire de gauche comme de droite n’a pas d’envers. Il est la façade du néant.

Dans son texte du 26 mars dernier dans Le Monde, Caroline Fourest, par exemple, ne conteste pas la sur-représentation des Noirs et des Arabes comme trafiquants. Elle écrit : « Enfin, oui, Éric Zemmour, la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. Non pas parce que le fait d’être noir ou arabe mène naturellement ou culturellement au trafic. Mais parce qu’on a beaucoup plus de chance de devenir dealer de shit que journaliste quand on naît dans des familles pauvres ne misant pas sur la culture. » On remarque d’abord le malheureux procédé qui consiste à entremêler dans son propre raisonnement, pour mieux le tortiller et le falsifier, le raisonnement de l’adversaire. Ce « non pas parce que le fait d’être noir ou arabe mène naturellement ou culturellement au trafic » n’a rien à voir de près ou de loin avec ce qu’a dit Éric Zemmour, mais Fourest fait comme si. On comprend que, pour elle, l’important est moins ce qu’il a dit que ce qu’il aurait voulu dire. Aveuglée par l’idéologie anti-raciste, elle prête des intentions et des « fantasmes » à celui qui se sera contenté d’énoncer une vérité factuelle.

Le sujet n’étant plus la sur-représentation des Noirs et des Arabes comme trafiquants, mais le « cas Zemmour », la polémique a donc tourné autour des prétendues intentions racistes du journaliste. C’est d’ailleurs pourquoi elle a pris des proportions aussi impressionnantes. La violence qu’elle a véhiculé – et continue de véhiculer – n’entre pas dans la catégorie du « débat sulfureux », ce qui serait beaucoup trop commode. Par son hostilité de principe à toute vérité et à toute méthodologie, elle rappelle plutôt le mécanisme primitif du lynchage et du procès inquisitorial. Il ne peut pas y avoir débat lorsqu’on s’ingénie, par mauvaise foi, à parasiter les termes de la polémique, ceci pour mieux encourager l’expulsion d’un homme qu’on ne veut plus voir comme un interlocuteur, mais comme un accusé.

Lorsque les médias les plus autorisés parlent, de façon répétitive, de la lettre de Zemmour à la LICRA comme d’une « lettre d’excuses », ils n’informent plus, ils désinforment. Zemmour ne s’est pas excusé ; il n’avait d’ailleurs pas à le faire. Il a simplement exprimé des regrets quant à la souffrance que la déformation de ses propos par les médias aurait pu causer chez ceux de ses « compatriotes noirs et arabes », honnêtes citoyens, pères de famille, qui seraient fidèles comme lui à l’esprit de la France.

Que dire d’autre de cette lettre sinon qu’elle est admirable de clarté et de sobriété sur les ressorts profonds de l’affaire ? Si Zemmour l’a écrite pour clarifier sa position et contrer des déformations irresponsables, les médias, en retour, l’ont lue pour y trouver la confirmation d’un « aveu », autrement dit du plaidoyer de culpabilité de l’accusé. Il fallait à tout prix que Zemmour, quoi qu’il dise pour sa défense, apparaisse penaud et déconfit. La guerre médiatique en est une d’images et d’archétypes, où le « dernier mot » se confond avec la « dernière impression », le « fin mot de l’histoire » avec un scénario binaire, qui voit les gagnants l’emporter sur les perdants, les procureurs sur les accusés, les gaillards sur les penauds.

Préoccupé de sa sauvegarde corporatiste et idéologique, le système n’a toutefois pas vu qu’en s’attaquant à Zemmour, il s’attaquait également, par la même occasion, à une certaine sensibilité populaire française. À travers Zemmour, il attaquait tous ceux qui, le lisant dans les journaux ou l’écoutant à la radio et à la télé, se reconnaissaient en lui. De fait, la formidable réaction en chaîne qu’a déclenché, chez son lectorat et son auditoire, la rumeur de son licenciement au Figaro, n’a été une surprise que pour ceux qui, depuis longtemps, vivent une vie médiatique à l’abri de toute réalité concrète.

En opposant la parole à la machine, la vérité à la falsification et le sens commun au politiquement correct, Zemmour subvertit l’espace médiatique en même temps qu’il met en lumière la disparition de l’espace public. C’est à la fois une réjouissance et une grande tristesse.

Sous les pavés du « village global » médiatique, subsiste l’Atlantide de la cité politique évanouie. Le « cas Zemmour », pour reprendre la formule consacrée, est avant tout symptomatique de l’impasse politique de la droite française, qui a échoué depuis une vingtaine d’années à traduire politiquement une certaine sensibilité populaire restée critique de l’idéologie de mai 68. Aujourd’hui soixante-huitarde et amie des médias à l’égal de la gauche, l’UMP laisse en plan une partie importante de l’électorat, qui n’a par ailleurs aucune envie de rallier le FN. À défaut de se retrouver au pouvoir, cette sensibilité – qui aimerait discuter sérieusement de l’école, de la délinquance, du système fiscal, de l’immigration – trouve ainsi en Zemmour un digne et éloquent représentant. Tel un homme politique, celui-ci peut compter sur une « base » bien motivée à le soutenir dans les moments les plus rudes. Ce mouvement a priori sympathique dissimule, il faut bien le dire, un aveu terrible sur l’état réel de la vie politique en France. La vague zemmourienne trahit plus profondément un ressac de la démocratie.

La fusion des grands médias et du politique, les deux clans partageant une certaine idéologie bien-pensante qui carbure au multiculturalisme, au tiers-mondisme, à l’humanitarisme, tous prétextes à la déresponsabilisation radicale des individus et à la négation du sentiment national, n’est certes pas une nouveauté. Au Québec, la « crise des accommodements raisonnables » a été l’occasion de confirmer le même type d’alliance. Les intellectuels « experts », les journalistes-relais et les politiciens dits « progressistes » se retrouvèrent, main dans la main, sous la coupe d’un État thérapeutique assumant plus que jamais sa rupture avec sa fonction politique. Le bavardage médiatique et académique, people ou expertocrate, ne servit qu’à légitimer l’activisme technocratique et la mission de rééducation du nouvel ordre régnant.

Comme toutes les sociétés occidentales, le Québec fait face à une offensive majeure de subversion de ses institutions, au profit d’extrémismes à la fois intérieurs et extérieurs, les plus doctrinaires de nos supposés « progressistes » s’entendant fort bien avec les « réactionnaires » étrangers les plus radicaux. Mais le politiquement correct qui applique également sa terreur dans notre pays n’est clairement pas aussi fort qu’en France. Nos Commissions des droits de la personne et nos « Ligues des Noirs » ont déjà manifesté leur pouvoir de nuisance, mais elles sont une vraie blague en comparaison de SOS Racisme et de la Halde. Une partie du système médiatique québécois – honnie par l’intelligentsia, bien entendu – reste à l’écoute des préoccupations plus populaires et fournit une capacité de riposte aux politiques qui chercheraient à faire la critique du multiculturalisme d’État. Comme partout ailleurs, la liberté d’expression est minée mais elle reste de beaucoup supérieure à celle qui prévaut en Europe.

Il y a donc un certain espoir de ressaisissement ; du moins est-ce sur cette possibilité qu’il nous faut parier. Le jour, toutefois, où un clone d’Éric Zemmour viendrait à naître au Québec et subirait un lynchage médiatique et professionnel analogue à ce que vit en ce moment le véritable Éric Zemmour en France, serait aussi le jour où il nous faudrait constater le triomphe sans partage du système. Cela pourrait avoir lieu dans quinze ans, peut-être dans dix. Il faudra, alors, proposer une analyse implacable et sans complaisance.

Je crois en avoir déjà trouvé le titre : Mélancolie québécoise.

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Carl Bergeron
est essayiste. Prochaine parution : Un cynique chez lyriques.
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